L’économie informelle en Algérie : ampleur, mécanismes et enjeux d’une transformation urgente

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Safia Rahmani
Safia Rahmanihttps://alg247.com
Journaliste spécialisée dans les questions de société, de mobilité internationale et de migrations. Elle analyse les politiques migratoires, leurs implications sociales et leurs évolutions juridiques.

L’économie informelle représente environ 30 % du PIB algérien – soit 86 milliards de dollars en 2025 – occupe quatre millions de personnes et fait circuler près de 8 900 milliards de dinars hors du système bancaire. Pour l’économiste algérien Samir Bellal, ce phénomène n’est pas une anomalie conjoncturelle : il est la conséquence directe et prévisible d’un régime rentier qui a structurellement perverti les incitations économiques, favorisant les activités spéculatives et parasitaires au détriment de la production. Comprendre l’informel algérien, c’est comprendre la logique profonde d’un système qui se reproduit en dehors de l’État tout en vivant de lui.


Introduction

Il existe en Algérie deux économies qui coexistent, se superposent et parfois se confondent. La première est celle des statistiques officielles, des ministères et des discours présidentiels – celle qui affiche un PIB de 269 milliards de dollars en 2024 et une croissance de 3,7 %. La seconde est celle des marchés de rue, des billets de banque entassés dans des cagettes, des transactions immobilières payées en liquide, des devises échangées à Port-Saïd et des salaires versés de la main à la main. L’économie informelle représente environ 30 % du PIB algérien, soit 86 milliards de dollars en 2025, avec quatre millions d’emplois et 20 milliards de dollars hors circuit bancaire.

Ce n’est pas un phénomène marginal. C’est une composante structurelle du fonctionnement économique national, que les gouvernements successifs ont tantôt combattue par des mesures répressives, tantôt tolérée comme soupape sociale, tantôt intégrée de manière opportuniste dans les calculs statistiques du PIB. Selon le média algérien TSA, le gouvernement a intégré dans son chiffrage une partie de l’économie informelle, évaluée à 90 milliards de dollars, ce qui a contribué à la forte hausse du PIB affiché à partir de 2023. Cette réintégration statistique dit beaucoup sur la nature du phénomène : l’informel est si massif que l’ignorer fausse l’image de l’économie nationale, mais l’intégrer sans le réformer revient à normaliser une situation qui coûte des milliards à l’État.

Samir Bellal, professeur d’économie à l’université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou et auteur de deux ouvrages de référence sur le régime rentier algérien, offre la grille d’analyse la plus rigoureuse pour comprendre ce phénomène. Son travail porte sur la question du changement institutionnel dans une économie rentière comme celle de l’Algérie : pourquoi les ressources naturelles se révèlent être une malédiction plutôt qu’une bénédiction ? En favorisant les rentiers au détriment des producteurs, les configurations institutionnelles populistes-clientélistes finissent par générer du chômage, de la pauvreté et des inégalités dans la répartition des revenus. Dans cette logique, l’économie informelle n’est pas un dysfonctionnement – elle est la réponse rationnelle d’acteurs économiques confrontés à des institutions qui ne récompensent pas le travail productif.

Ce dossier retrace les origines historiques de l’informel algérien, en mesure l’ampleur réelle à travers les données les plus récentes, en identifie les mécanismes de reproduction, et analyse les conditions d’une transformation que toutes les tentatives répressives ont jusqu’ici échoué à produire.


Chiffres clés de l’économie informelle algérienne (2024-2026)

IndicateurDonnées
Part de l’informel dans le PIB (2025)~30 % (environ 86 milliards USD)
Emplois dans le secteur informel~4 millions de personnes
Liquidités hors circuit bancaire (Banque d’Algérie, 2024)8 894 milliards de dinars (~66 milliards USD au taux officiel)
Part de la masse monétaire hors banques (2024)~34 % de M2
Marché parallèle des changes (profondeur estimée, 2025)~25 milliards USD (~9,5 % du PIB)
Taux de change parallèle (euro, juin 2025)259-263 DA/€ vs 150-155 DA/€ officiel
Prime du marché parallèle (juin 2025)+73 % à +81 % sur le taux officiel
Manque à gagner fiscal annuel estimé~2,5 milliards USD/an
Transferts officiels de la diaspora (2024)1,8 milliard USD (vs 11,8 Mds pour le Maroc)
Marché noir des devises (volume annuel estimé)5 à 6 milliards d’euros
Inscription Algérie liste grise GAFIOctobre 2024
Sortie de la liste grise GAFI19 juin 2026
Objectif de réduction de l’informalité (Vision 2050)De 30 % à 22-24 % du PIB d’ici 2030

