Ce que la Turquie offre à Sonatrach que l’Europe ne peut pas signer

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Julien Moreau
Julien Moreauhttps://alg247.com
Journaliste couvrant l’actualité politique et institutionnelle européenne et française. Il traite des politiques publiques, des débats sociétaux et des évolutions législatives dans leur contexte continental.

Le ministre turc de l’Énergie a lâché, le 8 mai, une formule qui résume à elle seule la recomposition du marché gazier mondial : « L’Europe ne peut pas offrir à l’Algérie un engagement à long terme, mais nous, nous le pouvons. » Derrière la proposition d’Ankara — porter les achats de gaz algérien de 4,4 à 6,5 milliards de mètres cubes par an sur cinq à dix ans — se cache une fracture profonde entre les ambitions exportatrices de Sonatrach et les contraintes que s’impose désormais l’Union européenne.

C’est à Ankara, en marge du Conseil de coopération stratégique de haut niveau réuni autour des présidents Recep Tayyip Erdogan et Abdelmadjid Tebboune, que le ministre de l’Énergie turc Alparslan Bayraktar a présenté, le 7 mai 2026, les contours d’une offre sans précédent. La compagnie publique turque BOTAS, partenaire de Sonatrach depuis 1988, souhaite renouveler leur contrat d’approvisionnement en gaz naturel liquéfié avant son expiration prévue en décembre 2027, en portant les volumes annuels achetés à six ou six virgule cinq milliards de mètres cubes — soit une hausse de près de cinquante pour cent — et en s’engageant sur une durée de cinq à dix ans. Le tout avant même que l’accord actuel n’ait expiré.

Un partenariat de trente-huit ans qui change de nature

La relation BOTAS-Sonatrach est la plus ancienne du portefeuille commercial algérien. Née en 1988, elle a traversé la décennie noire, plusieurs crises des cours et une succession de gouvernements des deux côtés de la Méditerranée orientale. Sa troisième extension, conclue lors de la visite d’Erdogan à Alger en novembre 2023, avait maintenu les volumes à 4,4 milliards de mètres cubes annuels jusqu’en 2027. Treize ans plus tôt, en 2013, un ministre turc de l’Énergie évoquait déjà exactement les mêmes chiffres — six milliards de mètres cubes, cinq à dix ans — sans jamais conclure. La différence, en 2026, tient à l’environnement géopolitique. Le conflit qui oppose les États-Unis et Israël à l’Iran depuis février, et la fermeture de facto du détroit d’Ormuz qui a perturbé un cinquième du commerce mondial de pétrole, ont brutalement renchéri la valeur de tout fournisseur ancré en dehors des routes maritimes du Golfe. Sonatrach est précisément ce fournisseur.

Le règlement méthane européen, frein invisible aux contrats longs

Pour comprendre pourquoi l’Union européenne ne peut pas, aujourd’hui, formuler la même garantie qu’Ankara, il faut remonter au 4 août 2024, date d’entrée en vigueur du règlement UE 2024/1787 sur les émissions de méthane dans le secteur énergétique. À partir du 1er janvier 2027, tout importateur européen ayant conclu ou renouvelé un contrat de gaz après cette date devra démontrer que son fournisseur applique des normes de surveillance, de déclaration et de vérification des émissions de méthane équivalentes aux standards européens — ou répondre aux exigences du programme OGMP 2.0 de l’ONU à son niveau le plus exigeant. Or, selon une étude de l’Oxford Institute for Energy Studies publiée en mars 2025, l’Algérie ne soumet pas de rapports réguliers sur ses émissions à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Dès lors, aucun grand groupe européen — Eni, TotalEnergies, Naturgy — ne signera un contrat d’achat à dix ans avec Sonatrach sans s’exposer à des pénalités juridiques et financières dès 2027, si la compagnie algérienne n’a pas mis en place un dispositif de certification crédible dans l’intervalle. La Turquie, elle, n’est soumise à aucun de ces textes. C’est cette asymétrie réglementaire, rarement expliquée dans la presse algérienne, qui constitue le véritable cœur de l’avantage turc.

