Comment les partis harédim pèsent sur l’armée et l’État israélien

Un an après l’arrêt historique de la Cour suprême imposant l’enrôlement des étudiants de yeshiva, à peine 1,2 % des convocations envoyées se sont soldées par une conscription effective. Ce blocage renvoie à un compromis vieux de près de quatre-vingts ans entre l’État israélien et ses partis ultra-orthodoxes, aujourd’hui devenu un point de rupture politique et constitutionnel.

Le 25 juin 2024, la Cour suprême israélienne a statué à l’unanimité, dans une décision rendue par un collège de neuf juges, que le gouvernement devait enrôler les étudiants de yeshiva ultra-orthodoxes dans Tsahal, faute de cadre légal permettant leur exemption collective. Un an plus tard, l’Israel Democracy Institute a dressé un bilan sévère de l’application de cet arrêt : sur 19 000 convocations émises jusqu’à début juin 2025, seules 996 personnes, soit 5 %, se sont présentées dans les centres de recrutement, et 232 seulement, soit 1,2 %, ont été effectivement enrôlées. Ce décalage entre le droit et la pratique renvoie à une architecture de compromis entre l’État et le monde ultra-orthodoxe qui remonte à la fondation même d’Israël.

Une crise née d’un compromis vieux de 1947

Le compromis qui structure aujourd’hui la question religieuse en Israël remonte à une lettre envoyée le 19 juin 1947 par David Ben Gourion, alors président de l’Agence juive, à l’organisation ultra-orthodoxe Agoudat Israël. Cette lettre, connue sous le nom de statu quo, visait à présenter un front uni face à la commission spéciale des Nations unies chargée d’examiner l’avenir de la Palestine. Ben Gourion y garantissait le respect du Shabbat comme jour de repos officiel, le maintien de la cacherout dans les institutions publiques, la compétence exclusive des tribunaux rabbiniques sur le mariage et le divorce, ainsi que l’autonomie éducative des orthodoxes.

De ce compromis fondateur est née une exemption militaire mise en œuvre non par une loi votée au Parlement mais par un simple règlement du ministère de la Défense, connu sous le nom de torato omanuto, “sa Torah est son métier”. En 1948, cet arrangement ne concernait qu’environ 400 étudiants de yeshiva, personnellement exemptés par Ben Gourion. Ils sont aujourd’hui 63 000 dans la même situation, un changement d’échelle qui a transformé un accommodement marginal en question d’État.

Un régime consociatif fragilisé par ses propres succès

Le politiste néerlando-américain Arend Lijphart a théorisé, à partir de l’étude des Pays-Bas puis d’autres sociétés divisées, un modèle de démocratie consociative fondé sur quatre piliers : la coalition élargie entre segments, le droit de veto mutuel, la représentation proportionnelle et l’autonomie de chaque segment sur ses affaires internes. Le politiste israélien Reuven Hazan a explicitement appliqué cette grille au dossier religieux israélien dans un article de référence, décrivant l’ascension puis la fragilisation progressive de ce modèle consociatif depuis les années 1990.

Le statu quo de 1947 correspond précisément à cette architecture : autonomie éducative et judiciaire accordée au monde harédi, en échange d’un soutien politique à la construction de l’État. Ce montage a fonctionné tant que le poids démographique du monde harédi restait marginal. Sa croissance rapide a rompu l’équilibre initial, sans que les mécanismes de compromis d’origine n’aient jamais été renégociés à cette nouvelle échelle. Deux légitimités concurrentes s’affrontent depuis lors : le mamlakhtiyut ben-gourionien, qui fait de l’armée le creuset de la nation, et la conviction harédie que l’étude de la Torah constitue elle-même, selon la formule torato omanuto, une protection spirituelle du peuple.

Une loi devenue lettre morte depuis l’arrêt de 2024

Le collège de neuf juges a jugé que l’absence de cadre légal rendait illégale la poursuite des exemptions collectives, désignant ces 63 000 hommes harédim comme éligibles à la conscription. La Cour est revenue sur le dossier le 19 novembre 2025, exigeant du gouvernement un plan d’application concret face à une procédure pour outrage engagée par le Mouvement pour la qualité du gouvernement en Israël. Depuis juillet 2026, Tsahal a annoncé ne plus avoir de plafond d’absorption pour les 82 000 jeunes harédim désormais soumis à conscription, un objectif que le gouvernement repousse d’année en année depuis plus de trente ans.

Dans ce dossier, l’enjeu principal ne réside pas dans le nombre d’hommes enrôlés, mais dans le dangereux précédent créé : un État qui refuse, pendant plus d’un an, d’appliquer la décision de sa propre justice.