Les origines historiques : comment l’informel s’est construit

L’économie informelle algérienne n’a pas émergé de nulle part. Elle s’est construite, couche par couche, au fil des crises et des choix politiques depuis l’indépendance. Comprendre ses origines, c’est comprendre pourquoi elle est si difficile à résorber.

Le modèle socialiste des années 1970, fondé sur la planification centralisée et les grandes entreprises publiques, a généré dès son origine deux dynamiques contradictoires. D’un côté, des emplois salariés dans le secteur public, formels par définition, financés par la rente pétrolière. De l’autre, une économie de la pénurie – subventions généralisées, contrôle des prix, rationnement des biens d’importation – qui a immédiatement créé des opportunités d’arbitrage que des réseaux informels de distribution ont rapidement exploitées. Le trabendo – terme algérien désignant la contrebande et le commerce parallèle – est né de ce décalage entre les prix officiels et les prix du marché réel.

L’augmentation de l’emploi informel en Algérie est la conséquence de l’ajustement structurel de l’économie centré sur la privatisation des entreprises de l’État, à l’origine de licenciements massifs et de la suppression d’emplois au cours des années 1990, au moment où l’offre de travail s’accroît. La transition démographique, la montée du taux de chômage surtout chez les femmes, la lenteur des réformes et le maintien d’un fonctionnement administré de l’économie contribuent à l’accroissement de l’emploi informel. L’analyse de l’évolution entre 1997 et 2010 fait ressortir une forte progression de ce type d’emploi, dont le taux s’élève de 33,3 % à 45,6 %, soit une population qui a plus que doublé en l’espace de dix ans.

Le contre-choc pétrolier de 1986 constitue un tournant décisif. La chute brutale des recettes d’hydrocarbures contraint l’État à un programme d’ajustement structurel qui liquide des pans entiers du secteur public industriel. Des centaines de milliers de travailleurs se retrouvent sans emploi dans un marché du travail formel incapable de les absorber. La décennie noire des années 1990, avec son cortège d’insécurité, d’exode rural forcé et de désorganisation de l’économie légale, amplifie encore le phénomène. L’informel devient alors non plus un phénomène marginal mais une stratégie de survie pour des millions de ménages.

La libéralisation commerciale des années 1990-2000, engagée sans les réformes institutionnelles qui auraient dû l’accompagner, ouvre une troisième vague d’expansion de l’informel. Samir Bellal relève dans ses travaux un résultat paradoxal : aussi surprenant que cela puisse paraître, la libéralisation en Algérie, loin de conférer à la rente pétrolière un nouveau statut, n’a fait que consolider le fondement rentier de l’économie nationale. Au lieu de créer un tissu productif privé dynamique, la libéralisation a surtout généré une prolifération d’activités d’import-revente et de commerce informel, profitant de l’ouverture des frontières aux marchandises sans avoir à supporter les contraintes du secteur formel.


L’informel comme produit du régime rentier

La contribution théorique la plus rigoureuse à l’analyse de l’économie informelle algérienne est celle de Samir Bellal, dont les travaux constituent une référence incontournable pour quiconque veut comprendre les mécanismes profonds du phénomène.

Samir Bellal est professeur d’économie à l’Université de Tizi-Ouzou (Algérie). Ses travaux de recherche portent sur les questions de régulation économique et de changement institutionnel dans le contexte d’une économie de rente. Il a publié, fin 2017, «La crise du régime rentier – essai sur une Algérie qui stagne», paru aux éditions Frantz Fanon, et en 2022, «Rente, populisme et question économique en Algérie – réflexions sur un système en crise», aux éditions El-Amel.

