Pourquoi Israël et l’Inde ont bâti un partenariat stratégique discret

L’Inde absorbe aujourd’hui 34 % des exportations d’armement israéliennes, un record qui fait d’elle le premier client d’Israël au monde. Cette relation, longtemps tenue à distance de la diplomatie publique indienne, s’est construite en trois temps précis : une normalisation tardive en 1992, un baptême du feu lors de la guerre de Kargil en 1999, puis une accélération nette depuis 2014.

Le Premier ministre indien, Narendra Modi, est accueilli à l'aéroport de Tel Aviv par le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou et son épouse, le 25 février 2026. (Photo Kobi Gideon/Israel Gpo/Zuma/Sipa)
Le Premier ministre indien, Narendra Modi, est accueilli à l’aéroport de Tel Aviv par le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou et son épouse, le 25 février 2026. (Photo Kobi Gideon/Israel Gpo/Zuma/Sipa)

L’Inde reconnaît l’État d’Israël dès 1950, deux ans après sa création, mais attend 1992 pour établir des relations diplomatiques complètes, sous l’impulsion du premier ministre P. V. Narasimha Rao. Cette prudence de plus de quatre décennies reflète l’héritage du non-alignement nehruvien et la volonté de préserver les relations de l’Inde avec le monde arabe et les pays musulmans non alignés. La coopération de défense concrète précède pourtant légèrement la normalisation politique complète : un ancien responsable de programme chez Rafael a témoigné avoir effectué une centaine de déplacements en Inde entre 1996 et 2004, la moitié d’entre eux avant même le conflit de Kargil.

Kargil, 1999 : le tournant fondateur

Le conflit de Kargil, déclenché au printemps 1999 après l’infiltration de forces pakistanaises sur des positions himalayennes du côté indien de la ligne de contrôle, constitue le point de bascule de la relation. Israël a fourni en urgence des munitions de 155 millimètres pour l’artillerie Bofors, ainsi que des drones Heron et Searcher qui ont donné à l’Inde sa première capacité de reconnaissance soutenue en haute altitude. Le 24 juin 1999, un avion Mirage 2000H de l’armée de l’air indienne a utilisé pour la première fois au combat une nacelle de désignation laser Litening israélienne pour guider des munitions sur des structures de commandement pakistanaises au sommet de Tiger Hill, une position qui sera reprise peu après.

L’Institut Manohar Parrikar pour les études et analyses de défense décrit ce conflit comme le catalyseur d’un approfondissement de la coopération indo-israélienne et d’un effort indien pour combler ses lacunes critiques de surveillance et de renseignement. La relation évoluera dans les années suivantes de la simple acquisition de matériel fini vers le développement conjoint, la personnalisation et la production sur le sol indien.

Des programmes nommés, au-delà de la coopération générique

Deux programmes structurent concrètement cette coopération. Le système de défense antiaérienne Barak, dont la version Barak-8 a été codéveloppée par Israel Aerospace Industries et l’Organisation indienne de recherche et développement pour la défense (DRDO), a fait l’objet d’un contrat de 777 millions de dollars signé en octobre 2018 avec l’entreprise publique Bharat Electronics pour équiper sept navires de la marine indienne. Le second programme concerne les avions radars Phalcon : un accord tripartite entre l’Inde, Israël et la Russie, signé en 2004 pour environ 1,1 milliard de dollars, a permis de monter des radars israéliens EL/W-2090 sur des cellules russes Iliouchine Il-76, le premier appareil ayant été livré le 25 mai 2009 à la base aérienne de Jamnagar.

Ces deux exemples illustrent une dynamique plus large : l’Inde a également fait appel aux drones Heron et Searcher pour la surveillance frontalière, tandis que sa relation avec les missiles antichars Spike de Rafael s’est révélée plus heurtée, un contrat de 500 millions de dollars ayant été annulé en 2017 au profit du développement d’un missile indigène, le Nag, illustrant les limites de la dépendance technologique face à l’objectif indien d’autonomie stratégique.

Deux chiffres SIPRI auxquels il faut faire attention

La lecture des statistiques d’armement appelle une rigueur méthodologique rarement respectée. Selon le rapport de mars 2025 de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), portant sur la période 2020-2024, l’Inde absorbe 34 % des exportations totales d’armement israéliennes, ce qui en fait le premier client d’Israël au monde devant tout autre pays. Mais dans le sens inverse, Israël ne représente que 13 % des importations d’armement indiennes sur la même période, loin derrière la Russie et la France.

Ces deux pourcentages mesurent des réalités radicalement différentes et sont pourtant régulièrement confondus dans la presse généraliste. Le premier chiffre reflète le poids de l’Inde dans un volume d’exportations israéliennes relativement modeste à l’échelle mondiale ; le second reflète le poids d’Israël dans un volume d’importations indiennes considérablement plus vaste et diversifié. Un pays peut ainsi être à la fois le premier débouché commercial d’un fournisseur et un partenaire secondaire pour l’acheteur lui-même, sans aucune contradiction entre les deux chiffres.

