Comment Israël arbitre son équilibre délicat entre Chine et États-Unis ?

Un comité israélien chargé de filtrer les investissements chinois existe depuis 2019, mais ses décisions ne sont jamais rendues publiques et ses critères restent flous. Ce flou institutionnel résume assez bien la relation israélo-chinoise dans son ensemble : une coopération économique réelle, sans cesse rattrapée par les exigences sécuritaires de l’allié américain.

Le Premier ministre chinois, Li Keqiang a signé un accord avec son homologue israélien, Benjamin Netanyahu, à Pékin en 2017 marquant la volonté de coopération économique des deux pays. (AFP)

Le 30 octobre 2019, le comité ministériel israélien des Affaires de sécurité nationale a décidé de créer un comité consultatif chargé d’évaluer les implications sécuritaires des investissements étrangers, sous pression diplomatique directe de l’administration Trump et à la suite de préoccupations exprimées à Washington sur l’ampleur des investissements chinois dans l’économie israélienne. Cette décision s’inscrit dans une histoire longue de vingt-cinq ans où chaque approfondissement de la relation sino-israélienne s’est heurté, tôt ou tard, à un veto ou une pression américaine explicite.

L’affaire Phalcon, précédent fondateur d’une contrainte américaine

Israël et la Chine signent en 1996 un accord portant sur la vente du système radar aéroporté Phalcon, destiné à doter l’aviation chinoise de sa première capacité avancée de détection lointaine. Washington, informé dès le départ, ne s’y oppose publiquement qu’en octobre 1999, avant de menacer en avril 2000 de suspendre une partie de son aide militaire à Israël si la vente se poursuivait, par crainte que ce système ne modifie l’équilibre militaire dans le détroit de Taïwan. Le 12 juillet 2000, en marge du sommet de Camp David, le premier ministre israélien Ehud Barak annonce l’annulation de la vente en présence du président Bill Clinton.

Le règlement de cette affaire illustre le coût réel de la dépendance israélienne à Washington. Israël verse en mars 2002 un dédommagement de 350 millions de dollars à Pékin, une somme supérieure aux 160 millions déjà versés par la Chine au titre d’acomptes. La Chine développe ensuite son propre système de détection aéroportée, le KJ-2000, entré en service en 2004, sans jamais retrouver la coopération militaire directe qu’elle espérait obtenir d’Israël sur ce dossier précis.

Le redémarrage civil de 2013, puis le nouveau tour de vis

La relation reprend un nouvel élan en 2013, année de la visite de Benjamin Netanyahou à Pékin, qui relance la coopération bilatérale sur un terrain déplacé vers la sphère civile : sciences, technologies, projets d’infrastructure chinois et investissements croissants dans l’économie israélienne. Cette phase coïncide avec la montée en puissance de la Chine comme investisseur dans la haute technologie israélienne, un secteur que l’économie du pays juge stratégique pour sa croissance.

La guerre commerciale sino-américaine, engagée sous la première administration Trump, met fin à cette parenthèse relativement détendue. Washington fait alors pression sur l’ensemble de ses alliés, Israël compris, pour limiter les investissements chinois dans des secteurs jugés sensibles. C’est dans ce contexte précis que naît, fin 2019, le comité consultatif israélien d’évaluation des investissements étrangers.

Un comité de filtrage à l’efficacité opaque

Le comité créé en 2019 reste dépourvu de toute autorité contraignante : il se limite à un rôle consultatif auprès des régulateurs sectoriels, qui peuvent volontairement solliciter son avis. Ses décisions ne sont jamais rendues publiques, et les critères qui guident ses évaluations demeurent flous, ce qui signifie que le mécanisme israélien de filtrage ne s’aligne pas pleinement sur les lignes directrices de l’OCDE en la matière, selon une analyse comparative publiée fin 2025.

Un cas documenté permet néanmoins d’observer son fonctionnement concret. Dans l’affaire des lignes de tramway léger vert et violet de Tel-Aviv, le comité a examiné le dossier dès janvier 2020, avant même que des préoccupations spécifiques sur la participation étrangère ne soient formellement soulevées. Le tribunal administratif saisi par l’un des candidats évincés a confirmé que l’éviction du groupe public chinois China Railway Construction Corp reposait sur des motifs strictement économiques, une offre jugée anormalement basse, et non sur une influence politique ou sécuritaire du comité. En octobre 2022, une résolution complémentaire a abaissé le seuil de déclenchement du contrôle de 50 % à 20 % de participation étrangère, avec un seuil encore plus bas de 5 % dans les cas jugés particulièrement sensibles, et a élevé le ministère des Affaires étrangères du statut d’observateur à celui de membre à part entière du comité.

