En mars 2026, pour la première fois depuis le début du suivi Gallup, les Américains sympathisent davantage avec les Palestiniens (41 %) qu’avec les Israéliens (36 %). Ce basculement, mesuré sur cinq ans de sondages successifs, trouve un écho quasi synchrone en Europe et commence, plus lentement, à se traduire dans les votes du Congrès américain.
Selon les données publiées par l’institut Gallup en mars 2026, 41 % des Américains déclarent désormais sympathiser davantage avec les Palestiniens, contre 36 % avec les Israéliens. Avant l’attaque du 7 octobre 2023, ce même institut mesurait un rapport inverse de 54 % contre 31 % en faveur d’Israël. Ce renversement complet en l’espace d’environ deux ans et demi ne relève pas d’un simple effet conjoncturel isolé : il s’accompagne d’un basculement comparable en Europe occidentale et commence, avec un décalage temporel net, à influencer des votes concrets au sein du Congrès américain.
Cinq ans de bascule mesurée, la série Gallup en détail
Le point de départ documenté de ce basculement précède en réalité la guerre actuelle. En mars 2023, les sympathies démocrates avaient déjà basculé vers les Palestiniens pour la première fois dans l’histoire du suivi Gallup, 49 % contre 38 % en faveur d’Israël, un bond de onze points en une seule année. Ce mouvement s’est ensuite nettement accéléré après le 7 octobre 2023. En mars 2026, chez les démocrates, l’écart atteint 65 % contre 17 % en faveur des Palestiniens. Chez les 18-34 ans, toutes tendances politiques confondues, 53 % sympathisent désormais avec les Palestiniens, une première majorité pour cette tranche d’âge dans l’histoire du suivi.
Le mouvement touche également l’électorat républicain, pourtant resté le plus constamment favorable à Israël. La sympathie pour Israël chez les républicains a reculé de dix points depuis 2024, à son niveau le plus bas depuis 2004, tout en demeurant largement majoritaire à 70 %. Ce recul chez un électorat historiquement acquis à Israël constitue, selon la lecture même de Gallup, un signal distinct d’une simple polarisation partisane classique.
L’approbation de l’action militaire, une chute distincte de la sympathie
Un second indicateur, méthodologiquement distinct de la sympathie générale envers Israël, mesure l’approbation de la conduite de la guerre elle-même. Un sondage Gallup de juillet 2025 montre que seuls 32 % des Américains approuvent l’action militaire israélienne à Gaza, un nouveau plancher. La désapprobation dépasse l’approbation dans chaque enquête réalisée depuis mars 2024, où elle avait culminé à 55 %, avant de refluer légèrement à 48 % en fin d’année. Ce recul touche à la fois les démocrates et les indépendants, avec une baisse de seize points pour chacun de ces deux groupes.
Cette distinction entre sympathie générale envers Israël et approbation de sa conduite militaire spécifique mérite d’être maintenue analytiquement : les deux courbes évoluent en parallèle mais mesurent des objets différents, le premier relevant d’une identification durable, le second d’un jugement conjoncturel sur une politique précise.
Le vote Massie, un seuil symbolique franchi à la Chambre
L’écart entre l’évolution de l’opinion et sa traduction en vote effectif au Congrès constitue l’un des apports les plus documentés de ce dossier. Un amendement du représentant républicain Thomas Massie, visant à supprimer 3,3 milliards de dollars de financement militaire américain à Israël d’un texte budgétaire plus large, a échoué le mois dernier par 104 voix contre 314. Le détail du vote révèle toutefois un fait marquant : 103 démocrates sur 201 votants, soit une majorité des démocrates ayant effectivement voté, ont soutenu l’amendement, aux côtés de Massie lui-même, seul républicain à l’avoir fait. Dix démocrates ont voté “présent”. L’ancienne présidente de la Chambre Nancy Pelosi figurait parmi les votes favorables, tandis que le chef de la minorité démocrate Hakeem Jeffries s’y est opposé, provoquant une rupture inhabituelle au sommet de la hiérarchie du parti.
Ce vote constituait le premier scrutin parlementaire sur l’aide à Israël depuis une série de primaires démocrates de l’été précédent, au cours desquelles plusieurs candidats progressistes avaient délogé des figures plus établies du parti sur des positions centrées, à des degrés divers, sur l’avenir de la relation entre Washington et Israël. Jeffries a justifié son opposition en jugeant l’amendement “trop large”, susceptible de limiter des financements plus larges liés à l’aide humanitaire et à la réinstallation de réfugiés, tandis que la whip démocrate Katherine Clark a choisi de le soutenir, une divergence rare entre les deux principaux dirigeants du groupe démocrate à la Chambre.
