Le 1er mai 1945, une manifestation nationaliste de vingt mille personnes défilait pacifiquement dans les rues d’Alger pour la fête du Travail. Rue d’Isly — aujourd’hui rue Larbi-Ben-M’hidi —, la police coloniale et des colons armés ouvrirent le feu sur le cortège, faisant plusieurs morts et des dizaines de blessés. Quatre-vingt-un ans après, cet épisode demeure l’un des actes fondateurs du nationalisme algérien, une semaine exactement avant les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata.
Le soleil n’était pas encore couché sur Alger en ce 1er mai 1945 lorsque le cortège, parti de trois points de rassemblement — Belcourt, la Casbah et Bab el-Oued — converge vers la place de la Grande-Poste. Il est dix-sept heures trente quand les têtes de colonnes atteignent la rue d’Isly, à quelques centaines de mètres de l’objectif. C’est là qu’ils trouvent la police coloniale postée en travers du boulevard et, aux fenêtres et balcons des immeubles riverains, des résidents européens armés. Les premiers coups de feu retentissent presque simultanément. Mohamed El Haffaf tombe le premier. Trois autres militants du Parti du peuple algérien — Abdelkader Zebar, Mohamed Laâmich et Ahmed Boughallam — sont également abattus. Sept autres manifestants succomberont à leurs blessures dans les jours suivants, portant le bilan à au moins onze morts côté algérien, selon les archives du parti. L’historien Henri Alleg, témoin de l’époque, avancera le chiffre de huit morts au total pour l’ensemble des villes touchées ce jour-là.
Une nuit entière à préparer les drapeaux et les banderoles
Cette journée n’avait rien d’improvisé. Le comité directeur du Parti du peuple algérien (PPA) avait tranché à l’unanimité, la veille au soir, l’organisation de manifestations dans toutes les grandes villes du pays à l’occasion de la fête internationale du Travail. Les grandes villes algériennes avaient passé la nuit à confectionner des centaines de drapeaux nationaux, à peindre des banderoles bilingues — en arabe et en français — et à coordonner les points de départ des cortèges. Le PPA clandestin poursuivait un double objectif : démontrer, en premier lieu, sa capacité réelle de mobilisation populaire à l’échelle nationale, et convaincre, en second lieu, les observateurs alliés — Américains et Britanniques présents en Algérie — que la cause indépendantiste bénéficiait d’un soutien massif et structuré. Pour la première fois, un drapeau algérien était brandi publiquement dans les cortèges, aux côtés de pancartes réclamant l’indépendance.
Les revendications étaient explicitement politiques : libération du leader historique Messali Hadj, déporté à Brazzaville la veille, le 30 avril 1945, libération de l’ensemble des militants nationalistes emprisonnés, et reconnaissance du droit du peuple algérien à disposer de lui-même. En affichant ces exigences lors d’une journée ouvrière internationale, les dirigeants du PPA entendaient distinguer leur démarche de la revendication syndicale ordinaire et lui conférer une dimension politique irréductible, visible aux yeux des puissances alliées présentes sur le sol algérien.
La police coloniale et les colons, côte à côte face aux manifestants
Les Européens résidant aux abords de la rue d’Isly avaient non seulement barricadé leurs balcons, mais des coups de feu avaient été tirés sur les manifestants depuis les hauteurs des immeubles. Dans les autres quartiers de la ville, des colons se livrèrent à des humiliations et des brutalités contre les manifestants arrêtés, livrés à leur vindicte par la police coloniale elle-même. La répression n’était ainsi pas le seul fait des forces de l’ordre : elle associait la puissance publique coloniale et une partie de la population européenne dans un même mouvement de violence contre des défilants qui n’avaient opposé aucune résistance armée. Dans les jours suivant le 1er mai, les services de police et de renseignement procédèrent à des arrestations massives de militants syndicaux et nationalistes à Alger et à Oran.
Le Parti communiste algérien, hostile à la ligne du PPA, n’épargna pas ses critiques au mouvement messaliste, l’accusant d’avoir « terni les victoires de la classe ouvrière ». La réponse du PPA, publiée dans un tract daté du 4 mai 1945, fut cinglante : les véritables hitlériens, affirmait le parti, étaient ceux qui avaient armé la police pour tirer sur les frères et les pères des soldats algériens qui avaient contribué à libérer la France du nazisme. Cet échange illustre la fracture profonde qui traversait alors la gauche algérienne, incapable de s’unir autour du principe d’autodétermination.
Alger, prélude d’une semaine qui changea l’histoire du pays
Selon l’historien Benjamin Stora, les événements du 1er mai 1945 avaient démontré que la IVe République n’allait pas renoncer à ses colonies. Cette conclusion, tirée du sang versé rue d’Isly, se confirmera une semaine plus tard avec une intensité incomparablement supérieure. Le 8 mai 1945, à Sétif, Guelma, Kherrata et dans l’ensemble du Constantinois, les manifestations nationalistes furent écrasées dans une répression que des historiens ont qualifiée de génocide, faisant des dizaines de milliers de victimes civiles algériennes. Les militants de l’est du pays, qui avaient défilé dans le calme le 1er mai et n’avaient pas été arrêtés, seront au premier rang de ces nouvelles manifestations. La génération militante de 1945 tirera de cette expérience la conviction que seule la lutte armée pouvait conduire à l’indépendance, et ce sont eux qui déclencheront, neuf ans plus tard, l’insurrection du 1er novembre 1954.
Quatre-vingt-un ans après, une mémoire encore disputée
Le 1er mai 1945 à Alger n’a pas la notoriété historique du 8 mai. Il reste moins documenté, moins commémoré, parfois réduit à une note de bas de page dans les récits plus larges consacrés aux massacres du Constantinois. Selon les sources académiques françaises les plus précises, les manifestations du 1er mai 1945 se déroulèrent dans dix-huit villes algériennes, causant plusieurs morts à Alger, Oran et Tébessa. Les chiffres varient selon les témoignages et les travaux historiques : deux morts selon certaines sources académiques françaises, onze selon les archives du PPA, huit selon Henri Alleg. Cette divergence, caractéristique des violences coloniales longtemps occultées, n’a jamais été définitivement tranchée par une commission d’enquête officielle française. En Algérie, les martyrs de la rue d’Isly sont intégrés à la mémoire nationale comme les premiers tombés d’un cycle de violence qui mènera, en neuf ans, à la guerre de libération.
La prochaine commémoration officielle du 1er mai 1945 s’inscrit dans un calendrier mémoriel dense : le 8 mai, l’Algérie commémore chaque année les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, événements pour lesquels Paris n’a toujours pas formulé de reconnaissance officielle équivalente à un acte de reconnaissance de crimes contre des civiles algériens.
Safia Rahmani