Trois blocs religieux à ne pas confondre

L’analyse du phénomène exige de distinguer des catégories que la presse généraliste confond régulièrement. Les harédim, ultra-orthodoxes largement non ou anti-sionistes, s’opposent frontalement à la conscription au nom de la priorité donnée à l’étude religieuse. Les sionistes religieux, engagés de longue date dans l’armée via les yeshivot hesder qui combinent études talmudiques et service militaire, occupent une position radicalement différente. Les traditionalistes (masorti), enfin, ne partagent ni l’opposition des uns ni l’engagement des autres.

Cette distinction pèse directement sur la lecture des statistiques officielles. L’Israel Democracy Institute a établi qu’environ 70 % des personnes comptabilisées comme harédies au moment de leur enrôlement avaient en réalité quitté les institutions ultra-orthodoxes des années auparavant et ne s’identifiaient plus à cette communauté. Les statistiques de conscription surestiment ainsi la part des harédim réellement pratiquants parmi les nouveaux enrôlés, un biais méthodologique rarement signalé dans la couverture médiatique du dossier.

Le levier électoral d’une minorité pivot

Le Shass et le Judaïsme unifié de la Torah ne détiennent qu’environ 15 % des 120 sièges de la Knesset, mais leur position d’arbitre dans la formation de chaque coalition depuis les années 1990 leur confère une influence disproportionnée sur le financement de l’éducation, le budget des yeshivot et la politique sociale. Cette influence s’est retournée contre le gouvernement en juillet 2025, lorsque les sept députés du Judaïsme unifié de la Torah ont démissionné de la coalition pour protester contre l’absence de loi garantissant l’exemption militaire, faisant chuter la majorité de Benjamin Netanyahou de 68 à 61 sièges sur 120.

Un an plus tard, en juillet 2026, la Knesset a voté par 58 voix contre 54 une loi gelant temporairement les arrestations de déserteurs harédim, légitimant de fait la non-conscription en cours pour au moins sept mois. Le président du Shass, Aryeh Deri, a salué la fin de ce qu’il a qualifié de “persécution” des étudiants en Torah, tandis que les parlementaires de la coalition ont insisté sur le caractère provisoire de la mesure.

Des milliards de shekels vers les yeshivot

Le budget 2026, adopté dans la nuit par 62 voix contre 55 pour un montant total de 850,6 milliards de shekels, le plus élevé de l’histoire du pays, a intégré des amendements de dernière minute allouant environ 800 millions de shekels supplémentaires à des institutions harédies. Le financement des écoles ultra-orthodoxes est ainsi passé de 4,1 à 5,17 milliards de shekels sur l’exercice, une hausse de plus d’un milliard alors même qu’une partie de ces établissements continue de ne pas enseigner le tronc commun requis par la loi.

Le gouvernement a par ailleurs approuvé 1,269 milliard de shekels de fonds de coalition destinés spécifiquement aux institutions talmudiques en 2026, sur une enveloppe globale de cinq milliards de shekels répartie entre priorités harédies et implantations en Cisjordanie. L’opposition a dénoncé ces allocations comme une subvention indirecte à l’évitement du service militaire.

La hadata, une seconde religiosisation moins visible

Un second phénomène, distinct de la question harédie et souvent confondu avec elle, touche la chaîne de commandement de Tsahal elle-même. Le politiste israélien Yagil Levy, spécialiste des relations civilo-militaires à l’Open University of Israel, décrit depuis le début des années 2000 un double processus de “religionisation” (hadata) et de “théocratisation” de l’armée, visible dans l’application stricte du Shabbat et de la cacherout au sein des unités, la multiplication des prières collectives et l’imposition de normes de “pudeur” restreignant la présence des femmes.

Ce phénomène trouve son origine dans une stratégie délibérée du sionisme religieux, engagée dès les années 1970 sous l’impulsion du rabbin Tzvi Yehuda Kook, consistant à investir les unités combattantes et l’encadrement des officiers plutôt qu’à revendiquer une exemption comme les harédim. Contrairement à ces derniers, les sionistes religieux n’ont jamais réclamé de dispense collective, mais leur poids croissant parmi les officiers de terrain transforme en profondeur la culture interne d’une institution longtemps dominée par l’élite laïque fondatrice de l’État.

Le Grand Rabbinat, second pilier du contrôle religieux

Le contrôle religieux sur les institutions ne se limite pas à la question militaire. Le Grand Rabbinat détient depuis la fondation de l’État un monopole légal sur le statut personnel des citoyens juifs, incluant le mariage, le divorce et la conversion, une compétence exclusivement confiée à des rabbins orthodoxes reconnus par l’institution. En juillet 2026, la Knesset a voté par 46 voix contre 41 le rétablissement du monopole du Grand Rabbinat sur la certification cacher, annulant une réforme antérieure qui permettait à des organismes orthodoxes privés de délivrer leurs propres certificats selon les standards de l’État.

