Landau à Alger : Washington déploie son numéro deux sur un terrain énergétique et sécuritaire chargé

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Karim Haddad
Karim Haddadhttps://alg247.com
Journaliste spécialisé en économie internationale et questions énergétiques. Il analyse les marchés, les politiques monétaires, les matières premières et les stratégies industrielles, avec une attention particulière pour les enjeux énergétiques mondiaux.

Le sous-secrétaire d’État américain Christopher Landau est arrivé à Alger ce lundi 27 avril pour la première étape d’une tournée en Afrique du Nord qui le mènera ensuite au Maroc. Sa visite, la première du genre à ce niveau depuis plusieurs années, intervient dans un contexte de rapprochement accéléré entre Washington et Alger, mais aussi dans l’ombre portée du dossier du Sahara occidental, dont la révision de mandat onusien doit intervenir dans trois jours.

Landau est accompagné du général Dagvin R.M. Anderson, commandant du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM), signe que la dimension sécuritaire occupe une place centrale dans ce déplacement. L’ambassade américaine à Alger a précisé que les deux responsables rencontreront au cours de leur séjour algérien le président Abdelmadjid Tebboune, le ministre des Affaires étrangères Ahmed Attaf, le ministre des Hydrocarbures Mohamed Arkab, son homologue des Mines Mourad Hanifi, le ministre du Commerce extérieur Kamel Rezig, ainsi que le chef d’état-major de l’Armée nationale populaire, le général Saïd Chanegriha. Un plateau ministériel d’une ampleur inhabituelle pour une visite bilatérale, qui dit, à lui seul, l’étendue des intérêts que Washington entend aborder.

Une relation bilatérale en phase d’accélération depuis janvier

La visite de Landau s’inscrit dans la continuité d’une séquence diplomatique dense. En janvier 2026, Massad Boulos, conseiller principal de Donald Trump pour l’Afrique et les affaires arabes, avait été reçu par le président Tebboune au palais de la nation, en présence du ministre des Hydrocarbures Mohamed Arkab. À l’issue de cette audience, Boulos avait publiquement évoqué les importantes potentialités d’élargissement des relations commerciales entre les deux pays — une déclaration rare dans l’histoire des relations algéro-américaines, traditionnellement discrètes. Une nouvelle rencontre avait eu lieu le 17 avril, en marge du Forum diplomatique d’Antalya, entre Ahmed Attaf et Boulos, au cours de laquelle un partenariat dans l’exploitation de minerais en Algérie avait été évoqué.

Cette dynamique coïncide avec des développements concrets sur le terrain économique. La deuxième phase du projet Baladna, l’une des plus grandes fermes bovines du monde, a été lancée le 23 avril pour un investissement de 635 millions de dollars, prévoyant l’importation de 30 000 vaches en provenance des États-Unis à partir de novembre 2026, via un pont aérien. L’objectif final est de couvrir 50 % des besoins algériens en poudre de lait. Au-delà de l’agroalimentaire, Washington s’intéresse aux réserves de gaz de schiste du pays et à ses minerais rares, secteurs où des discussions exploratoires seraient en cours. L’Algérie a par ailleurs conclu des accords préliminaires avec les majors américaines ExxonMobil et Chevron pour l’exploration des hydrocarbures offshore en Méditerranée. Le calendrier de la visite de Landau entre en résonance directe avec le lancement, quelques jours plus tôt, de l’« Algeria Bid Round 2026 », appel d’offres international portant sur sept nouvelles zones d’exploration.

Un agenda sécuritaire structuré autour du Sahel

La sécurité régionale occupe une place centrale dans le programme de Landau. Le Sahel, en proie à une instabilité persistante, figure en tête des préoccupations communes. Alger, qui partage des frontières avec le Mali, le Niger et la Libye, reste un interlocuteur incontournable pour Washington sur ce dossier. La présence du général Anderson, patron de l’AFRICOM, aux côtés du sous-secrétaire d’État, renforce cette lecture : les discussions avec le chef d’état-major Chanegriha devraient porter sur la lutte contre le terrorisme, la coordination face aux menaces transnationales et la réponse aux défis sécuritaires dans une région où plusieurs pays ont récemment rompu avec leurs partenaires occidentaux traditionnels. L’Algérie, qui a maintenu une posture de non-alignement tout en préservant des canaux ouverts avec Washington, représente à cet égard un pivot difficile à contourner.

