Depuis 2016, un protocole d’accord garantit à Israël 38 milliards de dollars d’aide militaire américaine sur dix ans, la plus importante enveloppe jamais accordée par Washington à un pays. Mais au-delà des chiffres, une partie de cette relation résiste à toute quantification simple : le nombre de vetos américains opposés aux résolutions critiques d’Israël à l’ONU dépasse, selon les sources, 45 vétos.
Le 14 septembre 2016, l’administration Obama a signé avec Israël le troisième protocole d’accord décennal sur l’aide militaire de l’histoire de la relation bilatérale, portant sur les exercices budgétaires 2019 à 2028. Ce texte s’inscrit dans une architecture financière construite depuis 1999 et régulièrement renouvelée, qui distingue Israël de tout autre allié américain par sa prévisibilité et son ampleur. Cette architecture chiffrée coexiste pourtant avec des zones d’ombre méthodologiques bien réelles, notamment sur l’usage du droit de veto américain, que la presse généraliste tend à résumer par un chiffre rarement questionné.
Trois protocoles d’accord en vingt-cinq ans
Le premier protocole d’accord, couvrant les exercices 1999 à 2008, engageait les États-Unis à hauteur de 26,7 milliards de dollars d’aide économique et militaire cumulée. Le deuxième, courant de 2009 à 2018, portait ce montant à 30 milliards de dollars, exclusivement militaires. Le troisième et actuel protocole, signé en 2016 et courant jusqu’en 2028, atteint 38 milliards de dollars, décomposés en 33 milliards de financement militaire étranger et 5 milliards de dollars dédiés à la défense antimissile balistique, contre 400 millions de dollars annuels sans engagement pluriannuel dans l’accord précédent.
Une clause moins connue de cet accord mérite attention : la part du financement qu’Israël est tenu de dépenser sur le sol américain augmente progressivement, de 75 % en 2019 à 92 % en 2026, pour atteindre 100 % en 2028. Cette clause, obtenue par Washington en contrepartie de l’augmentation globale de l’enveloppe, met fin à un arrangement historique qui permettait à Israël de consacrer une partie de l’aide américaine à sa propre industrie de défense.
Le total cumulé et les suppléments de la guerre
Au-delà du protocole en cours, un rapport du Congressional Research Service chiffre à 174 milliards de dollars le total de l’aide bilatérale et du financement de défense antimissile versé par les États-Unis à Israël depuis l’origine de la relation. Deux crédits supplémentaires sont venus s’ajouter au cadre du protocole existant depuis le déclenchement de la guerre à Gaza : un milliard de dollars voté en 2022 et 5,2 milliards de dollars votés en 2024, tous deux destinés à reconstituer les stocks d’intercepteurs des systèmes Iron Dome et David’s Sling.
L’administration Trump, revenue au pouvoir en janvier 2025, a par ailleurs approuvé près de 12 milliards de dollars de ventes militaires directes à Israël en dehors du cadre du protocole, tout en signant une déclaration d’urgence permettant d’accélérer la livraison d’environ 4 milliards de dollars d’assistance supplémentaire.
Cette ampleur prend tout son sens en faisant quelques comparaisons avec d’autres cas similaires. L’Égypte, deuxième bénéficiaire du programme de financement militaire étranger américain, reçoit 1,3 milliard de dollars par an depuis 1985, un montant resté inchangé pendant près de quarante ans et représentant à lui seul plus de 20 % de l’ensemble du programme mondial de financement militaire étranger américain. Israël et l’Égypte concentrent ainsi, à eux deux, la majorité des quelque 10 milliards de dollars annuels que Washington consacre globalement à ce programme, un niveau de concentration géographique qui distingue nettement la politique d’aide militaire américaine de celle des autres grandes puissances occidentales.
Le veto américain, un décompte à manier avec prudence
La question du nombre de vetos américains opposés à des résolutions concernant Israël au Conseil de sécurité des Nations unies illustre un piège méthodologique fréquent. Un décompte s’arrêtant à octobre 2023 recense 34 vetos américains sur un total de 36 vetos opposés depuis 1945 à des résolutions relatives au dossier israélo-palestinien, les deux autres ayant été opposés par la Russie et la Chine. Un décompte plus large, arrêté en novembre 2024 et incluant l’ensemble des résolutions liées à Israël depuis le tout premier veto américain sur ce dossier en 1972, en recense 49.
Cet écart de quinze unités ne relève pas d’une erreur mais d’un périmètre de comptage différent : le chiffre le plus bas ne retient que les résolutions spécifiquement centrées sur le conflit israélo-palestinien, tandis que le chiffre le plus élevé inclut des textes plus périphériques, comme ceux relatifs au Liban ou au plateau du Golan. Toute mention d’un total exact devrait donc systématiquement préciser le périmètre retenu, une précaution que la presse généraliste omet le plus souvent de mentionner.