Ce n’est pas tant le sondage Gallup de mars 2026 qui marque la rupture la plus significative, que ce vote Massie, où une majorité de démocrates votants a pour la première fois traduit le basculement de l’opinion en position parlementaire concrète, même minoritaire à l’échelle de la Chambre dans son ensemble.
Le discours de Schumer, un précédent politique
Le 14 mars 2024, le chef de la majorité au Sénat de l’époque, Chuck Schumer, plus haut responsable élu juif de l’histoire politique américaine, a prononcé un discours d’une quarantaine de minutes sur le parquet du Sénat qualifiant Benjamin Netanyahou d’obstacle majeur à la paix et appelant à de nouvelles élections en Israël. Le président Joe Biden a qualifié ce discours de “bon discours” dès le lendemain, tandis que le chef de la minorité républicaine Mitch McConnell rétorquait qu'”Israël n’est pas une colonie de l’Amérique”. L’ambassadeur israélien aux États-Unis, Michael Herzog, a pour sa part jugé l’intervention “contre-productive”.
Ce discours reste, à ce jour, la critique la plus significative formulée par un responsable politique américain de premier plan depuis le début de la guerre, sans pour autant s’être traduit par une inflexion immédiate du soutien financier ou diplomatique américain, déjà documenté dans le dossier consacré aux relations Israël-États-Unis.
Un précédent historique : le décalage sud-africain
Le décalage observé entre le basculement de l’opinion et sa traduction parlementaire n’est pas propre au dossier israélien. Le représentant Ron Dellums, membre du Congressional Black Caucus, a déposé la première proposition législative de sanctions contre le régime sud-africain de l’apartheid en 1972. Il faudra quatorze années supplémentaires, marquées par des mobilisations étudiantes et un travail discursif soutenu au Congrès, avant que le Comprehensive Anti-Apartheid Act ne soit finalement adopté en 1986, en franchissant l’obstacle rare d’un veto présidentiel renversé par le Congrès contre l’opposition du président Ronald Reagan.
Ce précédent invite à une prudence méthodologique : un basculement de l’opinion publique, même net et mesuré sur plusieurs années, ne se traduit pas mécaniquement ni rapidement en changement de politique législative, en particulier lorsque des mécanismes de financement électoral organisés, tels que documentés dans le dossier consacré au lobby pro-israélien, viennent contrebalancer la pression de l’opinion sur les élus.
Un basculement synchrone en Europe
Le mouvement observé aux États-Unis trouve un écho quasi simultané en Europe occidentale. Selon l’enquête YouGov EuroTrack menée du 12 au 26 mai 2025 au Royaume-Uni, en France, en Allemagne, au Danemark, en Italie et en Espagne, la popularité nette d’Israël a atteint son niveau le plus bas jamais enregistré dans chacun de ces six pays depuis le début de ce suivi en 2016 : moins 44 en Allemagne, moins 48 en France, moins 54 au Danemark, moins 52 en Italie et moins 55 en Espagne. Seuls 13 % à 21 % des répondants, selon les pays, expriment une opinion favorable envers Israël, contre 63 % à 70 % d’opinions défavorables.
Le cas allemand mérite une attention particulière. Historiquement le pays européen le plus constamment favorable à Israël en raison du poids de la mémoire de la Shoah dans sa politique étrangère, l’Allemagne affiche désormais une opinion quasiment scindée à égalité, 17 % sympathisant avec Israël contre 18 % avec les Palestiniens. Ce quasi-équilibre, inédit dans l’histoire du suivi YouGov, constitue l’un des signaux les plus significatifs de ce dossier, précisément parce qu’il concerne le pays où l’attachement historique à Israël était structurellement le plus fort.
