Le procureur général adjoint près la cour d’Oran, Boumediene Rozale, a pris la parole lundi sur la chaîne AL24 pour apporter des précisions sur la condamnation par contumace de l’écrivain franco-algérien Kamel Daoud, prononcée le 21 avril. Cette intervention officielle, qui intervient au lendemain des premières réactions françaises et des déclarations de l’auteur dénonçant un « procès politique », s’efforce de replacer la procédure dans son cadre juridique — au moment où l’affaire s’est imposée comme un nouveau point de friction entre Paris et Alger.
Six jours après que Kamel Daoud a annoncé sa condamnation sur le réseau X, la justice algérienne a décidé de se faire entendre à son tour. Le procureur général adjoint Boumediene Rozale a accordé lundi soir une interview à la chaîne algérienne internationale AL24, dans laquelle il a exposé les éléments de procédure que les autorités judiciaires avaient jusqu’alors gardés pour elles. Première précision apportée par le magistrat : les poursuites n’émanent pas du parquet lui-même, mais de plaignants privés. L’action publique a été déclenchée à l’initiative de l’Organisation nationale des victimes du terrorisme d’une part, et de Saâda Arabane d’autre part — deux plaignants distincts dont les dossiers font l’objet de deux procédures séparées. Le jugement du 21 avril ne concerne que la plainte de l’Organisation nationale des victimes du terrorisme. La plainte de Saâda Arabane donnera lieu à un second procès.
Deux plaintes, deux procédures, un article de loi
Pour comprendre les fondements juridiques de cette affaire, il faut remonter à l’ordonnance 06-01 de 2005 mettant en œuvre la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, adoptée par référendum sous la présidence d’Abdelaziz Bouteflika. Son article 46 punit quiconque exploite ou utilise les « blessures de la tragédie nationale » pour « porter atteinte aux institutions de l’État » ou « ternir l’image de l’Algérie ». C’est sur la base de cette disposition que les deux plaintes ont été déposées — la première par l’Organisation nationale des victimes du terrorisme dès l’été 2024, peu après la parution du roman chez Gallimard, la seconde par Saâda Arabane, Algérienne qui assure s’être reconnue dans le personnage d’Aube, jeune femme muette depuis qu’un islamiste lui a tranché la gorge lors d’une attaque terroriste en 1993, quand elle avait six ans. Saâda Arabane avait déclaré en 2025 que l’écrivain et son épouse, psychiatre à l’hôpital d’Oran qui suivait la plaignante depuis 2015, lui avaient demandé « à trois reprises » l’autorisation d’utiliser son histoire et qu’elle avait « refusé à chaque fois ». Daoud a vivement contesté ces affirmations, affirmant que le personnage d’Aube était une création fictive et dénonçant une campagne orchestrée contre lui.
Une procédure par contumace, avec droit d’opposition
Sur la question de la régularité de la procédure, Rozale a précisé que Kamel Daoud avait été convoqué « à plusieurs reprises à sa dernière adresse connue à Oran » et que l’instruction avait duré plus d’un an, lui offrant selon le magistrat « l’opportunité de comparaître et de présenter sa défense ». Le dossier a été transmis au tribunal correctionnel de Fellaoucène, où de nouvelles convocations ont été envoyées sans que l’accusé ne se présente. C’est en son absence qu’un jugement par contumace a été rendu, prononçant la peine minimale prévue par le texte : trois ans d’emprisonnement ferme, une amende de 300 000 dinars et des dommages et intérêts au profit de l’association des victimes du terrorisme. Rozale a rappelé que Daoud « dispose du droit de former opposition, ce qui entraînerait l’annulation du jugement par défaut » — une voie de recours qui permettrait théoriquement à l’affaire de repartir de zéro si l’accusé décidait de comparaître. Daoud, qui vit en France depuis plusieurs années et possède la nationalité française depuis 2020, a évoqué la possibilité d’une déchéance de nationalité algérienne. Le roman Houris est par ailleurs interdit en Algérie et n’y a jamais été officiellement distribué, bien que l’auteur ait indiqué qu’il y avait été « énormément piraté et lu ».
Daoud parle de « procès politique », la droite française s’empare du dossier
Kamel Daoud, dans sa première intervention publique après la condamnation, accordée à France Culture le 24 avril, a rejeté catégoriquement le cadre juridique invoqué par la justice algérienne. « Le délit que j’ai commis, c’est d’avoir parlé de la guerre civile », a-t-il déclaré, estimant se trouver « pris au piège d’une guerre imaginaire entre l’Algérie et la France ». Il a également affirmé que le moment choisi pour le verdict n’était pas anodin, suggérant que le délibéré avait été repoussé pour éviter qu’il ne coïncide avec la visite du Pape en Algérie, du 13 au 15 avril. L’écrivain Boualem Sansal, lui-même libéré en mars après un an de détention algérienne, a estimé que la condamnation de Daoud n’était « pas un accident judiciaire ». En France, la condamnation a alimenté les débats politiques. La vice-présidente des Républicains Céline Imart a expressément cité le cas de Daoud lors de son intervention sur France Info le 28 avril, pour contester la ligne d’apaisement incarnée par Macron : « J’aimerais bien savoir s’il traite de maboul aussi Kamel Daoud, notre prix Goncourt. » La France a réaffirmé son soutien à la liberté de création sans, à ce stade, prendre position officiellement sur la condamnation elle-même.
Une affaire qui s’inscrit dans un contexte de dégel fragile
Cette condamnation intervient dans une fenêtre diplomatique particulièrement délicate. Elle survient quelques semaines après la libération de Boualem Sansal, elle-même présentée comme un geste d’apaisement, et au moment où le MEDEF venait tout juste de conclure une première visite patronale à Alger après deux ans de gel des contacts économiques. Le parquet d’Oran a choisi de prendre la parole au moment précis où la polémique soulevée par les déclarations de Macron sur les « mabouls » saturait le débat public français. Sa mise au point vise à répondre à deux publics distincts : d’un côté, les observateurs internationaux qui ont vu dans cette condamnation une attaque contre la liberté d’expression ; de l’autre, ceux qui, en Algérie, attendaient que la justice explique publiquement les tenants juridiques d’une décision dont le retentissement a largement dépassé les frontières du pays. L’issue de l’affaire reste suspendue au choix que fera Kamel Daoud d’exercer ou non son droit d’opposition — et à la procédure parallèle liée à la plainte de Saâda Arabane, dont l’audience reste à fixer.
Karim Haddad