Alors que le Brent dépasse 114 dollars et que la guerre en Iran bouleverse les marchés énergétiques mondiaux, la Tunisie se retrouve dans une position paradoxale : elle est traversée par l’un des gazoducs les plus stratégiques d’Europe, elle perçoit une redevance sur chaque molécule de gaz algérien acheminée vers l’Italie — et pourtant, elle s’appauvrit à mesure que le prix de l’énergie flambe. Ce paradoxe a un nom, une date d’expiration et une fenêtre de sortie. Mais cette fenêtre se referme en 2029.
Un tuyau qui vaut de l’or — que Tunis regarde passer
Il suffit de tracer la carte pour comprendre l’enjeu. Depuis les champs gaziers d’Hassi R’Mel en Algérie, le gazoduc transméditerranéen — connu sous le nom de Transmed ou Enrico Mattei — parcourt 550 kilomètres de territoire algérien avant de traverser la Tunisie sur 370 kilomètres, d’El Haouaria jusqu’au fond de la Méditerranée, en direction de la Sicile et de la péninsule italienne. Inauguré en 1983, il achemine aujourd’hui entre 23 et 26 milliards de mètres cubes de gaz par an vers l’Italie, faisant de l’Algérie le premier fournisseur gazier de Rome. En échange de ce transit, la Tunisie perçoit une redevance fixée à 5,25 % des volumes transportés, réglée en nature ou en devises. Sur la base des volumes de 2022, cela représentait 600 millions de dollars. En 2025, les recettes ont atteint environ 1,25 milliard de dinars, selon les données de l’Observatoire national de l’énergie et des mines (ONEM).
C’est une manne réelle. C’est aussi, dans le contexte actuel, une manne insuffisante et mal valorisée. Car le gaz algérien qui traverse le sol tunisien vaut aujourd’hui bien plus que ce que le contrat de 2019 — renouvelé jusqu’en 2029 — avait anticipé. Depuis les frappes américano-israéliennes sur l’Iran fin février 2026 et la fermeture partielle du détroit d’Ormuz, qui a retiré près de 20 % de l’offre mondiale de pétrole et de gaz naturel liquéfié, les prix européens du gaz se sont envolés. Le gaz algérien, acheminé par gazoduc sans dépendre des routes maritimes perturbées, est devenu une ressource de première nécessité pour des importateurs européens en panique. Giorgia Meloni s’est précipitée à Alger en mars 2026. L’Espagne a suivi. L’Algérie joue ses cartes avec assurance. La Tunisie, elle, regarde les molécules passer dans ses tuyaux à un tarif négocié dans un autre monde.
La structure d’une dépendance à double sens
Pour comprendre la profondeur du problème tunisien, il faut inverser la perspective : la Tunisie n’est pas seulement un pays de transit qui perçoit une redevance. Elle est aussi, et simultanément, un importateur massif du gaz qu’elle fait transiter. Selon l’ONEM, les importations de gaz algérien représentaient 56 % de l’approvisionnement total tunisien au premier semestre 2025. La STEG, la société nationale d’électricité et de gaz, produit l’essentiel de l’électricité du pays à partir de ce gaz — un gaz dont 70 % est importé, dont une grande partie provient précisément de l’Algérie voisine. L’indépendance énergétique de la Tunisie, selon les propres données du ministère de l’Énergie, ne dépasse pas 35 % — le ratio le plus bas du Maghreb, en dégradation continue depuis plusieurs années.
Cette double dépendance — importatrice et transitaire — crée une situation inédite. La Tunisie perçoit une rente sur un bien qu’elle ne produit pas et dont elle a elle-même besoin. Quand le prix de ce bien monte, sa recette de transit augmente en valeur relative — mais sa facture d’importation explose simultanément. L’économiste Maher Kallel, s’exprimant lors d’une conférence réunie à Tunis, a résumé l’asymétrie régionale en une formule devenue référence : « Le Maroc amortit, l’Algérie profite, la Tunisie encaisse. » Le budget 2026 avait été construit sur un Brent à 63 dollars. Le baril dépasse 114 dollars en ce fin avril. Chaque hausse de dix dollars du baril coûte à l’État 11 milliards de dinars supplémentaires en compensation énergétique, selon les projections présentées lors de cette même conférence. La masse salariale, le service de la dette et les subventions absorbent déjà 93 % des recettes fiscales, selon la Coface. Il ne reste rien pour absorber le choc.
2029 : la double échéance qui transforme une rente en urgence stratégique
Le dossier Transmed ne se résume pas à un différend sur un taux de redevance. Il s’inscrit dans une double coïncidence calendaire qui confère à la prochaine fenêtre de négociation un caractère d’urgence absolue.