AIPAC et son bras électoral, des chiffres vérifiés par la FEC
Fondé en 1959, le comité américain des affaires publiques israélo-américaines (AIPAC) a longtemps refusé de financer directement des candidats aux élections fédérales. Ce principe a changé le 15 décembre 2021, avec la création d’un comité d’action politique classique et d’un super PAC baptisé United Democracy Project. Selon les données déposées auprès de la Commission électorale fédérale, ces deux structures ont dépensé conjointement près de 126,9 millions de dollars durant le cycle électoral 2023-2024, dont plus de 55,2 millions de dollars en dons directs à des candidats.
Une partie significative de cette somme a ciblé des primaires démocrates précises : le super PAC a dépensé 14,6 millions de dollars pour faire battre le représentant new-yorkais Jamaal Bowman et 8,6 millions de dollars contre la représentante du Missouri Cori Bush, deux élus critiques de la conduite de la guerre à Gaza par Israël. Ces deux campagnes ont suscité des critiques jusque dans les rangs démocrates, certains responsables du parti ayant proposé d’interdire aux super PAC de financer les primaires internes.
Le sionisme évangélique, un poids numérique certain
Une partie du soutien américain à Israël provient d’un électorat souvent absent du débat français sur le lobby pro-israélien : les évangéliques chrétiens sionistes. L’organisation Christians United for Israel, fondée en 2006 par le pasteur John Hagee, revendique plus de dix millions de membres, ce qui en ferait la plus importante organisation pro-israélienne des États-Unis, très largement devant l’ensemble de la population juive américaine. Ce chiffre reste toutefois une donnée auto-déclarée par l’organisation elle-même, non auditée par un organisme indépendant, un point qu’une partie de la littérature critique sur le sujet a explicitement soulevé.
Un sondage réalisé en 2017 par l’institut LifeWay indiquait que 80 % des évangéliques américains interrogés considéraient la création d’Israël en 1948 comme l’accomplissement d’une prophétie biblique annonçant le retour du Christ, une conviction théologique distincte des motivations plus classiquement stratégiques ou communautaires généralement associées au soutien américain à Israël.
Le débat Mearsheimer-Walt, une thèse contestée à double titre
Publié initialement sous forme d’article dans la London Review of Books en mars 2006, puis développé en ouvrage en 2007, le texte des politistes John Mearsheimer, de l’université de Chicago, et Stephen Walt, de la Kennedy School de Harvard, avance qu’un réseau de groupes d’intérêt, incluant AIPAC, la droite évangélique et certains courants néoconservateurs, a orienté la politique étrangère américaine vers un alignement sur Israël dépassant l’intérêt stratégique objectif du pays. Cette thèse a suscité une controverse académique et publique d’une intensité rare, le juriste Alan Dershowitz qualifiant les auteurs de “bigots” tandis que la Ligue anti-diffamation dénonçait une analyse jugée conspirationniste.
Cette controverse ne doit toutefois pas occulter la reconnaissance académique dont bénéficient par ailleurs les deux auteurs : une enquête auprès de spécialistes des relations internationales a classé Mearsheimer au cinquième rang des chercheurs les plus influents de leur discipline sur les vingt années précédentes, Walt occupant la vingt-deuxième place.
Une alliance sans option de diversification
La comparaison avec les cas déjà traités de l’Inde et de la relation d’Israël avec la Chine éclaire un trait structurel propre à ce dossier. Ce n’est pas tant le montant de l’aide militaire qui distingue la relation israélo-américaine de toute autre alliance, que l’absence totale, côté israélien, de toute option de diversification comparable à celle que pratique l’Inde ou que tente Israël lui-même face à Pékin. L’Inde répartit ses achats d’armement entre la Russie, la France et Israël sans jamais rompre publiquement avec aucun fournisseur. Israël, à l’inverse, ne dispose d’aucune alternative crédible à l’architecture de sécurité américaine, ce qui rend chaque tension bilatérale, aussi ponctuelle soit-elle, structurellement plus coûteuse pour Tel Aviv que pour Washington.