Le port de Haïfa, un contentieux non résolu

Le dossier le plus visible de cette tension reste la concession accordée en 2015 à la Shanghai International Port Group pour exploiter le nouveau terminal du port de Haïfa, un contrat de 1,7 milliard de dollars courant sur vingt-cinq ans. Les opérations commerciales ont démarré en septembre 2021. Les grues de fabrication chinoise installées sur le site sont considérées par les autorités américaines comme un risque d’espionnage susceptible d’affecter les mouvements des bâtiments de la marine américaine qui accostent régulièrement à proximité, la base navale israélienne se trouvant à moins de deux kilomètres du terminal.

Israël a refusé une demande américaine d’inspection du site en février 2021, et le directeur de la CIA William Burns a soulevé directement ces préoccupations auprès du premier ministre Naftali Bennett quelques mois plus tard. Le dossier reste non résolu à l’été 2026 : des articles spécialisés continuent de documenter les inquiétudes américaines liées aux escales de bâtiments de la marine américaine à Haïfa, dans un contexte où Washington maintient une présence militaire renforcée au Proche-Orient, notamment depuis le début de la guerre avec l’Iran.

La main-d’œuvre chinoise, un levier de pression discret

Un accord signé en 2017 entre Tel-Aviv et Pékin prévoyait l’envoi de 6 000 ouvriers chinois du bâtiment pour répondre à la pénurie de logements en Israël, la partie chinoise stipulant explicitement que ces travailleurs ne soient jamais affectés aux colonies de Cisjordanie. Leur nombre atteint environ 30 000 en 2023. Une large part d’entre eux quitte le pays après le 7 octobre, et Pékin signale alors son intention de ne pas envoyer de remplaçants, un geste de distanciation politique rarement commenté dans la presse française mais documenté par plusieurs analyses spécialisées.

Le gouvernement israélien a depuis cherché à combler ce vide par d’autres filières : selon des données publiées début 2026, le nombre total de travailleurs étrangers en Israël dépasse désormais 227 000, avec des recrutements orientés vers la Thaïlande, l’Inde et l’Ouzbékistan pour le secteur du bâtiment, aux côtés d’un nombre plus restreint de nouveaux arrivants chinois.

Le double jeu chinois à l’ONU, entre vetos et discours

Le décalage entre le registre diplomatique et le registre économique de la relation apparaît nettement au Conseil de sécurité des Nations unies. Le 25 octobre 2023, la Chine s’associe à la Russie pour opposer son veto à un projet de résolution américain sur Gaza. Le 22 mars 2024, elle fait de même face à une résolution américaine appelant à un cessez-le-feu immédiat et condamnant pour la première fois explicitement l’attaque du Hamas du 7 octobre, un texte pourtant soutenu par onze des quinze membres du Conseil de sécurité.

Cette position diplomatique coexiste sans rupture apparente avec la poursuite des échanges économiques bilatéraux et le maintien de la concession portuaire de Haïfa, une coexistence que la diplomatie chinoise ne cherche pas particulièrement à résoudre publiquement.

Un dilemme partagé par d’autres alliés américains

Israël n’est pas le seul allié de Washington à devoir arbitrer sa relation avec Pékin sous contrainte américaine directe. La Corée du Sud a connu une controverse comparable après le déploiement du système antimissile américain THAAD sur son territoire en juillet 2016 : la Chine a fermé la majorité des magasins du groupe sud-coréen Lotte sur son territoire, suspendu les voyages organisés vers la Corée du Sud et boycotté sa culture populaire, un institut de recherche sud-coréen chiffrant les pertes économiques cumulées à 7,5 milliards de dollars dans un rapport de 2017 largement repris. Le Japon et l’Australie ont pour leur part fait face à une pression américaine similaire sur l’exclusion des équipementiers chinois Huawei et ZTE de leurs réseaux de télécommunications 5G, une décision que les deux pays ont finalement adoptée.

Ce qui distingue le cas israélien de ces précédents tient moins à la nature de la pression américaine, structurellement comparable, qu’à l’ampleur de la dépendance sécuritaire d’Israël envers les États-Unis, qui laisse à Jérusalem une marge de négociation nettement plus étroite que celle dont disposent Séoul, Tokyo ou Canberra face au même dilemme.

Israël face à la Chine, une marge de manœuvre bien plus étroite qu’en Inde

La comparaison avec le cas indien, structurellement proche en apparence puisque les deux pays diversifient leurs partenariats sous la pression d’une grande puissance rivale, révèle en réalité deux régimes de contrainte radicalement différents. La relation israélo-chinoise ne se résume pas au volume de leurs échanges, elle se définit surtout par la faible marge de manœuvre dont dispose Israël, bien plus réduite que celle de l’Inde face aux États-Unis. L’Inde diversifie ses fournisseurs d’armement sans jamais rompre publiquement avec aucun d’entre eux, la Russie y compris. Israël, en revanche, dépend de Washington pour l’essentiel de son architecture de sécurité militaire, ce qui transforme chaque dossier chinois, qu’il s’agisse d’un radar, d’un port ou d’un tramway, en question d’alliance plutôt qu’en simple calcul économique.

