Avec 6,35 % de son PIB consacré à la recherche et au développement en 2023, Israël occupe la première place mondiale devant la Corée du Sud et la Suède, selon les données de l’OCDE. Ce record, financé à 92 % par le secteur privé, coexiste pourtant avec une stagnation persistante de l’emploi technologique et une inégalité interne que le récit international occulte le plus souvent.
Selon la base de données MSTI de l’OCDE, Israël a consacré 28,3 milliards de dollars à la recherche et au développement en 2023, soit 6,35 % du produit intérieur brut. La Corée du Sud suit loin derrière avec 4,96 %, puis la Suède avec 3,60 %. Cette dépense record est financée à 92 % par le secteur privé, une proportion qui distingue nettement le modèle israélien des systèmes où l’État finance directement la majorité de la recherche fondamentale. Le pays affiche également, selon l’OCDE, la dépense de R&D la plus élevée du monde développé rapportée par habitant, à environ 3 420 dollars en parité de pouvoir d’achat, loin devant les États-Unis (2 850 dollars) et la Corée du Sud (2 779 dollars).
Ce que mesure, et ce que ne mesure pas, le pourcentage du PIB
Le classement fondé sur la seule dépense en R&D rapportée au PIB appelle une lecture prudente. Cet indicateur agrège recherche civile et recherche militaire sans toujours les distinguer, alors que la seconde échappe largement à toute publication scientifique ou dépôt de brevet civil. Un pays peut ainsi afficher une intensité de R&D élevée sans que cela se traduise mécaniquement par un volume comparable de publications académiques, de brevets déposés par habitant ou de licornes technologiques : la corrélation entre l’effort de dépense et le résultat effectif mérite d’être vérifiée cas par cas.
Dans le cas israélien, cette réserve méthodologique compte doublement, dans la mesure où une part significative des compétences développées dans les unités technologiques de Tsahal migre ensuite vers des entreprises privées qui ne conservent pas nécessairement leur siège social, leur actionnariat ou même leurs effectifs sur le territoire national. Notre dossier consacré à l’émigration israélienne a déjà documenté cette délocalisation croissante des talents technologiques ; elle complique tout autant la lecture des statistiques de R&D que celle des statistiques migratoires.
Le récit “Start-Up Nation” à l’épreuve de la science politique
Le récit popularisé par l’ouvrage de Dan Senor et Saul Singer, Start-Up Nation (2009), attribue la réussite technologique israélienne à une culture nationale d’audace et d’improvisation. L’économiste Dan Breznitz, dans Innovation and the State (Yale University Press, 2007), propose une lecture radicalement différente en comparant systématiquement Israël, Taïwan et l’Irlande : ce sont les choix institutionnels des agences de développement, et non un trait culturel diffus, qui expliquent la divergence des trajectoires technologiques de ces trois petits États.
La réussite technologique israélienne ne repose pas sur le mythe de l’entrepreneur solitaire, mais sur trois piliers institutionnels : des subventions publiques massives via l’Israel Innovation Authority, l’immigration qualifiée en provenance de l’ex-URSS dans les années 1990, et le transfert direct de compétences des unités militaires de pointe vers le secteur civil.
L’armée comme incubateur, un modèle distinct de la DARPA américaine
Le troisième moteur mérite un examen précis. Selon une analyse comparative publiée début 2026, l’innovation militaire américaine repose sur des ingénieurs professionnels de carrière, employés pendant des décennies par la DARPA ou de grands groupes de défense, alors que la R&D militaire israélienne est conduite par de jeunes conscrits qui quittent leur unité vers 24 ans, sans clause de non-concurrence, pour “civiliser” directement ce qu’ils ont appris.
