Un conflit de pouvoir sans précédent oppose Pete Hegseth, secrétaire à la Défense, à Dan Driscoll, secrétaire à l’Armée de terre, au cœur même du Pentagone. Révélée par le Wall Street Journal, cette lutte d’influence fragilise le commandement américain au moment où les États-Unis font face à des engagements militaires d’une ampleur inédite.
Tout a commencé, selon le Wall Street Journal, lors des premiers jours de prise de fonction de Dan Driscoll au Pentagone, début 2025. Ce dernier s’était rendu dans le bureau de Pete Hegseth avec une proposition en apparence banale : organiser une visite du président Donald Trump et du vice-président JD Vance auprès des soldats, pour discuter de la réforme de l’armée. La réaction du secrétaire à la Défense avait été immédiate et cinglante. Haussant la voix, Hegseth avait signifié à son subordonné qu’il était seul maître à bord et lui avait ordonné de rester dans son périmètre. Cet épisode inaugural, révélé pour la première fois par le quotidien new-yorkais, annonçait ce qui allait devenir une rivalité ouverte entre les deux responsables.
La destitution du général George, point de rupture au sein de la hiérarchie
Le conflit a atteint son paroxysme le 2 avril dernier, avec le licenciement abrupt du général Randy George, chef d’état-major de l’armée de terre depuis 2022 et l’un des officiers les plus respectés de l’institution. Hegseth a appelé George en une conversation qui n’a pas duré plus d’une minute, lui intimant de présenter sa démission après 42 ans de service, selon les sources du Wall Street Journal. Driscoll, en vacances en Caroline du Nord, n’avait été ni consulté ni informé au préalable. À l’annonce de la nouvelle, il a interrompu ses congés et s’est rendu directement au domicile du général limogé pour lui apporter son soutien, en compagnie de sa famille. Lors d’une audition parlementaire la semaine suivante, le secrétaire à l’Armée a déclaré publiquement qu’il chérissait George, qu’il qualifiait de leader transformationnel irremplaçable. Ce geste de défi tranquille a été perçu au Pentagone comme une rupture consommée avec son supérieur hiérarchique.
Un secrétaire à la Défense fragilisé par la série de scandales du « Signalgate »
Pour comprendre l’intensité de cette querelle, il faut remonter à mars 2025, lorsque la presse américaine a révélé que Pete Hegseth avait transmis des plans militaires classifiés via l’application de messagerie Signal, dans un groupe incluant le rédacteur en chef de The Atlantic. Cette divulgation avait sonné le début des inquiétudes de Hegseth quant à sa position au sein du cabinet, selon le Wall Street Journal. La défiance interne s’est alors cristallisée autour de la figure de Driscoll, proche d’enfance de JD Vance avec lequel il a fait ses études à la Yale Law School, et dont le nom commençait à circuler comme successeur potentiel. La Maison Blanche avait alors signifié à Hegseth qu’il ne pouvait pas limoger le secrétaire à l’Armée compte tenu de sa proximité avec le vice-président.
Les listes de promotions, terrain d’une bataille idéologique
Au-delà des rivalités personnelles, le différend entre les deux hommes porte sur des questions de fond qui engagent l’identité même de l’armée américaine. Driscoll a catégoriquement refusé de rayer des listes de promotion les noms d’officiers noirs et féminins, malgré les demandes répétées de Hegseth. Ce bras de fer illustre une fracture plus profonde au sein de l’administration Trump sur la politique des personnels militaires. Hegseth, depuis son arrivée, a écarté une douzaine de hauts gradés au nom du combat contre ce qu’il appelle la doctrine « woke » dans les forces armées. Cette purge systématique, conjuguée à ses méthodes jugées impulsives, a alimenté les tensions avec Driscoll, dont l’approche plus institutionnelle lui vaut des éloges jusque dans les rangs démocrates du Congrès.
La mission ukrainienne, ou comment Trump a court-circuité son ministre
L’automne dernier, un épisode supplémentaire est venu exacerber les tensions. Trump avait choisi Driscoll, et non Hegseth, pour représenter Washington dans les négociations avec Kyiv sur le conflit ukrainien. Cette désignation avait suscité de larges interrogations au Pentagone sur les raisons pour lesquelles le secrétaire à l’Armée, et non son supérieur, avait été préféré pour une mission diplomatique de cette envergure. Hegseth avait alors confié à ses proches qu’il souhaitait que la Maison Blanche retire Driscoll de cette mission de négociation — ce qui finit par arriver. La participation de Driscoll à de nombreux événements publics fut par la suite réduite, selon le Wall Street Journal.
Un conflit aux conséquences stratégiques dans un contexte de guerre
Ce qui se joue au Pentagone dépasse désormais le cadre d’un simple différend administratif. Le limogeage du général George, intervenu alors que les États-Unis sont engagés militairement contre l’Iran, a stupéfié les responsables de la défense, selon un responsable américain en poste cité par The Hill. Plusieurs sources internes estiment que Hegseth prend des décisions motivées par des règlements de comptes personnels à un moment où le commandement américain ne peut se permettre aucune improvisation. De son côté, la porte-parole de la Maison Blanche, Anna Kelly, a assuré que les deux secrétaires travaillent efficacement sous l’autorité du président Trump. Le porte-parole du Pentagone, Sean Parnell, a de même réfuté toute mésentente, affirmant que Hegseth entretient d’excellentes relations de travail avec l’ensemble des secrétaires des branches militaires.
Driscoll, pour sa part, a tenu à dissiper tout doute sur ses intentions. Lors de son audition au Congrès, il a déclaré qu’il n’envisageait ni de quitter ses fonctions ni de démissionner, et que son unique priorité demeurait de doter l’Amérique de la force terrestre de combat la plus redoutable au monde. Les semaines à venir diront si la Maison Blanche choisira de mettre fin à cette guerre intestine ou de la laisser suivre son cours, dans une institution militaire qui ne peut pas se permettre l’incertitude.
Amel Bensalem