La diversification indienne, entre déclin russe et montée occidentale

Le poids d’Israël dans les importations indiennes doit se lire dans le contexte d’un basculement historique de longue durée. La part de la Russie dans les importations d’armement de l’Inde est passée de 72 % sur la période 2010-2014 à 55 % sur 2015-2019, puis à 36 % sur 2020-2024, selon les données SIPRI. La France a profité de ce recul en captant 33 % des importations indiennes sur la période la plus récente, talonnée par Israël à 13 %, l’Inde n’important en revanche pas parmi ses trois premiers fournisseurs américains.

Cette diversification traduit vraisemblablement une stratégie délibérée plutôt qu’une rupture avec Moscou : les autorités indiennes continuent d’affirmer publiquement la solidité de la relation russo-indienne, tout en orientant l’essentiel de leurs commandes futures vers des fournisseurs occidentaux, selon le rapport SIPRI lui-même.

L’I2U2, un minilatéralisme concret mais ralenti par la guerre

Le format I2U2, réunissant l’Inde, Israël, les Émirats arabes unis et les États-Unis, a tenu son premier sommet de chefs de gouvernement le 14 juillet 2022, réunissant Narendra Modi, le premier ministre israélien par intérim Yaïr Lapid, le président émirati Cheikh Mohamed ben Zayed et le président américain Joe Biden. Ce format n’aurait pas été concevable sans les accords d’Abraham de 2020, qui ont créé l’espace diplomatique nécessaire à une coopération incluant simultanément Israël et un État arabe du Golfe.

Les Émirats arabes unis se sont engagés à investir environ 2 milliards de dollars dans des parcs agroalimentaires intégrés en Inde, avec un appui technologique israélien et américain, tandis qu’un projet hybride de 300 mégawatts d’énergies renouvelables associant éolien, solaire et stockage par batteries a été annoncé au Gujarat. La guerre déclenchée après le 7 octobre 2023 a toutefois nettement ralenti la dynamique visible de ce format, plusieurs analystes notant un écart croissant entre les annonces de 2022 et les décaissements effectifs des projets.

Le vote indien à l’ONU : continuité plus que rupture

Le gouvernement indien a lui-même livré un bilan chiffré de sa politique de vote aux Nations unies : dans une réponse écrite au Rajya Sabha en décembre 2024, le ministre d’État aux Affaires étrangères Kirti Vardhan Singh a indiqué que l’Inde avait voté en faveur de 54 résolutions sur 62 relatives à la question israélo-palestinienne entre 2019 et 2024, ne s’abstenant que sur 8 d’entre elles. Depuis le 7 octobre 2023, sur treize résolutions spécifiquement liées au conflit, l’Inde a voté favorablement à dix reprises et s’est abstenue à trois reprises.

Ce bilan documente une continuité de fond plus qu’une rupture. L’Inde a voté en octobre 2023 en faveur d’un amendement canadien condamnant le Hamas, en décembre 2023 pour un cessez-le-feu humanitaire immédiat, puis en mai 2024 pour une participation élargie de la Palestine aux instances de l’ONU. En septembre 2025, elle a voté en faveur de la déclaration de New York sur la solution à deux États, adoptée par 142 voix contre 10, Israël votant lui-même contre ce texte aux côtés des États-Unis, de l’Argentine et de la Hongrie.

La plage d’Haïfa, symbole d’une stratégie de dé-hyphénation assumée

La visite de Narendra Modi en Israël, du 4 au 6 juillet 2017, reste l’illustration la plus visible de cette stratégie que la diplomatie indienne qualifie elle-même de “dé-hyphénation”, c’est-à-dire la dissociation officielle entre la relation bilatérale avec Israël et la position historique de l’Inde sur la question palestinienne. Premier chef de gouvernement indien à se rendre en Israël, Modi n’a délibérément pas visité Ramallah ni rencontré de responsables palestiniens durant ce séjour, une rupture avec la pratique diplomatique habituelle que la presse indienne elle-même a immédiatement qualifiée de dé-hyphénation.

Le point culminant symbolique du voyage reste une promenade pieds nus sur la plage d’Olga, près de Haïfa, le 6 juillet 2017, où Modi et Benjamin Netanyahou ont testé ensemble un prototype mobile de désalinisation. La relation indo-israélienne ne repose pas vraiment, an bout d’analyse, sur une affinité idéologique entre leurs nationalismes respectifs : elle découle plutôt d’un pragmatisme pur et simple. Les deux États font face à des enjeux sécuritaires similaires, notamment le terrorisme transfrontalier et les tensions chroniques à leurs frontières.

Hindutva et sionisme, une parenté idéologique ?

Une partie de la littérature critique établit une filiation directe entre le nationalisme hindou et le sionisme. Le fondateur intellectuel du Hindutva, Vinayak Damodar Savarkar, a loué dès 1938 le sionisme comme l’aboutissement de la pensée ethno-nationaliste, estimant que la fusion sioniste entre attachement ethnique à une patrie et attachement religieux à une terre sainte correspondait précisément à son projet pour les hindous. Des organisations comme Genocide Watch ont publié des rapports comparant explicitement les deux idéologies comme des projets d’exclusion des minorités.