Les données chiffrées confirment l’ampleur du phénomène pour l’unité de renseignement technologique 8200 : environ la moitié des fondateurs d’entreprises rachetées pour plus de 100 millions de dollars durant la dernière décennie ont servi dans cette unité, pour une valeur de rachat moyenne dépassant 317 millions de dollars et une valeur médiane de 200 millions de dollars. Le magazine Forbes estimait dès 2016 à plus de 1 000 le nombre d’entreprises fondées par d’anciens membres de l’unité, de Waze à Check Point.
Deux années de contrastes entre records et stagnation
Le rapport annuel 2025 de l’Israel Innovation Authority dresse un tableau volontairement contrasté. La valorisation cumulée des entreprises israéliennes de la deep-tech a dépassé 177 milliards de dollars, soit quinze fois plus qu’il y a dix ans. Dans le même temps, la production du secteur high-tech stagne à 17 % du PIB depuis deux ans et les postes de recherche et développement reculent de 6,5 %.
Il faut distinguer deux indicateurs que la presse confond régulièrement : le capital levé par les fonds de capital-risque israéliens eux-mêmes, en chute d’environ 80 % par rapport au pic de 2022, et le financement reçu par les start-up de la part de tous les investisseurs, qui s’est au contraire redressé sur la période récente. Environ 500 nouvelles start-up ont été fondées en 2024, contre plus de 1 000 il y a une décennie, un recul qui touche la création d’entreprises sans empêcher les sorties record.
Le rebond de fin 2025, entre records et concentration
Les start-up israéliennes ont levé 3,43 milliards de dollars entre octobre et la mi-décembre 2025, au fil de 94 tours de financement, soit une progression de 45 % par rapport aux trois mois précédents selon les données du centre de recherche IVC et de LeumiTech. La cybersécurité et l’intelligence artificielle générative ont porté l’essentiel de cette reprise, illustrée en novembre par la levée de 435 millions de dollars de la licorne Armis Security, alors en discussions avancées pour un rachat par l’américain ServiceNow.
Cette embellie masque toutefois une concentration croissante des capitaux. Le nombre total de tours de financement est tombé à 717 sur l’ensemble de 2025, le niveau le plus bas de la décennie, tandis que la taille médiane des levées a atteint un record de 10 millions de dollars, en hausse de 67 % sur un an. Un nombre restreint d’entreprises matures capte ainsi une part croissante d’un financement global pourtant en hausse.
Classements et lauréats, une reconnaissance ancienne
Le classement de Shanghai, édition 2024, place trois universités israéliennes parmi les cent meilleures mondiales : le Weizmann Institute of Science au 69e rang, l’Université hébraïque de Jérusalem au 81e, et le Technion au 85e rang général mais 11e parmi les universités technologiques mondiales. Cette reconnaissance s’appuie notamment sur une décennie particulièrement dense en distinctions Nobel : entre 2004 et 2013, six chercheurs israéliens ont reçu le prix Nobel de chimie, Avram Hershko et Aaron Ciechanover en 2004, Ada Yonath en 2009, Dan Shechtman en 2011, puis Arieh Warshel et Michael Levitt en 2013.
Cette dynamique s’est poursuivie récemment hors du champ strictement scientifique : en 2025, l’économiste Joel Mokyr a reçu le prix Nobel d’économie pour ses travaux sur les conditions institutionnelles d’une croissance technologique durable, un sujet qui résonne directement avec le cas israélien qu’il a lui-même étudié.
Une inégalité interne que le récit officiel occulte
Le récit international de la “nation des start-up” occulte largement une fracture interne documentée par les propres institutions israéliennes. Selon une étude publiée en janvier 2023, les Arabes israéliens et les harédim, qui représentent ensemble plus de 33 % de la population du pays, ne totalisaient que 0,6 % des emplois du secteur technologique. Des données antérieures, publiées en 2021 par le ministère des Finances et l’organisme Startup Nation Central, détaillaient ce déséquilibre : les employés arabes représentaient alors environ 3 % des professionnels de la tech pour 17,4 % de la population active générale, et les hommes et femmes harédim seulement 0,7 % des emplois du secteur pour 4,2 % de la population active.
