Alors que le président Abdelmadjid Tebboune a adressé ce 1er mai un message solennel aux travailleurs algériens, célébrant les « avancées sociales » de son mandat, la réalité du terrain est tout autre : syndicalistes emprisonnés, syndicats indépendants menacés de dissolution, droit de grève criminalisé. Les travailleurs algériens vivent une contradiction criante entre les proclamations officielles et la répression systématique de toute organisation autonome.
Chaque année, la mécanique se répète. Le chef de l’État algérien prononce, à l’occasion de la fête internationale des travailleurs, un discours empreint de solennité, parsemé de références aux martyrs du mouvement ouvrier et aux réformes sociales engagées depuis 2022. Ce 1er mai 2026 n’y a pas dérogé : Tebboune y a évoqué la hausse du salaire minimum, les allocations chômage, les congés de maternité prolongés, et la « culture de l’entreprise » comme fondement d’une Algérie productive. Ce que ce discours ne mentionne pas, en revanche, est documenté par les principales organisations internationales de défense des droits humains : un étranglement méthodique du syndicalisme indépendant, conduit depuis des années sous couvert de législation antiterroriste.
Dix ans de prison pour avoir transmis un document à l’OIT
Le cas le plus emblématique de cette répression porte un nom : Ali Mammeri. Président fondateur du Syndicat national des fonctionnaires du secteur de la culture et des arts (SNFC), affilié à la Confédération syndicale des forces productives (COSYFOP), cet homme a été arrêté sans mandat le 19 mars 2025, tenu au secret pendant quatre jours, ses proches et ses avocats n’ayant pas été informés du lieu de sa détention — ce qui constitue une disparition forcée au sens du droit international. Durant son interrogatoire, il a signalé avoir été frappé à plusieurs reprises et déshabillé de force afin de lui arracher des aveux. Les tentatives de sa famille de déposer une plainte pour torture ont été ignorées par les autorités.
Son arrestation est intervenue peu avant la publication d’un avis du Comité d’experts de l’OIT sur les violations des droits des syndicalistes en Algérie, et dans les semaines suivant la transmission par la COSYFOP d’une communication au Comité de la liberté syndicale de l’OIT. Autrement dit, c’est l’acte même de saisir l’Organisation internationale du travail — instance onusienne dont l’Algérie est membre — qui a servi de prétexte à l’arrestation. Les accusations retenues contre lui — « apologie du terrorisme » et « diffusion d’informations classifiées » — découlent uniquement de ses activités syndicales, de ses communications privées avec des militants et de la transmission d’informations sur les restrictions imposées aux syndicats. Le 29 octobre 2025, la chambre criminelle du tribunal d’Oum El Bouaghi l’a condamné à 15 ans de prison. En appel, le 1er février 2026, la peine a été ramenée à 10 ans.
L’article 87 bis, outil de criminalisation du fait syndical
Le cas de Mammeri n’est pas une exception : c’est un modèle reproductible que les autorités appliquent avec régularité. En 2025, cinq dirigeants et membres de syndicats ont fait l’objet de poursuites injustes ; en juillet, un responsable syndical qui venait d’annoncer une grève des cheminots a été arrêté arbitrairement, puis condamné à deux ans de prison. L’instrument juridique mobilisé est quasi systématiquement le même : l’article 87 bis du Code pénal algérien, dont la définition du terrorisme est suffisamment vague pour englober des communications syndicales privées, des publications Facebook ou des échanges avec des organisations internationales du travail.
Cette pratique a été dénoncée par le Rapporteur spécial de l’ONU sur la liberté de réunion et d’association, Clément Nyaletsossi Voule, qui a conclu à l’issue d’une visite officielle en Algérie que la société civile indépendante avait été démantelée, le pluralisme politique réduit, et que des défenseurs des droits de l’homme, des militants et des journalistes avaient été emprisonnés. Les libertés d’organisation, de négociation collective et de grève sont pourtant consacrées par les conventions de l’Organisation internationale du travail, dont l’Algérie est un État partie, ainsi que par la Charte africaine des droits de l’homme et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques.