Cette lecture reste contestée par une partie de la recherche académique. Le politiste américano-indien Sumit Ganguly, spécialiste reconnu des relations Inde-Israël, considère que les affinités idéologiques entre Hindutva et sionisme demeurent largement circonstancielles dans le contexte spécifique du commerce d’armement, la convergence sécuritaire s’expliquant davantage par des menaces communes perçues que par une parenté civilisationnelle avérée.

Ce qu’il faut surveiller

Trois évolutions méritent une attention particulière. D’abord, le rythme de décaissement effectif des projets annoncés dans le cadre de l’I2U2, dont l’écart avec les engagements initiaux de 2022 pourrait déterminer la crédibilité durable du format. Ensuite, la trajectoire du vote indien à l’ONU, qui a montré en septembre 2025 un infléchissement vers un soutien plus explicite à la solution à deux États après la frappe israélienne au Qatar, sans que cela n’affecte pour l’instant la coopération de défense bilatérale. Enfin, la part relative d’Israël dans les importations indiennes, appelée à évoluer à mesure que l’Inde développe sa propre base industrielle de défense, une ambition affichée de longue date par New Delhi.

Sources

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  2. Ynetnews – “‘We had a friend in need’: how Israel quietly helped India turn the tide in a Himalayan war” https://www.ynetnews.com/article/hyo0cgrbfg – consulté le 9 août 2026
  3. Daily Pioneer – “Kargil Vijay Diwas: How Israel Became India’s Most Trusted Defence Partner” https://dailypioneer.com/news/slug-lite/from-tiger-hill-to-operation-sindoor-what-kargil-built?year=2026 – consulté le 9 août 2026
  4. BESA Center – “Between Precision and Legitimacy: How the Kargil War Shaped India’s Strategic Partnerships” https://besacenter.org/between-precision-and-legitimacy-how-the-kargil-war-shaped-indias-strategic-partnerships/ – consulté le 9 août 2026
  5. GlobalSecurity.org / Press TV – “India signs $777 million deal with Israel for Barak 8 missile systems” https://www.globalsecurity.org/wmd/library/news/india/2018/india-181024-presstv01.htm – consulté le 9 août 2026
  6. The Wire – “India and Israel’s Military Partnership is Ever-Expanding and Strikingly Opaque” https://m.thewire.in/article/security/india-and-israels-military-partnership-is-ever-expanding-and-strikingly-opaque – consulté le 9 août 2026
  7. Broadsword (Ajai Shukla) – “Israel develops capabilities, India pays the bill” (livraison du premier Phalcon, 25 mai 2009) https://www.ajaishukla.com/2010/02/israel-develops-capabilities-india-pays.html – consulté le 9 août 2026
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  9. The Print – “India second-largest arms importer after Ukraine, reliance on Russia declines, says SIPRI report” https://theprint.in/defence/india-second-largest-arms-importer-after-ukraine-reliance-on-russia-declines-says-sipri-report/2541373/ – consulté le 9 août 2026
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  11. Indian Defence News – “India Tops Israel’s Arms Export Chart: A Deep Dive Into Their Strategic Defence Partnership” https://www.indiandefensenews.in/2026/02/india-tops-israels-arms-export-chart.html – consulté le 9 août 2026
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  15. The Tribune (Inde) – “Why India broke its abstention run on Palestine and backed a UN resolution” https://www.tribuneindia.com/news/explainers/why-india-broke-its-abstention-run-on-palestine-and-backed-a-un-resolution – consulté le 9 août 2026
  16. BBC News – “Narendra Modi becomes first Indian PM to visit Israel” https://feeds.bbci.co.uk/news/world-asia-india-40489746 – consulté le 9 août 2026
  17. The Times of Israel – “Beach stroll by Modi, Netanyahu makes internet waves” https://www.timesofisrael.com/beach-stroll-by-modi-netanyahu-causes-internet-waves/ – consulté le 9 août 2026
  18. Deccan Herald – “Israel PM Benjamin Netanyahu congratulates Modi, hopes Indo-Israel ties reach new heights” https://www.deccanherald.com/amp/story/world%2Fisrael-pm-benjamin-netanyahu-congratulates-modi-hopes-indo-israel-ties-reach-new-heights-3053748 – consulté le 9 août 2026
  19. The Conversation – “India: why Hindu nationalism and Zionism are ideological cousins” https://theconversation.com/india-why-hindu-nationalism-and-zionism-are-ideological-cousins-230497 – consulté le 9 août 2026
  20. NRI Affairs – “Genocide Watch report compares Hindutva and Zionism as ideological projects shaping exclusion and state power” https://www.nriaffairs.com/genocide-watch-report-compares-hindutva-and-zionism-as-ideological-projects-shaping-exclusion-and-state-power/ – consulté le 9 août 2026
  21. Jacobin – “How Hindu Nationalists Became Best Friends With Israel” (compte rendu critique citant Sumit Ganguly) https://jacobin.com/2023/06/hostile-homelands-india-israel-colonialism-palestine-kashmir – consulté le 9 août 2026

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