Les femmes plafonnaient à environ 36 % de la main-d’œuvre du secteur en 2023, une proportion stagnante depuis plusieurs années malgré les programmes de diversification lancés par l’Israel Innovation Authority. Le secteur technologique dans son ensemble représente pourtant environ 25 % des recettes fiscales sur le revenu du pays pour seulement 10 % de la population active, un déséquilibre qui rend la question de l’inclusion moins accessoire qu’elle n’y paraît pour la soutenabilité budgétaire de long terme.
Cette sous-représentation recoupe directement les blocages institutionnels documentés dans notre dossier consacré au contrôle religieux des institutions : un secteur qui capte un quart des recettes fiscales sur le revenu reste structurellement fermé aux deux minorités dont la croissance démographique s’accélère le plus rapidement dans le pays.
Le boycott académique s’installe dans la durée
Le mouvement de boycott académique international vise explicitement les universités israéliennes, considérant leurs collaborations avec l’armée et l’industrie de défense comme une complicité avec la politique du gouvernement, selon les organisations qui portent cette campagne. Un rapport publié le 24 novembre 2025 par l’équipe de suivi du boycott académique du comité des présidents d’université israéliens a recensé environ 1 000 cas de boycott institutionnel, un doublement depuis mars de la même année.
Les universités israéliennes rejettent catégoriquement cette lecture, la présidence du Technion ayant lancé un programme baptisé “Scholar Shield” pour documenter et contester ces campagnes, qu’elle qualifie de discrimination fondée sur l’identité plutôt que sur des critères scientifiques. Un rapport distinct de l’organisation VERA, portant sur la période d’octobre 2025 à avril 2026 et présidé par le recteur de l’université Ben Gourion Daniel Chamovitz, conclut que le phénomène constitue désormais une menace structurelle de long terme plutôt qu’un épisode conjoncturel lié à la guerre.
Ce qu’il faut surveiller
L’Israel Innovation Authority a annoncé une révision de son Startup Fund à compter du 15 juillet 2026, portant l’investissement maximal dans les entreprises de deep-tech agréées de 1,5 à 2 millions de shekels au stade pré-amorçage, et de 5 à 6 millions de shekels au stade d’amorçage. Le plafond du tour de financement éligible au programme Seed passe simultanément de 25 à 30 millions de shekels, soit plus de 10 millions de dollars. Cette décision traduit la volonté de l’État de compenser par un soutien public accru le recul du capital-risque privé israélien, dont le montant collecté par les fonds eux-mêmes reste très inférieur aux niveaux atteints lors du pic de 2022.
Trois évolutions méritent une surveillance particulière dans les prochains mois : la trajectoire du boycott académique, qui conditionne directement l’accès des chercheurs israéliens aux financements européens du programme Horizon ; le rythme de la concentration des capitaux privés sur un nombre restreint d’entreprises matures, qui pourrait fragiliser le renouvellement de l’écosystème par de nouvelles start-up ; et l’évolution des programmes de diversification vers les populations arabe et harédie, dont l’échec ou la réussite déterminera largement la capacité du secteur à compenser, à terme, l’émigration croissante de ses profils les plus qualifiés déjà documentée par ailleurs dans ce dossier consacré aux clefs de compréhension de la nation israélienne.