Cette reprise en main, portée par le Shass en échange de son soutien à d’autres textes de coalition, illustre la méthode par laquelle les partis religieux transforment leur poids parlementaire ponctuel en gains institutionnels durables, bien au-delà du seul dossier de la conscription.

Une démographie qui transforme l’enjeu en variable structurelle

La trajectoire démographique de la communauté harédie confère à ce dossier une dimension qui dépasse le seul calendrier politique. Selon l’Israel Democracy Institute, la population ultra-orthodoxe comptait environ 1 452 350 personnes en 2025, soit 14,3 % de la population totale, contre 750 000 en 2009. Cette population devrait atteindre 16 % en 2030 et deux millions d’individus en 2033, portée par un taux de croissance annuel de 4,2 %, le plus élevé parmi les pays développés, malgré un recul du taux de fécondité de 7,5 à 6,5 enfants par femme entre 2003-2005 et 2021-2023, contre 2,2 chez les autres femmes juives israéliennes.

Un rapport distinct de l’institut projette que les harédim représenteront entre 22 % et 25 % de la population israélienne d’ici 2050. Cette évolution transforme la question de l’enrôlement et du financement des institutions religieuses en enjeu fiscal et sécuritaire de long terme, bien au-delà de la seule confrontation politique actuelle.

L’opinion publique bascule, le leadership rabbinique résiste

L’opinion publique israélienne a connu un basculement rapide sur ce dossier. Entre janvier et novembre 2024, le soutien au statu quo actuel d’exemption est passé de 22 % à seulement 9 % dans la population générale, tandis que le soutien à la conscription progressait de 67 % à 84,5 %. Chez les sionistes religieux, le soutien à l’exemption s’est effondré de 44 % à 18 % sur la même période. Au sein même de la communauté harédie, seuls 20 % des sondés se disaient favorables à l’enrôlement de leurs proches en novembre 2024.

Cette pression se traduit par des signes de fracture générationnelle au sommet du leadership rabbinique. Le rabbin Moshe Hillel Hirsch, l’une des deux autorités du monde harédi lituanien, a proposé un cadre permettant l’enrôlement des jeunes qui n’étudient pas réellement la Torah, en échange du maintien de l’exemption pour les étudiants les plus assidus, un compromis pragmatique que les rabbins séfarades du Shass continuent pour l’instant de rejeter.

Ce qu’il faut surveiller avant les élections

Les élections législatives du 27 octobre 2026 se joueront sur une arithmétique de coalition serrée où le bloc harédi reste l’arbitre malgré la rupture ouverte avec Netanyahou depuis juillet 2025. Les projections actuelles situent le Shass autour de neuf sièges et l’UTJ autour de sept, un poids stable qui garantit à ces partis un rôle de faiseurs de rois quel que soit le résultat global du scrutin. La procédure pour outrage engagée devant la Cour suprême reste pendante, et son issue déterminera si l’exécutif israélien peut continuer à contourner une décision de justice sans conséquence institutionnelle durable.

Sources

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  2. The Israel Democracy Institute – “A Year Since the Supreme Court’s Conscription Ruling – Was It Real, or Just a Dream?” https://en.idi.org.il/articles/59892 – consulté le 9 août 2026
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  4. Center for Israel Education (CIE) – “Ben-Gurion and the Status-Quo Agreement: Jewish Laws to Be Protected in New State, 1947” https://israeled.org/resources/documents/david-ben-gurion-and-the-status-quo-agreement-jewish-laws-to-be-protected-in-the-coming-state/ – consulté le 9 août 2026
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  6. Lijphart, A. (1977). Democracy in Plural Societies: A Comparative Exploration. Yale University Press. https://en.wikipedia.org/wiki/Arend_Lijphart – consulté le 9 août 2026
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  18. The Times of Israel – “Knesset passes law restoring Chief Rabbinate’s monopoly over kosher certification” https://www.timesofisrael.com/knesset-passes-law-restoring-chief-rabbinates-monopoly-over-kosher-certification/ – consulté le 9 août 2026
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  20. The Israel Democracy Institute – “IDI Releases New Survey Findings on Haredim; Convenes Haredi & Arab Leaders to Advance Shared Society” https://en.idi.org.il/press-releases/57753 – consulté le 9 août 2026
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  22. Israel Policy Forum – “120 Project: Israel Elections 2026” https://israelpolicyforum.org/onetwenty/ – consulté le 9 août 2026

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