La thèse centrale de Bellal est que l’économie informelle ne peut pas être comprise comme un simple dysfonctionnement ou une lacune de la réglementation. Elle est le produit logique et prévisible d’un régime d’accumulation fondé sur la rente pétrolière qui a perverti les incitations économiques à tous les niveaux. L’avenir économique des pays qui disposent de richesses naturelles comme l’Algérie dépend de leur capacité à se doter d’institutions qui permettent de créer des incitations pour les activités productives au détriment des activités dites de rent seeking.

Dans un régime rentier, explique Bellal, l’État distribue la rente à travers les subventions, les emplois publics et les avantages accordés aux entrepreneurs liés au pouvoir politique. Cette distribution crée un système d’incitations pervers : il est plus rentable de chercher à capter une part de la rente distribuée par l’État que d’investir dans des activités productives soumises à la concurrence. Bellal insiste sur ce point : la solution n’est ni dans la limitation des importations, ni dans la définition des priorités sectorielles, ni même dans la hausse des prix du pétrole, mais dans la réforme structurelle de l’économie.

Dans ce cadre analytique, l’économie informelle apparaît comme la manifestation la plus visible d’un système où les règles formelles – fiscalité, droit du travail, réglementation commerciale – ne sont pas légitimes aux yeux des acteurs économiques parce qu’elles ne correspondent pas aux règles réelles du jeu. Les entrepreneurs formels sont pénalisés par la bureaucratie, la fiscalité et la corruption, pendant que les acteurs informels prospèrent précisément en évitant ces contraintes. Le résultat est une sélection adverse : les activités les plus productives et les plus formelles sont les plus pénalisées, celles qui le sont le moins s’épanouissent dans l’informel.

La thèse de doctorat de Bellal, soutenue à l’université Lyon 2 en 2011 sous le titre «Essai sur la crise du régime rentier d’accumulation en Algérie – une approche en termes de régulation», identifie les facteurs explicatifs de la perversion du régime d’accumulation algérien. La crise structurelle du système rentier est précisée dans ses sources et ses symptômes, identifiée au plan macroéconomique et au niveau du comportement des acteurs. Ce cadre analytique, construit à partir de l’école française de la régulation, reste à ce jour l’un des plus rigoureux pour comprendre pourquoi l’Algérie n’a pas réussi à se doter d’une économie productive malgré ses ressources considérables.


L’ampleur réelle : les chiffres que l’État peine à comptabiliser

L’une des difficultés majeures dans l’analyse de l’économie informelle est, par définition, celle de la mesure. Un secteur qui échappe aux statistiques officielles ne peut être quantifié que par des méthodes indirectes – analyse de la circulation fiduciaire, comparaison des comptes nationaux, enquêtes sur les ménages. Les chiffres disponibles donnent néanmoins une image saisissante de l’ampleur du phénomène.

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Évaluée à 8 273 milliards de dinars par le dernier rapport de la Banque d’Algérie de novembre 2024, la masse monétaire circulant hors circuits bancaires constitue environ 33,99 % de la masse monétaire totale en circulation, soit 61,73 milliards de dollars au taux de change officiel de 134 dinars pour un dollar. Cette sphère informelle, en constante expansion, échappe largement aux circuits bancaires et fiscaux, limitant les politiques économiques du pays.

Ces liquidités hors banques sont le signe le plus tangible de la défiance des Algériens envers le système bancaire formel. Le dinar algérien, dont le taux officiel est maintenu artificiellement, ne reflète pas sa valeur réelle de marché. Fin juin 2025, l’euro franchissait la barre symbolique des 260 dinars sur le marché informel : 259 dinars à l’achat et 263 dinars à la vente contre un cours officiel de 152 dinars, soit un écart de 73,30 %. Le dollar s’échangeait à 225 dinars à l’achat et 229 dinars à la vente contre un cours officiel de 129 dinars, soit un écart de 77,51 %.

Cet écart de change massif est à la fois un symptôme et un moteur de l’économie informelle. Il est un symptôme : il reflète la défiance des acteurs envers la politique monétaire officielle et leur préférence pour la thésaurisation en devises. Il est un moteur : une économie informelle de grande ampleur, estimée à environ 30 % du PIB, a généré selon la Banque d’Algérie 8 894 milliards de DA de liquidités hors du système bancaire en 2024. Ces liquidités alimentent le marché parallèle des changes, qui offre un rendement de 70 à 80 % supplémentaire par rapport aux canaux officiels – une prime tellement élevée qu’elle rend tout investissement productif légal difficile à justifier économiquement.