Première échéance : le contrat de transit Transmed expire en 2029. L’accord renouvelé en 2019 garantit à la Tunisie ses droits jusqu’à cette date, et seulement jusqu’à cette date. Après 2029, tout est à renégocier — taux, volumes, conditions de paiement, indexation sur les prix de marché.
Deuxième échéance, simultanée : le président Tebboune a annoncé en février 2026 la mise en service du gazoduc transsaharien — le TSGP — pour 2029. Ce projet titanesque de 13 milliards de dollars reliera les champs gaziers du Nigeria à l’Europe via le Niger et l’Algérie, sur une distance de 4 130 kilomètres. À terme, il doit acheminer jusqu’à 30 milliards de mètres cubes supplémentaires par an. Ce gaz nigérian, une fois en Algérie, devra emprunter un corridor pour atteindre l’Europe. Le Medgaz vers l’Espagne est déjà saturé à 10,5 milliards de mètres cubes. Le projet Galsi — un gazoduc direct Algérie-Italie via la Sardaigne, contournant la Tunisie — est dans les cartons depuis des années. Si le TSGP entre en service selon le calendrier annoncé et que le corridor algéro-sarde devient opérationnel en parallèle, la valeur stratégique du Transmed — et avec elle la position de négociation tunisienne — s’effondre.
La fenêtre est donc précise : entre aujourd’hui et 2027-2028, la Tunisie doit renégocier les termes du Transmed dans un contexte où elle est encore irremplaçable. Après 2029, elle risque de ne plus l’être.
Ce que les économistes tunisiens réclament — et ce que Tunis ne fait pas encore
La presse tunisienne spécialisée débat de cette renégociation depuis plusieurs semaines, avec une convergence remarquable chez les experts. Plusieurs voix — Kapitalis, Univers News, TunisieFocus — plaident pour un passage du taux de redevance de 5,25 % à 7 ou 8 %, indexé sur les prix de marché réels plutôt que sur des volumes fixes. Une telle révision porterait les recettes annuelles de la Tunisie vers 2 milliards de dinars selon les estimations disponibles, contre 1,25 milliard en 2025 — un gain de 600 à 700 millions de dinars dans un contexte où chaque milliard compte.
D’autres proposent d’aller plus loin : plutôt que de simplement consommer en nature le gaz reçu en redevance, la Tunisie pourrait en revendre une partie sur les marchés spot européens, au prix actuel. À plus long terme, le projet ELMED — l’interconnexion électrique Tunisie-Italie de 600 mégawatts, dont la mise en service est prévue pour 2029 et partiellement financée par l’Union européenne — permettrait à Tunis de transformer sa position géographique en actif exportateur d’électricité verte, tirant parti de son ensoleillement exceptionnel.
Tous ces scénarios convergent vers la même prémisse : la Tunisie détient un actif géographique rare, dont la valeur a triplé en importance géopolitique depuis le début de la crise au Golfe, mais dont elle ne tire pas encore le plein profit faute d’une doctrine de négociation énergétique cohérente.
Ce qui manque : une doctrine, pas seulement des tuyaux
Le problème tunisien n’est pas technique. La Tunisie sait que le Transmed est son atout. Elle sait que la fenêtre de 2027-2029 est la dernière avant que les alternatives algériennes ne réduisent sa position. Ce qui manque, c’est la volonté politique de transformer ce constat en stratégie.
Le 28 avril 2026 — le même jour où Washington courtisait Alger pour ses minerais critiques et ses capacités antiterroristes — le syndicat de la STEG manifestait devant le Parlement tunisien pour s’opposer à des concessions solaires jugées défavorables à l’entreprise publique. Le Parlement votait simultanément sur 600 mégawatts de nouvelles centrales photovoltaïques. Ce double mouvement — revendications sociales d’un côté, transition énergétique laborieuse de l’autre — illustre la difficulté d’une réforme dans un pays où 93 % des recettes ne laissent aucune marge d’erreur.
Selon Coface, depuis le refus en 2023 du programme du FMI par le président Kaïs Saïed, la Tunisie s’est repliée sur un financement domestique de son déficit — emprunts à la Banque centrale à taux zéro, obligations intérieures, décret après décret dérogeant aux règles qu’elle s’est elle-même fixées. C’est une stratégie de survie à court terme, pas une stratégie énergétique à moyen terme. Or c’est précisément d’une stratégie à moyen terme dont la Tunisie a besoin pour ne pas laisser passer, sans le voir, le train de 2029.
Julien Moreau