Sonatrach face à la double pression de la production et du financement

L’offre d’Ankara arrive à un moment stratégique pour Sonatrach. Le groupe public a adopté, en début d’année, son plan d’investissement le plus ambitieux de son histoire : soixante milliards de dollars à engager entre 2026 et 2030, dont soixante-quinze à quatre-vingts pour cent orientés vers l’exploration et la production. L’objectif présidentiel est de doubler la production gazière nationale pour atteindre deux cents milliards de mètres cubes annuels d’ici 2030, contre cent trente-sept en 2023. Pour financer un tel effort, Sonatrach a besoin de garanties de revenus pluriannuels. C’est précisément ce que Bayraktar propose. L’Algeria Bid Round 2026, lancé le 19 avril, ouvre vingt-quatre blocs sahariens à la compétition internationale jusqu’au 26 novembre, avec attribution des contrats attendue le 31 janvier 2027. La visibilité qu’offrirait un contrat turc de dix ans arrive exactement au bon moment pour convaincre des partenaires étrangers d’engager des capitaux dans l’amont algérien. La marge de manœuvre reste toutefois contrainte : la consommation intérieure croît de trois à quatre pour cent par an, les analystes de Wood Mackenzie prévoient un pic de production vers 2027 puis un plateau, et toute montée en régime vers les volumes turcs demandés implique que le Bid Round débouche effectivement sur des découvertes exploitables à l’horizon 2030.

Un accord qui dessine une nouvelle géographie du gaz

L’entente en cours de négociation ne se limiterait pas à un flux Algérie-Turquie. Bayraktar a évoqué une dimension supplémentaire, peu reprise par la presse algérienne : une partie du GNL algérien serait regazéifiée dans des terminaux turcs, puis acheminée vers la Bulgarie et le reste de l’Europe du Sud-Est, des marchés inaccessibles aux gazoducs d’Alger. La Turquie se positionnerait ainsi en hub de regazéification entre l’Afrique du Nord et les Balkans, concurrençant sur ce segment le GNL américain qui emprunte les mêmes routes. Par ailleurs, le ministre turc a révélé des discussions avancées entre TPAO — la compagnie pétrolière publique turque — et Sonatrach pour l’utilisation de navires sismiques et de forage turcs dans les eaux algériennes, un domaine quasi vierge pour le groupe d’Alger. En devenant partenaire de l’exploration offshore, Ankara passerait du statut de client à celui d’investisseur industriel, sur le modèle d’accords similaires que TPAO vient de conclure avec la Libye. Cette transformation du rôle turc n’est pas sans conséquence pour la diaspora algérienne : une diversification réussie des débouchés gaziers réduirait la dépendance aux arbitrages politiques franco-européens, question qui alimente régulièrement les discussions dans les communautés établies en France et en Amérique du Nord.

La fenêtre ouverte par la guerre en Iran ne durera pas indéfiniment

La position de force actuelle de Sonatrach tient en partie à un facteur conjoncturel dont la pérennité n’est pas garantie. L’Oxford Institute for Energy Studies relevait, en octobre 2025, que le seul autre contrat d’approvisionnement en gaz qui subsistait dans le portefeuille de BOTAS — celui avec la compagnie nationale iranienne NIGC — arrivait à expiration en juillet 2026. Le conflit armé a coupé de facto ces livraisons depuis le début de la crise d’Ormuz. Si des négociations de paix Iran-États-Unis aboutissaient dans les prochaines semaines, le gaz iranien pourrait revenir sur le marché turc à des conditions très compétitives, réduisant d’autant l’urgence d’Ankara à boucler un accord à long terme avec Alger. La fenêtre de négociation avantageuse pour Sonatrach est donc étroite. Les deux calendriers — accord turc d’ici fin 2026, attribution du Bid Round le 31 janvier 2027 — convergent vers la même échéance. Chaque semaine de retard rapproche les négociateurs d’une configuration moins favorable pour la partie algérienne, et chaque avancée vers la paix dans le Golfe réduit un peu plus le levier dont dispose Alger à la table.

La première grande vérification viendra dès le 1er juin, date à laquelle les entreprises intéressées par le Bid Round 2026 accéderont aux dossiers de soumission. La participation ou l’abstention des majors européens — soumis à la contrainte méthane — dira si l’offre turque est une exception conjoncturelle ou le début d’une recomposition durable du réseau de partenaires de Sonatrach.

Julien Moreau

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