En 2025, le cours officiel est de 150 dinars pour un euro, alors qu’avec le marché noir c’est de l’ordre de 260 dinars pour un euro. Ce marché noir est de l’ordre de 5 à 6 milliards d’euros annuel. La Banque mondiale explique la faiblesse des transferts officiels de la diaspora par l’existence d’un marché noir qui permet un taux de change de 30 à 40 % plus favorable par rapport aux cours officiels.

Ce dernier point est révélateur d’une conséquence souvent négligée de l’économie informelle : la distorsion des transferts de la diaspora. Alors que le Maroc a reçu 11,8 milliards de dollars de transferts officiels en 2023, l’Algérie n’en a reçu que 1,8 milliard – non pas parce que la diaspora algérienne est moins nombreuse ou moins prospère, mais parce que ses membres préfèrent passer par les circuits informels qui leur offrent un taux de change bien plus avantageux. L’État algérien se prive ainsi de milliards de dollars de rentrées de devises qui pourraient alimenter ses réserves et financer son développement.


La géographie de l’informel : secteurs, acteurs et espaces

L’économie informelle algérienne n’est pas homogène. Elle recouvre des réalités très différentes selon les secteurs, les régions et les acteurs concernés. On distingue schématiquement trois grandes dimensions.

L’informel de subsistance constitue la majorité des emplois informels en volume. Ce sont les vendeurs à la sauvette, les artisans sans déclaration, les employés de maison, les petits prestataires de services travaillant sans contrat. Hors agriculture, le secteur du commerce et des services occupe la première place de l’emploi informel (45,3 %), devant le bâtiment et les travaux publics (37,4 %) et l’industrie (17,3 %). Ces acteurs ne choisissent pas l’informel par stratégie d’optimisation fiscale : ils n’ont tout simplement pas accès au secteur formel, soit parce que les emplois qualifiés sont insuffisants, soit parce que les procédures d’enregistrement sont trop coûteuses et complexes.

L’informel commercial et le trabendo représentent le segment le plus visible et le plus documenté. Des marchés entiers fonctionnent en dehors de tout cadre légal : marché de Port-Saïd à Alger pour les devises, marchés de Ghardaïa, de Maghnia et de Tébessa pour les marchandises de contrebande, circuits parallèles de distribution pour les produits subventionnés (carburants, farine, semoule). La contrebande des carburants est favorisée par les subventions sur les prix à la pompe pratiqués en Algérie, créant un différentiel de prix avec les pays voisins que les réseaux de contrebande exploitent systématiquement aux frontières marocaine, tunisienne, libyenne et sahélienne.

L’informel d’accumulation est le plus opaque mais potentiellement le plus important économiquement. Il concerne des opérateurs économiques qui développent des activités à grande échelle en dehors de tout cadre légal ou fiscal : promoteurs immobiliers qui sous-déclarent leurs transactions, importateurs qui minorent la valeur en douane de leurs marchandises, entrepreneurs qui maintiennent une double comptabilité. Le véritable baromètre du taux de change dinar-dollar est celui du marché parallèle. Avec les PIB de 33 225 milliards de dinars en 2023 et 36 764 milliards en 2024, en se basant sur le taux de change du marché parallèle de 222 dinars pour 1 dollar, on se retrouve avec des PIB de 149,66 milliards de dollars en 2023 et de 165,60 milliards en 2024, contre respectivement 243 et 267 milliards selon les chiffres officiels. Ce calcul illustre l’ampleur de la distorsion introduite par le double régime de change.


Les causes structurelles : une boucle auto-entretenue

Le mécanisme de reproduction de l’économie informelle en Algérie fonctionne comme une boucle auto-entretenue : déficit budgétaire – inflation – prime parallèle – fuite vers l’informel – base fiscale réduite. Chaque élément de cette chaîne renforce les autres.

Le coût prohibitif de la formalisation est la première barrière. L’économie informelle et illégale en Algérie s’explique par une multiplicité de facteurs, dont la faiblesse des institutions de l’État, les dysfonctionnements macroéconomiques et structurels qui ouvrent des points d’entrée : chômage, obsolescence du système bancaire, rigidités bureaucratiques qui étouffent l’initiative économique, corruption et cadre des affaires paralysant. Pour un petit opérateur économique, le coût de la formalité – enregistrement, comptabilité, charges sociales, fiscalité – dépasse souvent les bénéfices attendus, surtout dans un contexte où la protection juridique offerte par le secteur formel reste faible.