Ce qu’il faut surveiller
Trois évolutions méritent une attention particulière. D’abord, la trajectoire des dépenses électorales d’AIPAC à l’approche du cycle 2026, après un quasi-triplement entre 2022 et 2024, un rythme qui pourrait redéfinir l’ampleur de son influence dans les primaires du parti démocrate en particulier. Ensuite, le rythme des ventes militaires américaines directes approuvées par l’administration Trump en dehors du cadre du protocole de 2016, qui pourrait redéfinir l’équilibre entre aide programmée et aide discrétionnaire à mesure que ces montants s’additionnent aux 38 milliards de dollars déjà engagés jusqu’en 2028. Enfin, l’évolution du soutien évangélique face à un renouvellement générationnel de l’électorat chrétien conservateur américain, dont plusieurs enquêtes d’opinion suggèrent qu’il se montre moins automatiquement acquis au soutien inconditionnel à Israël que les générations précédentes, un angle qu’ALG247.COM approfondira dans son prochain dossier consacré au basculement de l’opinion occidentale sur Israël.
La reconduction ou la renégociation du protocole d’accord après son échéance de 2028 constitue, à ce titre, le rendez-vous structurel le plus prévisible de cette relation, et le premier test concret de la solidité de ce cadre dans un Congrès américain dont l’unanimité bipartisane sur le dossier israélien s’est sensiblement érodée depuis 2023.
Sources
- American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) – “U.S. Security Assistance to Israel: The 10-Year MOU” https://www.aipac.org/memos/10-year-mou – consulté le 9 août 2026
- Foundation for Defense of Democracies – “The 2016 MOU on U.S. Defense Aid to Israel” https://www.fdd.org/analysis/2020/08/19/the-2016-mou-on-us-defense-aid-to-israel/ – consulté le 9 août 2026
- Wikipedia – “2016 U.S.-Israel Memorandum of Understanding” (suppléments 2022 et 2024) https://en.wikipedia.org/wiki/2016_U.S.-Israel_Memorandum_of_Understanding – consulté le 9 août 2026
- Congressional Research Service / Congress.gov – “U.S. Foreign Aid to Israel: Overview and Developments since October 7, 2023” https://www.congress.gov/crs-product/RL33222 – consulté le 9 août 2026
- Arab Center Washington DC – “Ending Military Aid to Israel: The Death of a Taboo?” (comparaison avec l’aide à l’Égypte) https://arabcenterdc.org/resource/ending-military-aid-to-israel-the-death-of-a-taboo/ – consulté le 9 août 2026
- The Business Standard – “How US used its veto power at UN to support Israel” https://www.tbsnews.net/hamas-israel-war/how-us-used-its-veto-power-un-support-israel-727310 – consulté le 9 août 2026
- Middle East Eye – “The 49 times the US used veto power against UN resolutions on Israel” https://www.middleeasteye.net/news/49-times-us-has-used-veto-power-against-un-resolutions-israel – consulté le 9 août 2026
- Sludge / Federal Election Commission data – “Here Is All the Money AIPAC Spent on the 2024 Elections” https://readsludge.com/2025/01/24/here-is-all-the-money-aipac-spent-on-the-2024-elections/ – consulté le 9 août 2026
- FactCheck.org – “United Democracy Project” https://www.factcheck.org/2024/09/united-democracy-project-2/ – consulté le 9 août 2026
- Wikipedia – “Christians United for Israel” https://en.wikipedia.org/wiki/Christians_United_for_Israel – consulté le 9 août 2026
- Antiwar.com – “Are Christian Zionists the ‘Largest Pro-Israel Lobby’?” (mise en garde méthodologique sur le chiffre de CUFI) https://original.antiwar.com/smith-grant/2020/09/15/are-christian-zionists-the-largest-pro-israel-lobby/ – consulté le 9 août 2026
- Islamicity – “How Evangelical Christians Shape U.S. Support for Israel?” (sondage LifeWay 2017) https://www.islamicity.org/102080/part-2-how-evangelical-christians-shape-u-s-support-for-israel/ – consulté le 9 août 2026
- MERIP – “‘The Israel Lobby’ in Perspective” https://www.merip.org/2007/06/the-israel-lobby-in-perspective/ – consulté le 9 août 2026
- Security Studies (Taylor & Francis) – “The Two Books of Mearsheimer and Walt” (classement d’influence académique) https://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/09636410802678106 – consulté le 9 août 2026
- Princeton Alumni Weekly – “A heated response to authors of ‘Israel lobby’ book” https://paw.princeton.edu/article/heated-response-authors-israel-lobby-book – consulté le 9 août 2026
ALG247.COM
Sept clés pour comprendre Israël en 2026 – DOSSIER COMPLET
- I-Pourquoi l’émigration israélienne atteint des niveaux inédits
- II- Comment les partis harédim pèsent sur l’armée et l’État israélien
- III- Comment Israël a bâti sa puissance scientifique, et à quel prix
- IV- Pourquoi Israël et l’Inde ont bâti un partenariat stratégique discret
- V- Comment Israël arbitre son équilibre délicat entre Chine et États-Unis
- VII- Pourquoi l’opinion occidentale a basculé sur Israël