Dès lors, la visite dépasse le cadre d’une simple mission de prospection économique. Elle traduit la volonté de l’administration Trump de consolider ses positions en Afrique du Nord dans un moment de recomposition accélérée des équilibres régionaux — au moment même où la guerre en Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz ont brutalement rappelé à Washington la fragilité des chaînes d’approvisionnement énergétiques mondiales.

Le Sahara occidental, non-dit encombrant de la tournée

Si le département d’État n’a pas mentionné le Sahara occidental dans son communiqué officiel, le dossier est omniprésent dans les analyses. La visite de Landau en Algérie intervient à quelques jours de la présentation, prévue le 30 avril, par le secrétaire général de l’ONU António Guterres d’un rapport aux membres du Conseil de sécurité concernant la révision du mandat de la MINURSO, conformément à la résolution 2797 adoptée en octobre 2025. L’Algérie s’oppose fermement à toute modification des prérogatives de la mission onusienne, notamment à un éventuel changement de son appellation, tel que proposé par le Maroc et les États-Unis. Pour parer à cette éventualité, Alger a activé ses canaux diplomatiques : selon plusieurs sources concordantes, le ministère des Affaires étrangères algérien a sollicité l’appui de Moscou en amont de cette échéance.

En octobre 2025, le Conseil de sécurité avait adopté la résolution 2797 par 11 voix pour, avec les abstentions de la Chine, de la Russie et du Pakistan. Comme l’an dernier, l’Algérie n’avait pas pris part au vote, critiquant un texte qui, selon elle, ne reflète pas la doctrine onusienne en matière de décolonisation, puisque le peuple du Sahara occidental n’a toujours pas la possibilité d’exercer son droit à l’autodétermination. Ce texte, porté par Washington, consacrait implicitement le plan d’autonomie marocain comme base de toute négociation, supprimant toute référence explicite au référendum. Pour Alger, chaque contact avec Washington sur ce dossier est donc un exercice d’équilibriste : maintenir le dialogue sans valider un cadre que la diplomatie algérienne récuse.

Deux agendas, deux niveaux de partenariat

L’écart entre les deux programmes de cette tournée maghrébine est frappant. En Algérie, Landau se concentre sur des défis comme la lutte contre le terrorisme ou la stabilisation du Sahel, mais aussi sur une relation où Washington semble avant tout chercher à sécuriser des intérêts économiques. Les accords commerciaux à fort impact avec des entreprises américaines évoqués dans le communiqué suggèrent une volonté de pénétrer un marché algérien encore largement fermé, où les opportunités pour les firmes américaines restent limitées.

Au Maroc, en revanche, le sous-secrétaire d’État abordera des sujets bien plus stratégiques. La sécurité est présentée comme un socle déjà solide, sur lequel viennent se greffer des projets plus innovants autour de la coordination technologique et spatiale. La tournée de Landau intervient moins de deux semaines après la signature par le Maroc et les États-Unis d’une feuille de route stratégique de coopération militaire couvrant la période 2026-2036. Elle coïncide également avec l’édition 2026 de l’exercice militaire African Lion, le plus grand rassemblement de forces armées sur le continent.

Cette asymétrie de traitement — partenariat multidimensionnel avec Rabat, relation encore en phase exploratoire avec Alger — reflète une réalité structurelle : le Maroc, lié aux États-Unis depuis les accords d’Abraham de 2020 et bénéficiant de la reconnaissance américaine de sa souveraineté sur le Sahara, occupe une position diplomatique autrement consolidée. L’Algérie, en revanche, entend tirer parti de ses ressources énergétiques et de son positionnement sécuritaire au Sahel pour négocier un rééquilibrage progressif, sans renoncer à ses positions de principe.

Une séquence diplomatique à suivre jusqu’au 30 avril

La prochaine étape critique sera le 30 avril, lorsque António Guterres présentera son rapport de révision stratégique du mandat de la MINURSO devant les quinze membres du Conseil de sécurité. Conformément à la résolution 2797, cette révision doit permettre au secrétaire général de formuler des recommandations sur le futur mandat de la mission onusienne, en tenant compte de l’état d’avancement des négociations entre le Maroc, l’Algérie, le Polisario et la Mauritanie. Les entretiens que Landau aura tenus à Alger dans les heures précédant ce rapport constitueront, aux yeux de plusieurs chancelleries, un indicateur précieux de l’état réel du dialogue algéro-américain sur un dossier qui, depuis plus de cinquante ans, structure les équilibres de toute l’Afrique du Nord.

Karim Haddad

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