Sources
- SSTI – “Useful Stats: An international comparison of R&D expenditures” (données OCDE MSTI) https://ssti.org/blog/useful-stats-international-comparison-rd-expenditures – consulté le 9 août 2026
- Voronoi / Visual Capitalist – “Israel Spends the Most on R&D as a Share of GDP” https://www.voronoiapp.com/technology/Israel-Spends-the-Most-on-RD-as-a-Share-of-GDP–4716 – consulté le 9 août 2026
- Breznitz, D. (2007). Innovation and the State: Political Choice and Strategies for Growth in Israel, Taiwan, and Ireland. Yale University Press. https://yalebooks.yale.edu/book/9780300168334/innovation-and-the-state/ – consulté le 9 août 2026
- Do Israel – “IDF Tech Spillover: Military R&D’s Path to Civilian IPOs” https://www.do-israel.com/en/idf-tech-spillover-dual-use-israel/ – consulté le 9 août 2026
- Calcalist / Ctech – “From Unit 8200 to Wiz’s $32B exit: The blueprint for Israeli cyber success” https://www.calcalistech.com/ctechnews/article/sjltwsk2kg – consulté le 9 août 2026
- Forbes – “Inside Israel’s Secret Startup Machine” https://www.forbes.com/sites/richardbehar/2016/05/11/inside-israels-secret-startup-machine/ – consulté le 9 août 2026
- Israel Innovation Authority – “2025 High-Tech Report: Record Year in Exits and Deep-Tech Growth; Stagnation in Output, Employment, and VC Fundraising” https://innovationisrael.org.il/en/press_release/innovation-report-2025/ – consulté le 9 août 2026
- The Times of Israel – “Tech investments soar 45% as war recedes from view, reports find” https://www.timesofisrael.com/tech-investments-take-off-by-45-as-war-recedes-from-view-reports-find/ – consulté le 9 août 2026
- Ynetnews – “Three Israeli universities rank among world’s top 100” (classement de Shanghai, édition 2024) https://www.ynetnews.com/article/r1t11oxscr – consulté le 9 août 2026
- The Times of Israel – “Tiny Israel a Nobel heavyweight, especially in chemistry” https://www.timesofisrael.com/tiny-israel-a-nobel-heavyweight-especially-in-chemistry/ – consulté le 9 août 2026
- Wikipedia – “List of Israeli Nobel laureates” https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_Israeli_Nobel_laureates – consulté le 9 août 2026
- Calcalist / Ctech – “Can More Israelis Join the Country’s Tech Boom? Two Reports Draw Conflicting Conclusions” (données 2021, ministère des Finances et Startup Nation Central) https://www.calcalistech.com/ctech/articles/0,7340,L-3752103,00.html – consulté le 9 août 2026
- The Jerusalem Post – “In Israel, women are still only one third of hi-tech workers – report” https://www.jpost.com/business-and-innovation/article-730230 – consulté le 9 août 2026
- The Times of Israel – “Still underrepresented, share of women in Israeli tech workforce stagnates” https://www.timesofisrael.com/still-underrepresented-share-of-women-in-israeli-tech-workforce-stagnates/ – consulté le 9 août 2026
- Don Sweeting Blog / The Washington Examiner – “The spread, cost, and hypocrisy of academic antisemitism” https://www.donsweeting.com/the-spread-cost-and-hypocrisy-of-academic-antisemitism/ – consulté le 9 août 2026
- All Israel News – “BDS campaign threatens Israeli universities as academic isolation deepens, report warns” https://allisraelnews.com/bds-campaign-threatens-israeli-universities-as-academic-isolation-deepens-report-warns – consulté le 9 août 2026
- BDS Movement – “Academic Boycott” (page officielle du mouvement, source partisane citée pour sa position propre) https://bdsmovement.net/academic-boycott – consulté le 9 août 2026
- Israel Innovation Authority – “Startup Fund” (programme officiel, mise à jour juillet 2026) https://innovationisrael.org.il/en/programs/startup-fund/ – consulté le 9 août 2026
ALG247.COM
Sept clés pour comprendre Israël en 2026 – DOSSIER COMPLET
- I-Pourquoi l’émigration israélienne atteint des niveaux inédits
- II- Comment les partis harédim pèsent sur l’armée et l’État israélien
- III- Comment Israël a bâti sa puissance scientifique, et à quel prix
- IV- Pourquoi Israël et l’Inde ont bâti un partenariat stratégique discret
- V- Comment Israël arbitre son équilibre délicat entre Chine et États-Unis
- VII- Pourquoi l’opinion occidentale a basculé sur Israël