Pourquoi l’interdiction de sortie de Benfodil contredit Tebboune

Le journaliste et écrivain algérien Mustapha Benfodil a été empêché, lundi 13 juillet 2026, de quitter l'Algérie pour se rendre au festival d'Avignon, alors qu'il pensait avoir été libéré d'une interdiction de sortie du territoire prononcée six mois plus tôt. Cet épisode relance, deux jours avant un discours du président Abdelmadjid Tebboune sur l'accueil réservé aux opposants, le débat sur les conditions opaques dans lesquelles ces mesures sont appliquées en Algérie.

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Karim Haddad
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Journaliste spécialisé en économie internationale et questions énergétiques. Il analyse les marchés, les politiques monétaires, les matières premières et les stratégies industrielles, avec une attention particulière pour les enjeux énergétiques mondiaux.

Habitué des tournées littéraires et des festivals internationaux, le reporter du quotidien El Watan s’est présenté à l’aéroport international d’Alger pour embarquer vers la France, où il devait présenter une création théâtrale consacrée aux essais nucléaires français menés en Algérie. La police des frontières lui a alors annoncé qu’il demeurait sous le coup d’une interdiction de sortie du territoire national, une mesure administrative qui, en Algérie, ne repose généralement sur aucune décision de justice notifiée à la personne concernée. Benfodil affirme n’avoir reçu, à ce jour, aucun document officiel justifiant cette restriction.

Bloqué à l’aéroport d’Alger : une interdiction de sortie toujours active

Le journaliste situe l’origine de son dossier au 18 janvier 2026. Ce soir-là, selon son propre récit, les services des renseignements généraux l’ont convoqué pour l’entendre au sujet d’un article publié le jour même dans El Watan, consacré à une étude parue dans une revue spécialisée sur le gaz de schiste en Algérie. Aucune suite judiciaire n’a été donnée à cette audition, précise Benfodil : il n’a été présenté ni au procureur de la République ni à un juge d’instruction, et aucune plainte officielle n’a été déposée contre lui.

Quelques jours plus tard, il affirme avoir reçu des assurances selon lesquelles il pourrait voyager sans entrave, ce qui l’a conduit à croire le dossier clos, alors qu’il avait déjà annulé plusieurs engagements à l’étranger. C’est cette assurance que dément, six mois plus tard, le contrôle effectué à l’aéroport d’Alger : convié à participer au festival d’Avignon, Benfodil s’est heurté à un refus d’embarquement fondé sur une interdiction de sortie toujours active, selon les fonctionnaires de la police aux frontières. Le refus, précise-t-il, n’a été accompagné d’aucun document écrit.

Une interdiction de sortie née d’un article sur le gaz de schiste

L’article à l’origine du dossier présentait le numéro 44 de la revue NAQD, publication algérienne fondée il y a trente-cinq ans et dirigée par l’historien Daho Djerbal, consacré aux risques et aux enjeux de l’exploitation du gaz de schiste. Dans une lettre ouverte, le comité de rédaction de la revue a pris la défense du journaliste, rappelant qu’il se contentait, comme il le fait depuis des années à chaque parution, de présenter le contenu du numéro sans y ajouter d’analyse personnelle. Ce numéro, souligne le comité, a été publié et diffusé légalement en Algérie, à l’image de tous les précédents, sans avoir jamais fait l’objet d’une décision d’interdiction, de saisie ou de retrait.

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La revue estime que toute restriction à la liberté de circulation devrait reposer sur une base légale claire, respecter les principes de légalité, de nécessité et de proportionnalité, et s’accorder avec le principe d’égalité devant la loi. Elle affirme n’avoir connaissance d’aucun acte judiciaire ou administratif notifié à Mustapha Benfodil.

La revue NAQD et une vague de soutiens dénoncent une mesure sans base légale

Sur les réseaux sociaux, l’affaire a suscité une vague de solidarité dans les milieux médiatiques, culturels et politiques. Le journaliste et écrivain Hamida Ayachi a estimé que cette interdiction contredit les messages officiels appelant à l’élargissement des espaces d’expression, dans un contexte marqué par le retour en Algérie de personnalités d’opposition, dont le docteur Saïd Sadi. L’ancien président du parti Jil Jadid, Djilali Sofiane, et le dirigeant du Parti des travailleurs, Ramdane Tazibt, ont rejoint les appels à la clarification des motifs de l’interdiction.