Ce qu’il faut surveiller
Trois évolutions méritent un suivi attentif. D’abord, la reproduction ou non du schéma du vote Massie lors de futurs textes budgétaires, ce qui déterminera si ce vote constituait un seuil durable ou un épisode isolé lié à la personnalité de son auteur, connu pour son positionnement non-interventionniste plus large et pas seulement pour ce dossier précis. Ensuite, la trajectoire de l’opinion républicaine, dont le recul de dix points en un an mérite d’être suivi sur au moins deux cycles électoraux supplémentaires avant de conclure à une tendance structurelle plutôt que conjoncturelle, le précédent sud-africain rappelant que de tels mouvements d’opinion peuvent aussi bien s’essouffler que s’accélérer selon l’évolution de la couverture médiatique du conflit. Enfin, l’évolution du cas allemand, dont le rapprochement vers un équilibre entre les deux sympathies constituerait, s’il se confirmait dans les prochaines éditions du baromètre YouGov, l’un des changements les plus significatifs de la politique étrangère européenne envers Israël depuis la fondation de la République fédérale en 1949.
Sources
- Gallup – “Israelis No Longer Ahead in Americans’ Middle East Sympathies” https://news.gallup.com/poll/702440/israelis-no-longer-ahead-americans-middle-east-sympathies.aspx – consulté le 9 août 2026
- Gallup – “Democrats’ Sympathies in Middle East Shift to Palestinians” https://news.gallup.com/poll/472070/democrats-sympathies-middle-east-shift-palestinians.aspx – consulté le 9 août 2026
- Gallup – “Less Than Half in U.S. Now Sympathetic Toward Israelis” https://news.gallup.com/poll/657404/less-half-sympathetic-toward-israelis.aspx – consulté le 9 août 2026
- Gallup – “32% in U.S. Back Israel’s Military Action in Gaza, a New Low” https://news.gallup.com/poll/692948/u.s.-back-israel-military-action-gaza-new-low.aspx – consulté le 9 août 2026
- NBC News – “Nearly half of House Democrats vote to cut off aid to Israel as public opinion shifts” https://www.nbcnews.com/politics/congress/house-democratic-leaders-split-us-aid-israel-public-opinion-shifts-rcna587681 – consulté le 9 août 2026
- Responsible Statecraft – “Half of House Dems vote to end US aid to Israel” https://responsiblestatecraft.org/congress-vote-israel-aid/ – consulté le 9 août 2026
- The Hill – “100 House Democrats vote to cut off aid to Israel, showcasing party shift” https://thehill.com/homenews/house/5970608-pelosi-clark-massie-israel-amendment/ – consulté le 9 août 2026
- CNN – “Schumer calls for new election in Israel and sharply criticizes Netanyahu” https://www.cnn.com/2024/03/14/politics/chuck-schumer-israel-election-comments/index.html – consulté le 9 août 2026
- NBC News – “Biden on Schumer’s criticism of Netanyahu: ‘He made a good speech'” https://www.nbcnews.com/politics/white-house/biden-schumers-criticism-netanyahu-made-good-speech-rcna143615 – consulté le 9 août 2026
- Fox News – “Israel’s US ambassador slams Schumer’s ‘unhelpful’ anti-Netanyahu speech” https://noticias.foxnews.com/politics/israels-us-ambassador-slams-schumers-unhelpful-anti-netanyahu-speech-israel-sovereign-democracy.print – consulté le 9 août 2026
- U.S. Mission to International Organizations in Geneva – “Pressure to End Apartheid Began at Grass Roots in U.S.” (Comprehensive Anti-Apartheid Act de 1986, veto de Reagan renversé) https://geneva.usmission.gov/2013/12/17/pressure-to-end-apartheid-began-at-grass-roots-in-u-s/ – consulté le 9 août 2026
- CounterPunch – “Looking Back at the Positions on South African Apartheid Taken by Ambitious Democrats” (première proposition de Ron Dellums en 1972) https://www.counterpunch.org/2025/08/25/looking-back-at-the-positions-on-south-african-apartheid-taken-by-ambitious-democrats/ – consulté le 9 août 2026
- YouGov – “Net favourability towards Israel reaches new lows in key Western European countries” https://yougov.com/en-gb/articles/52279-net-favourability-towards-israel-reaches-new-lows-in-key-western-european-countries – consulté le 9 août 2026
- Middle East Eye – “Support for Israel in Europe drops to record low, finds YouGov poll” https://www.middleeasteye.net/news/support-israel-europe-lowest-levels-yougov-poll – consulté le 9 août 2026
- The New Arab – “Public backing for Israel in Europe falls to historic low: poll” https://www.newarab.com/news/public-backing-israel-europe-falls-historic-low-poll – consulté le 9 août 2026
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