La faible inclusion financière amplifie le phénomène. Le système bancaire algérien, dominé par six grandes banques publiques, n’a pas su développer les produits adaptés aux besoins des PME et des micro-entrepreneurs. Le crédit reste difficile d’accès, les procédures longues, les garanties exigées disproportionnées. Dans ce contexte, les acteurs économiques préfèrent autofinancer leurs activités avec les liquidités thésaurisées hors du système bancaire – ce qui renforce leur ancrage dans l’informel.

La prime de change constitue l’incitation la plus puissante à rester dans l’informel. Un exportateur ou un importateur qui passe par les circuits officiels perd 70 à 80 % de la valeur de ses devises par rapport au taux parallèle. Un transfert de la diaspora qui emprunte les voies bancaires officielles perd la même proportion. Dans ces conditions, il est économiquement irrationnel de rester dans le circuit formel pour tout ce qui implique des devises.

La défiance envers l’État est enfin une dimension culturelle et historique que les analyses purement économiques négligent parfois. Décennies de nationalisation, de contrôle économique étatique, d’instabilité réglementaire, d’implication de l’administration dans des pratiques clientélistes : tout cela a construit une méfiance durable des acteurs économiques envers les institutions officielles. Confier ses avoirs au système bancaire, c’est les rendre visibles à un État dont on ne peut pas toujours prévoir le comportement.


L’épisode GAFI : l’alerte internationale et la réponse algérienne

Le placement de l’Algérie sur la liste grise du GAFI en octobre 2024, puis sa sortie de cette liste le 19 juin 2026, constitue l’épisode le plus récent et le plus documenté de la pression internationale sur l’économie informelle algérienne.

En octobre 2024, l’Algérie s’est engagée politiquement à haut niveau à travailler avec le GAFI et le GAFIMOAN pour renforcer l’efficacité de son régime de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Cette inscription sur la liste grise – qui concerne les pays dont le dispositif anti-blanchiment présente des lacunes stratégiques – est directement liée à l’ampleur de l’économie informelle algérienne et à la difficulté des autorités à tracer les flux financiers illicites.

Il convient de rappeler que l’Algérie avait déjà connu une trajectoire similaire : inscrite une première fois sur la liste grise en 2011, elle en était sortie en 2016 avant d’y être réintroduite en octobre 2024. Pour obtenir cette nouvelle sortie, le pays a dû répondre à plusieurs recommandations formulées par le GAFI, notamment le renforcement de l’identification des bénéficiaires effectifs des sociétés, l’amélioration de la gouvernance du système financier, bancaire, fiscal et douanier, le renforcement de la supervision des secteurs non financiers, notamment des circuits informels.

La sortie de la liste grise le 19 juin 2026 marque une étape positive. Cette annonce marque l’aboutissement d’un processus engagé il y a près de deux ans, lorsque le pays avait été placé sur la liste grise en raison de lacunes identifiées dans son dispositif de lutte contre les flux financiers illicites. Parmi les mesures les plus significatives figure la révision de la loi relative à la prévention et à la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, dont l’amendement adopté en juillet 2025 a introduit une approche fondée sur l’évaluation des risques.

Toutefois, cette sortie de la liste grise ne signifie pas que le problème de fond est résolu. Les réformes engagées portent sur la conformité réglementaire – améliorer les mécanismes de déclaration des opérations suspectes, identifier les bénéficiaires effectifs des sociétés – mais pas sur les causes structurelles qui alimentent l’informel : le différentiel de change, la bureaucratie, la faible bancarisation, le coût de la formalisation. La conformité technique est nécessaire ; elle n’est pas suffisante.


Les politiques de formalisation : entre répression et incitation

Face à l’économie informelle, les autorités algériennes ont alterné deux types d’approches – la répression et l’incitation – sans parvenir à en adopter une de manière cohérente et durable.