Le cas de Benfodil n’est pas isolé. Le journaliste Saïd Boudour se trouve, selon plusieurs témoignages concordants, sous le coup d’une interdiction de sortie du territoire depuis 2019, soit sept ans. Interrogé début 2024 par le média Middle East Eye, l’avocat Abdelghani Badi, qui défend plusieurs anciens détenus du Hirak, évoquait déjà plusieurs centaines de personnes, journalistes, activistes, chefs d’entreprise ou anciens responsables politiques, concernées par ce type de mesure sans qu’aucune décision de justice ne leur soit jamais présentée.

Un décalage flagrant avec le discours d’ouverture tenu à Berlin

Ce que révèle ce nouvel épisode, ce n’est pas tant une décision isolée qu’un dispositif resté inchangé malgré les signaux d’ouverture adressés à l’étranger. Mercredi 15 juillet, lors d’une rencontre avec la communauté algérienne à Berlin, le président Tebboune avait pourtant affirmé que « les opposants sont les bienvenus en Algérie », ajoutant que tout citoyen dispose du droit de critiquer le pouvoir dès lors qu’il s’exprime sans insulte ni diffamation. Ces propos s’inscrivent dans une série de déclarations similaires tenues ces derniers mois par la présidence, adressées en priorité aux Algériens établis à l’étranger.

Ce contentieux dépasse toutefois le seul cas de la presse locale et concerne directement une partie de la diaspora. En mai 2022, Amnesty International et Human Rights Watch avaient dénoncé conjointement le blocage en Algérie de trois militants binationaux algéro-canadiens, empêchés de rejoindre leur résidence au Canada pendant plusieurs mois sans base légale communiquée. Une enquête publiée par Human Rights Watch en février 2025 a documenté un cas supplémentaire, celui du militant et blogueur Merzoug Touati, convoqué par la police de Béjaïa et informé qu’il faisait l’objet d’une interdiction de voyager.

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Une réforme rejetée par le Parlement et un flou juridique persistant

La question des garanties légales entourant l’interdiction de sortie du territoire n’est pas nouvelle dans le débat public algérien. L’ancien député de la communauté à l’étranger Abdelwahab Yaakoubi avait proposé une modification du code de procédure pénale imposant qu’une telle mesure ne puisse être prononcée que par une ordonnance motivée d’un juge des libertés, assortie d’une notification à la personne concernée et d’un droit de recours dans un délai déterminé. Le Parlement avait rejeté cette proposition, la jugeant contraire aux prérogatives du parquet.

À ce stade, aucune annonce officielle n’a confirmé la levée de l’interdiction visant Mustapha Benfodil, et aucune autorité n’a communiqué sur le fondement juridique de la mesure. La lettre ouverte de la revue NAQD pose une question restée, pour l’heure, sans réponse publique : celle de la compatibilité de ces pratiques avec les principes de l’État de droit. Les prochains jours diront si le journaliste pourra finalement se rendre à Avignon.


Sources

  1. Al Quds Al Arabi – “طال صحافيا بسبب مقال عن الغاز الصخري.. تجدد الجدل حول المنع من السفر خارج الجزائر بالتزامن مع ‘ترحيب الرئيس بالمعارضين'”
    https://www.alquds.co.uk/طال-صحافيا-بسبب-مقال-عن-الغاز-الصخري-ت/ – consulté le 19 juillet 2026
  2. Le Matin d’Algérie – “Le journaliste Mustapha Benfodil interdit de sortie du territoire national”
    https://lematindalgerie.com/le-journaliste-mustapha-benfodil-interdit-de-sortie-du-territoire-national/ – consulté le 19 juillet 2026
  3. La Radio des Sans Voix – “Le droit de critiquer s’arrête à l’aéroport d’Alger”
    https://www.laradiodessansvoix.org/post/le-droit-de-critiquer-s-arrete-a-l-aeroport-d-alger – consulté le 19 juillet 2026
  4. Human Rights Watch – “Algérie : Interdictions de voyager arbitraires imposées aux dissidents” (3 février 2025)
    https://www.hrw.org/fr/news/2025/02/03/algerie-interdictions-de-voyager-arbitraires-imposees-aux-dissidents – consulté le 19 juillet 2026
  5. Amnesty International – “Algérie. Il faut lever les interdictions de voyager visant des militant·e·s de la diaspora” (6 mai 2022)
    https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2022/05/algeria-lift-arbitrary-travel-bans-on-diaspora-activists/ – consulté le 19 juillet 2026

Karim Haddad

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