La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) a renouvelé en décembre 2025 son contrat avec l’entreprise américaine Palantir pour une durée de trois ans, prolongeant une collaboration entamée en 2016 au lendemain des attentats de Paris. Cette reconduction, qui soulève des questions persistantes sur la souveraineté technologique française, intervient alors qu’un appel d’offres pour développer une solution nationale est en cours depuis 2022 sans avoir encore abouti.
Depuis les attentats de 2015, la France a renforcé les capacités analytiques de la DGSI en faisant appel à l’éditeur américain Palantir, dont le logiciel Gotham est devenu un outil central dans les missions antiterroristes du service. Le 15 décembre 2025, Palantir a annoncé le renouvellement triennal de ce contrat, prolongeant ainsi un partenariat qui dure depuis près d’une décennie. L’accord porte sur la fourniture de la plateforme logicielle propriétaire de l’entreprise, ainsi que sur les services d’intégration, d’assistance et de déploiement opérationnel associés. Aucun montant financier n’a été communiqué par les parties.
Un géant technologique aux origines étroitement liées au renseignement américain
Palantir a été fondée par l’investisseur libertarien Peter Thiel et l’actuel PDG Alex Karp, et financée à ses débuts par In-Q-Tel, le fonds d’investissement de la CIA. Dès 2004, elle reçoit un financement de deux millions de dollars de ce fonds, qui n’est autre que le bras financier de la CIA, ce qui a permis à ses ingénieurs de travailler en étroite collaboration avec ses analystes pour développer leurs algorithmes. Cette proximité structurelle avec l’appareil sécuritaire américain constitue le cœur des controverses qui entourent l’entreprise depuis sa création. Son logiciel historique, Gotham, est utilisé par la CIA, le FBI, ainsi que par les services français de la DGSI. Il permet de croiser des sources hétérogènes — interceptions téléphoniques, transactions bancaires, images satellitaires, plaques d’immatriculation — pour cartographier des réseaux criminels ou terroristes invisibles à l’œil humain.
En 2025, Palantir se classait au 70e rang mondial pour la production d’armement, et ses logiciels constituent désormais la figure de proue de l’intelligence artificielle dans les conflits militaires, le renseignement et la surveillance. L’entreprise revendique une mission explicitement idéologique : selon ses fondateurs, elle défend une vision de la supériorité occidentale et prône une alliance entre les entreprises technologiques et l’armée américaine pour « préserver les libertés occidentales ».
Une solution temporaire devenue structurante faute d’alternative nationale
La prolongation du contrat avec Palantir intervient alors qu’une démarche visant à identifier une solution de substitution française est engagée depuis plusieurs années. Dès 2018, Laurent Nuñez, alors directeur général de la DGSI, exprimait la volonté de travailler au développement d’une offre française ou européenne destinée à l’ensemble des services de renseignement. Cette orientation stratégique n’a cependant pas empêché deux renouvellements successifs, en 2019 et en 2022, avant celui de décembre 2025.
Un appel d’offres nommé OTDH — outil de traitement de données hétérogènes — a été lancé en 2022 pour remplacer l’éditeur américain par un acteur français. En 2023, la compétition s’était resserrée autour de trois fournisseurs : Athea, alliance entre Atos et Thales, Blueway et ChapsVision. Malgré des déclarations optimistes de certains candidats, aucune migration effective n’a pu être réalisée. La DGSI elle-même a justifié ce nouveau renouvellement auprès de l’AFP en indiquant qu’il intervenait « dans l’attente du déploiement d’un nouvel outil souverain ». Une formulation qui reconnaît implicitement l’échec, jusqu’à présent, à tenir le calendrier initialement envisagé.
La question de la dépendance au cœur du débat sur la souveraineté numérique
L’enjeu qui sous-tend cette affaire dépasse la seule question du prestataire retenu. Ce renouvellement confirme un état de fait : Palantir demeure un élément structurant des capacités analytiques du renseignement intérieur français, malgré les orientations affichées de longue date en faveur d’une réduction de la dépendance à des technologies extra-européennes dans les systèmes critiques. La DGSI est un service aux missions particulièrement sensibles : outre le contre-terrorisme, elle est chargée du contre-espionnage, de la protection du patrimoine économique et scientifique, et de la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive. La présence d’un opérateur américain au cœur de cet écosystème alimente des interrogations légitimes sur les conditions réelles de cloisonnement des données traitées.
Dans son communiqué, Palantir précise que la portée de son intervention « reste strictement définie et alignée sur les exigences opérationnelles et réglementaires fixées par les autorités françaises », et que le renouvellement s’inscrit dans un effort plus large visant à soutenir la transition vers une autonomie française, conformément aux orientations stratégiques du gouvernement. Des assurances formelles qui ne suffisent pas, pour certains observateurs, à dissiper les interrogations sur la nature d’une dépendance qui s’est installée dans la durée.
Un appel d’offres souverain qui peine à franchir la ligne d’arrivée
Palantir a également mis en avant son rôle lors des Jeux olympiques et paralympiques de Paris en 2024, au cours desquels ses outils ont contribué à la gestion sécurisée de cet événement majeur — un argument qui a vraisemblablement pesé dans la décision de renouvellement. Toutefois, cette démonstration opérationnelle ne résout pas la question structurelle posée par la dépendance à long terme envers un prestataire étranger dont le pays d’origine dispose d’un arsenal juridique permettant, dans certaines conditions, d’accéder aux données hébergées par ses entreprises.
Le directeur des affaires publiques de ChapsVision, l’un des trois finalistes de l’appel d’offres OTDH, se montrait encore optimiste fin novembre 2025, indiquant « toucher au but » dans le développement d’un outil opérationnel capable de succéder au logiciel américain. Le renouvellement intervenu quelques semaines plus tard a néanmoins reporté l’échéance d’une substitution effective. La migration effective de Palantir vers une solution nationale devra donc attendre l’issue du processus de sélection en cours — et sa mise en œuvre opérationnelle, dont les délais restent incertains.
Le dossier Palantir-DGSI cristallise ainsi une tension plus large entre les impératifs opérationnels immédiats des services de renseignement et la politique de souveraineté technologique que la France s’est fixée comme objectif depuis plusieurs années. La France envisage une solution souveraine depuis 2018, mais la migration effective reste à ce jour sans calendrier définitif confirmé.
Julien Moreau