Les mesures répressives ont régulièrement dominé. Fermetures de marchés informels, opérations de police économique contre les cambistes, interdiction des transactions en espèces au-delà d’un certain montant. La loi de Finances pour l’année 2025, prévoit dans son article 207 l’interdiction du paiement en liquide des transactions immobilières ou d’acquisition de véhicules, yachts et bateaux de plaisance, matériel industriel. Cette mesure, qui répond directement aux recommandations du GAFI, vise à contraindre les transactions à hauts montants à transiter par le circuit bancaire.

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Ces mesures répressives ont montré leurs limites. Elles déplacent les marchés informels plus qu’elles ne les suppriment, et peuvent aggraver la situation des acteurs de subsistance qui dépendent de ces circuits pour leur survie économique. L’objectif est de réduire l’informalité de 30 % à 22-24 % du PIB d’ici 2030 via la stabilisation macroéconomique et l’inclusion financière. La condition est une approche graduelle et incitative – et non répressive – combinant réforme du change, fiscalité simplifiée et paiements numériques.

Les approches incitatives, moins spectaculaires mais potentiellement plus efficaces, ont été moins systématiquement développées. Des tentatives d’intégration progressive ont été menées – amnisties fiscales partielles, simplification des procédures d’enregistrement – sans jamais atteindre la cohérence d’une politique publique structurée. La transition numérique des paiements, encore balbutiante en Algérie, offre une voie complémentaire : la montée en puissance des paiements électroniques et mobiles peut progressivement réduire la dépendance aux espèces sans confrontation directe avec les acteurs informels.


Les coûts économiques et sociaux de l’informel

L’économie informelle n’est pas neutre pour la collectivité. Si elle remplit des fonctions réelles – absorber le chômage, maintenir un niveau de consommation des ménages qui ne pourrait pas être assuré par le secteur formel, offrir des services là où l’État est absent – elle impose des coûts économiques et sociaux considérables.

Le manque à gagner fiscal est le coût le plus directement quantifiable. Les coûts de l’économie informelle incluent un manque à gagner fiscal de 2,5 milliards de dollars par an, une désintermédiation financière et des freins à la diversification économique. Ces 2,5 milliards annuels représentent des infrastructures non construites, des services publics non financés, des transferts sociaux non versés.

La désintermédiation financière est peut-être le coût le plus structurel. Un système bancaire dont le tiers des liquidités échappe au circuit officiel ne peut pas jouer son rôle d’intermédiation entre l’épargne et l’investissement. Les banques algériennes, sous-capitalisées en dépôts réels, ne peuvent pas financer les projets productifs à grande échelle. Le tissu industriel algérien reste embryonnaire en partie pour cette raison : l’épargne nationale existe mais elle est mal allouée.

La précarité des travailleurs informels est le coût social le plus immédiat. Travailler sans contrat, sans protection sociale, sans cotisation retraite : quatre millions de travailleurs algériens sont dans cette situation, sans filet de sécurité en cas de maladie, d’accident ou de chômage. Cette précarité structurelle alimente à son tour la demande de protection informelle – recours aux solidarités familiales, aux réseaux communautaires – qui renforce la désaffection envers les institutions formelles.

L’entrave à la diversification économique est enfin un coût à long terme. Une économie où le commerce informel est plus rentable que l’industrie, où l’arbitrage de change est plus lucratif que l’entrepreneuriat productif, ne peut pas développer les secteurs qui créeraient des emplois qualifiés durables. L’économie informelle représente à la fois une soupape sociale indispensable à court terme et un frein structurel à la modernisation économique à long terme.


Analyse prospective : les conditions d’une transition réussie

L’Algérie ne peut pas continuer à l’infini avec une économie dont 30 % échappe aux circuits officiels. Ce n’est pas soutenable fiscalement, ce n’est pas compatible avec une intégration financière internationale satisfaisante, et ce n’est pas cohérent avec les ambitions de développement affichées dans la Vision 2050.

Mais la transition vers une économie plus formelle ne se décrètera pas par des circulaires ministérielles ou des opérations de police économique. Samir Bellal le rappelle avec constance : la solution est dans la réforme structurelle des institutions, pas dans les ajustements sectoriels ou les mesures cosmétiques. Trois conditions semblent indispensables à toute transition réussie.