Ce qu’il faut surveiller

Trois évolutions méritent une attention particulière. D’abord, le sort du terminal de Haïfa à mesure que la présence navale américaine se renforce dans la région, un dossier qui pourrait redevenir un point de friction ouvert plutôt qu’une tension latente. Ensuite, la trajectoire du comité de filtrage des investissements, dont l’opacité persistante empêche toute évaluation indépendante de son efficacité réelle, un angle mort statistique qui mériterait d’être documenté par une demande d’accès à l’information. Enfin, le rythme de retour, ou d’absence de retour, de la main-d’œuvre chinoise, indicateur discret mais mesurable du degré de refroidissement politique entre les deux capitales.

Sources

  1. Arms Control Association – “Israel Cancels Radar Deal With China” https://www.armscontrol.org/act/2001-09/israel-cancels-radar-deal-china – consulté le 9 août 2026
  2. Deseret News – “Israel bows to U.S. concerns, axes radar-system sale to China” https://www.deseret.com/2000/7/12/19517791/israel-bows-to-u-s-concerns-axes-radar-system-sale-to-china/ – consulté le 9 août 2026
  3. Wikipedia – “EL/W-2090” (dédommagement de 2002 et développement du KJ-2000) https://en.wikipedia.org/wiki/EL/W-2090 – consulté le 9 août 2026
  4. ResearchGate – “Israel-China Relations and the Phalcon Controversy” (périodisation 2013 et guerre commerciale sino-américaine) https://www.researchgate.net/publication/229820378_Israel-China_Relations_and_the_Phalcon_Controversy – consulté le 9 août 2026
  5. Foundation for Defense of Democracies – “Israel Acts to Counter Chinese Corporate Influence” https://www.fdd.org/analysis/2019/11/05/israel-acts-to-counter-chinese-corporate-influence/ – consulté le 9 août 2026
  6. Wikipedia – “Advisory Committee for Evaluating National Security Aspects of Foreign Investments” https://en.wikipedia.org/wiki/Advisory_Committee_for_Evaluating_National_Security_Aspects_of_Foreign_Investments – consulté le 9 août 2026
  7. CELIS Institute – “Balancing Investment Openness and National Security: FDI Screening in Israel and Insights for International Practice” https://www.celis.institute/celis-blog/balancing-investment-openness-and-national-security-fdi-screening-in-israel-and-insights-for-international-practice/ – consulté le 9 août 2026
  8. Foundation for Defense of Democracies – “Wary of China, Israel Toughens Screening of Foreign Investments” https://www.fdd.org/analysis/2022/11/17/israel-toughens-screening/ – consulté le 9 août 2026
  9. The National Interest – “China’s Port Investments in Israel Open the Door to Espionage” https://nationalinterest.org/blog/middle-east-watch/chinas-port-investments-in-israel-open-the-door-to-espionage – consulté le 9 août 2026
  10. AsiaNews – “Haifa inaugurates a new Made in China commercial port worrying the US” https://www.asianews.it/en/east-asia/china/haifa-inaugurates-a-new-made-in-china-commercial-port-worrying-the-us-inaugurated – consulté le 9 août 2026
  11. Eurasian Times – “Chinese Investments In Israel’s Haifa Port ‘Rattle’ The US; Washington Raises Espionage Concerns” https://www.eurasiantimes.com/chinese-investments-in-israels-haifa-port-rattle-the-us-washington-raises-espionage-concerns/ – consulté le 9 août 2026
  12. The New York Review of Books – “Migrant Workers in Their Own Land” https://www.nybooks.com/online/2024/04/21/migrant-workers-in-their-own-land/ – consulté le 9 août 2026
  13. The Jerusalem Post – “Foreign workers replace Palestinian labor in Israel, face hurdles” https://www.jpost.com/middle-east/article-882372 – consulté le 9 août 2026
  14. JURIST – “Russia and China veto US-authored UN Security Council Israel-Hamas ceasefire resolution” https://www.jurist.org/news/2024/03/russia-and-china-veto-us-authored-un-security-council-israel-hamas-ceasefire-resolution/ – consulté le 9 août 2026
  15. UN Department of Political and Peacebuilding Affairs – compte rendu du veto du 25 octobre 2023 https://dppa.un.org/en/node/204909 – consulté le 9 août 2026
  16. PBS News – “Russia and China veto U.S.-backed U.N. resolution for an immediate cease-fire in Gaza” https://www.pbs.org/newshour/world/russia-and-china-veto-u-s-backed-u-n-resolution-for-an-immediate-cease-fire-in-gaza – consulté le 9 août 2026
  17. Asia Times – “Korea still taking Chinese economic hits over US missiles” (chiffre de 7,5 milliards de dollars, Hyundai Research Institute) https://asiatimes.com/2019/12/korea-still-taking-chinese-economic-hits-over-us-missiles/ – consulté le 9 août 2026

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