Le CNAPESTE sous menace de dissolution, les enseignants privés de représentation
La répression ne se limite pas aux syndicats du secteur privé ou culturel. En mars 2026, le ministère du Travail, appuyé par le ministère de l’Éducation nationale, a introduit une plainte en vue de la dissolution du CNAPESTE, le syndicat autonome des enseignants, l’un des plus représentatifs du secteur public algérien. Pour le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie, qui a dénoncé cette procédure, il s’agit d’une offensive systématique contre les libertés syndicales, pourtant garanties par la Constitution.
Ce mouvement de dissolution administrative s’inscrit dans une tendance longue. Des organisations comme la Confédération générale autonome des travailleurs algériens (CGATA) ont vu leurs sièges mis sous scellés par la police, leurs dirigeants condamnés pour diffamation à la suite de plaintes déposées par des ministres en réponse à des saisines de l’OIT. La Confédération générale du travail française a dénoncé ce contexte en le qualifiant de répression croissante de toute forme d’activité démocratique, dans laquelle les membres de syndicats indépendants sont harcelés, arrêtés, poursuivis et emprisonnés sans relâche.
Des hausses de salaires qui ne comblent pas l’écart avec l’inflation
Dans son message du 1er mai, Tebboune a rappelé la série de revalorisations salariales engagées depuis 2022 : hausse du SNMG, extension de l’allocation chômage, amélioration de la pension de retraite minimale. Ces mesures existent et sont vérifiables. Ce qu’elles ne disent pas, c’est leur rapport avec la réalité du coût de la vie. Le rapport 2025-2026 d’Amnesty International note que des rassemblements d’étudiants contre le coût de la vie ont été dispersés en début d’année, la réponse sécuritaire ayant été systématique et entraîné de nombreuses interpellations. Le président lui-même, dans son message du jour, a reconnu la nécessité pour le gouvernement de « combattre la spéculation et les fluctuations injustifiées des prix » — aveu implicite d’une tension économique que les transferts sociaux ne suffisent pas à absorber.
Or, ce sont précisément les structures qui permettraient aux travailleurs de négocier collectivement leurs conditions de travail — syndicats autonomes, droit de grève, représentation indépendante — qui sont démembrées par le pouvoir. Privés de toute organisation autonome crédible, les salariés algériens ne disposent en pratique que de l’UGTA, centrale historique dont l’indépendance vis-à-vis du régime est contestée depuis des décennies, et qui ne constitue pas, selon les organisations syndicales internationales, un contre-pouvoir effectif.
Une contradiction inscrite dans la lettre même de la Constitution
La Constitution algérienne de 2020 garantit formellement la liberté syndicale et le droit d’association. En 2025-2026, l’Algérie comptait quelque 250 prisonniers d’opinion ; des dizaines de citoyens, militants, syndicalistes, universitaires et artistes se trouvaient frappés d’interdiction de quitter le territoire national. La distance entre le texte constitutionnel et la pratique judiciaire n’est plus un angle d’analyse — c’est un fait documenté par trois rapporteurs spéciaux de l’ONU, Amnesty International, Human Rights Watch et la Confédération syndicale internationale.
Le 1er mai est, dans l’histoire du mouvement ouvrier mondial, la journée des luttes non acquises. En Algérie, cette journée est célébrée par un pouvoir qui emprisonne ceux qui tentent précisément de la vivre. Le Comité pour la Justice a estimé que la condamnation d’Ali Mammeri marquait un recul sans précédent pour le syndicalisme indépendant en Algérie et appelé l’OIT à prendre des mesures fermes en vertu des conventions 87 et 98 relatives à la liberté syndicale. Ces conventions, rappelons-le, ont été ratifiées par Alger.
Karim Haddad