La première est la réforme du régime de change. Tant que le différentiel entre taux officiel et taux parallèle dépassera les 70 %, il sera économiquement irrationnel de passer par les circuits formels pour toute transaction impliquant des devises. L’écart structurel entre le taux officiel et le taux parallèle a érodé la crédibilité du régime de change et nourrit des anticipations auto-réalisatrices de dépréciation. Une convergence progressive vers un taux de change unique, réaliste, reste la réforme macroéconomique la plus urgente.

La deuxième condition est la simplification réglementaire et fiscale. L’objectif n’est pas de supprimer la fiscalité sur le secteur informel, mais de réduire le différentiel de coût entre formalité et informalité à un niveau où la formalisation devient rationnellement préférable pour la majorité des acteurs. Cela suppose des régimes fiscaux simplifiés pour les petites entreprises, des procédures d’enregistrement dématérialisées, et un véritable accompagnement à la formalisation.

La troisième condition, et peut-être la plus difficile, est celle que Bellal place au cœur de son analyse : la transformation des institutions politiques et économiques qui reproduisent les logiques rentières. La persistance des configurations institutionnelles populistes-clientélistes est source de disparités et d’inégalités. En favorisant les rentiers au détriment des producteurs, ces configurations finissent par générer du chômage, de la pauvreté et des inégalités dans la répartition des revenus. Tant que l’État distribuera la rente à travers des réseaux clientélistes plutôt que par des mécanismes transparents et universels, les acteurs économiques auront intérêt à capter cette rente plutôt qu’à investir dans des activités productives formelles.

La sortie de la liste grise du GAFI en juin 2026 est un signal positif. Elle ne constitue pas, à elle seule, une sortie de l’informel.


FAQ – Questions fréquemment posées

Quelle est l’ampleur de l’économie informelle en Algérie en 2025-2026 ?
L’économie informelle représente environ 30 % du PIB algérien, soit 86 milliards de dollars en 2025. Elle emploie environ quatre millions de personnes et fait circuler hors du système bancaire environ 8 900 milliards de dinars (66 milliards de dollars au taux officiel), soit environ 34 % de la masse monétaire totale, selon la Banque d’Algérie.

Qu’est-ce que le trabendo en Algérie ?
Le trabendo est un terme algérien, dérivé du mot espagnol “contrabando” (contrebande), qui désigne le commerce parallèle et informel. Historiquement associé à la revente de produits importés de l’étranger en dehors des circuits officiels, il désigne aujourd’hui plus largement l’ensemble des pratiques commerciales informelles : marchés non déclarés, contrebande aux frontières, commerce de rue sans enregistrement. Il s’est développé notamment à partir des années 1980 comme réponse à l’économie de pénurie du modèle socialiste algérien.

Pourquoi l’Algérie a-t-elle été placée sur la liste grise du GAFI en 2024 ?
Le Groupe d’action financière (GAFI) a inscrit l’Algérie sur sa liste des pays sous surveillance renforcée en octobre 2024, en raison de lacunes dans son dispositif de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Ces lacunes sont directement liées à l’ampleur de l’économie informelle, à la faiblesse de la traçabilité des flux financiers et à l’insuffisance des mécanismes d’identification des bénéficiaires effectifs des sociétés. L’Algérie est sortie de cette liste grise le 19 juin 2026, après avoir mis en oeuvre les réformes demandées.

Qui est Samir Bellal et pourquoi ses travaux sont-ils importants pour comprendre l’économie informelle algérienne ?
Samir Bellal est professeur d’économie à l’université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou (Algérie). Diplômé de l’Institut National de la Planification et de la Statistique d’Alger et de l’université Lyon 2, il a développé une approche régulationniste de l’économie algérienne qui analyse les institutions économiques comme un ensemble cohérent. Ses deux ouvrages majeurs – “La crise du régime rentier – essai sur une Algérie qui stagne” (2017, éditions Frantz Fanon) et “Rente, populisme et question économique en Algérie” (2022, éditions El-Amel) – établissent que l’économie informelle n’est pas un accident mais la conséquence logique d’un régime d’accumulation rentier qui défavorise les activités productives au profit des activités de capture de rente.

Quelles sont les principales mesures prises par le gouvernement algérien contre l’économie informelle ?
Parmi les mesures récentes les plus significatives : l’article 207 de la loi de Finances 2025, qui interdit le paiement en liquide pour les transactions immobilières et les achats de véhicules et d’équipements industriels ; la révision de la loi sur le blanchiment d’argent (juillet 2025), qui introduit une approche fondée sur les risques ; la numérisation progressive des études notariales ; le renforcement des contrôles douaniers aux frontières. La stratégie officielle vise à réduire la part de l’informel de 30 % à 22-24 % du PIB d’ici 2030.

Quel lien y a-t-il entre le marché parallèle des changes et l’économie informelle ?
Le marché parallèle des changes est à la fois un produit et un moteur de l’économie informelle. Les liquidités générées par les activités informelles cherchent à se convertir en devises pour se protéger de la dépréciation du dinar – alimentant ainsi le marché parallèle. En retour, la prime de change élevée (70 à 80 % en 2025) rend économiquement irrationnel le passage par les circuits officiels pour toute transaction en devises – renforçant l’ancrage des acteurs dans l’informel. Tant que ce différentiel existera, les mesures de formalisation auront un impact limité.


Pour aller plus loin sur ALG247.COM


Sources

  1. Economie-algerie.com – Réduire l’économie informelle pour la réussite de la Vision 2050 (mars 2026)
    https://economie-algerie.com/reduire-leconomie-informelle-pour-la-reussite-de-la-vision-2050/ — consulté le 26 juin 2026
  2. Economie-algerie.com – Marché parallèle des changes : risque systémique pour l’Algérie (décembre 2025)
    https://economie-algerie.com/marche-parallele-des-changes-risque-systemique-pour-lalgerie/ — consulté le 26 juin 2026
  3. ObservAlgérie – Comment l’Algérie compte récupérer les 8 000 milliards de l’informel (janvier 2025)
    https://observalgerie.com/2025/01/12/economie/algerie-comment-recuperer-argent-informel/ — consulté le 26 juin 2026
  4. Financial Afrik – Algérie : quelles solutions à l’écart du cours du dinar entre marché officiel et parallèle (juillet 2025)
    https://www.financialafrik.com/2025/07/02/algerie-quelles-solutions-a-lecart-du-cours-entre-du-dinar-algerien-entre-le-marche-officiel-et-le-marche-parallele/ — consulté le 26 juin 2026
  5. Financial Afrik – L’Algérie sort de la liste grise du GAFI (juin 2026)
    https://www.financialafrik.com/2026/06/20/lalgerie-sort-de-la-liste-grise-du-gafi-un-tournant-majeur-pour-la-credibilite-financiere-du-pays/ — consulté le 26 juin 2026
  6. APAnews – Algérie : sortie de la liste grise du GAFI (juin 2026)
    https://fr.apanews.net/politique/algerie-sortie-de-la-liste-grise-du-gafi/ — consulté le 26 juin 2026
  7. GAFI / FATF – Juridictions sous surveillance renforcée, 25 octobre 2024
    https://www.fatf-gafi.org/fr/publications/Juridictions-haut-risques-et-sous-surveillance/increased-monitoring-october-2024.html — consulté le 26 juin 2026
  8. El Watan – Les segments informels et illégaux de l’économie algérienne : mesures, coûts et processus de transition
    https://elwatan-dz.com/les-segments-informels-et-illegaux-de-leconomie-algerienne-mesures-couts-et-processus-de-transition — consulté le 26 juin 2026
  9. Extractivism.de – Samir Bellal, fellows
    https://extractivism.de/fr/fellows-samir-bellal-4/ — consulté le 26 juin 2026
  10. Trafo / Hypothèses – La rente et le changement institutionnel en Algérie – 5in10 avec Samir Bellal (février 2025)
    https://trafo.hypotheses.org/55523 — consulté le 26 juin 2026
  11. Algerie360 – La crise du régime rentier de Samir Bellal : critique et analyse (janvier 2020)
    https://www.algerie360.com/la-crise-du-regime-rentier-de-samir-bellal-quand-la-perspective-ne-permet-pas-aux-aveugles-de-voir/ — consulté le 26 juin 2026
  12. Wikipedia – Économie de l’Algérie
    https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89conomie_de_l’Alg%C3%A9rie — consulté le 26 juin 2026

Dernière mise à jour : juin 2026. Ce dossier est régulièrement actualisé pour intégrer les développements législatifs et statistiques les plus récents.

Safia Rahmani

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