Expulsions d’Algériens : ce que le dégel consulaire révèle du vrai rapport de force entre Paris et Alger

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Safia Rahmani
Safia Rahmanihttps://alg247.com
Journaliste spécialisée dans les questions de société, de mobilité internationale et de migrations. Elle analyse les politiques migratoires, leurs implications sociales et leurs évolutions juridiques.

Les expulsions d’Algériens depuis la France ont repris discrètement ces dernières semaines, après près d’un an d’interruption totale. Franceinfo a révélé le 29 avril que des laissez-passer consulaires sont à nouveau délivrés par les autorités algériennes depuis la visite du ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez à Alger en février. Derrière ce dégel opérationnel présenté comme une normalisation, un rapport de force complexe : Alger a obtenu des contreparties que ni Paris ni les médias français ne se pressent d’énumérer, pendant que la diaspora régulière, elle, surveille l’évolution avec une inquiétude que les statistiques ne mesurent pas.

Un an de gel, quelques semaines de dégel

Pour comprendre la portée de ce qui se joue en ce printemps 2026, il faut mesurer l’ampleur de ce qui avait précédé. Depuis l’été 2024, les relations franco-algériennes s’étaient dégradées à un rythme sans précédent depuis les années de braise : reconnaissance par Paris de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, enlèvement à Paris de l’influenceur Amir Boukhors, dit Amir DZ, par des agents liés au régime algérien, arrestation à Alger de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, inculpation en France d’un agent consulaire algérien, expulsion réciproque de douze diplomates de chaque côté. En un an, le dossier bilatéral avait accumulé autant de crises que la décennie précédente.

Dans ce contexte, l’Algérie avait tiré le levier le plus immédiatement douloureux pour Paris : elle avait cessé de délivrer des laissez-passer consulaires — ces documents sans lesquels aucune expulsion ne peut être exécutée, même si elle est juridiquement actée. Résultat : en 2025, le nombre d’Algériens expulsés de force a chuté de 37 %, selon les données de la Direction générale des étrangers en France (DGEF) publiées en janvier 2026, alors même que les interpellations de ressortissants algériens en situation irrégulière bondissaient de 52 %. Les centres de rétention administrative débordaient — les Algériens y représentaient 44 % des retenus selon les propres déclarations de Nuñez — sans que leurs dossiers puissent être exécutés. Après 90 jours de rétention maximale, ils étaient relâchés.

C’est dans cette impasse que Laurent Nuñez s’est rendu à Alger les 16 et 17 février 2026. Sans presse française dans ses bagages.

La méthode Nuñez : l’apaisement comme outil opérationnel

Le changement de ministre de l’Intérieur a signifié un changement de méthode. Son prédécesseur Bruno Retailleau avait choisi l’affrontement assumé, allant jusqu’à menacer de renégocier l’accord franco-algérien de 1968 et de suspendre certaines facilités de visa. Résultat : le blocage total. Nuñez a inversé la posture. Discrétion, ton apaisé, concessions préalables. En deux mois, ce qui semblait impossible s’était produit : Alger a recommencé à délivrer des laissez-passer. Dès le 25 mars 2026, la Cimade signalait à l’AFP les premières expulsions de Rennes depuis près d’un an. Quelques jours plus tard, un laissez-passer était émis à Toulouse pour un vol vers Alger. La mécanique s’était remise en route, prudemment, au cas par cas.

Pour le ministre, le succès était lisible : « La relation policière-judiciaire et la coopération migratoire avec l’Algérie repart », a-t-il déclaré. Le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a parlé de « premiers résultats » d’un « dialogue exigeant ». Ce cadrage — la normalisation comme victoire française — est celui qui a dominé les médias hexagonaux. Il est réel. Il est aussi incomplet.

Ce que Paris n’a pas publié : les contreparties d’Alger

La reprise des laissez-passer consulaires n’est pas un geste de bonne volonté unilatéral. Elle s’est accompagnée de demandes précises d’Alger, documentées par plusieurs sources françaises mais peu reprises en Algérie. Trois exigences se dégagent des éléments disponibles.

La première : la réintégration d’agréments consulaires. La France avait, ces dernières années, utilisé le retrait d’agréments à des consuls algériens comme moyen de pression pour obtenir davantage de laissez-passer. Alger a demandé, et partiellement obtenu, le rétablissement de ces agréments. La mécanique de pression s’est inversée.

La deuxième : la levée de 92 interdictions administratives du territoire. Ces décisions, prononcées par la justice française à l’encontre de ressortissants algériens condamnés pour des crimes et des délits, ont été transmises comme une demande formelle à Paris. Que la France y accède partiellement ou totalement constituerait une concession substantielle sur des dossiers judiciaires actifs.

La troisième est la plus sensible politiquement : la demande de remise d’opposants et d’agents du régime présents sur le sol français. Elle concerne notamment les agents consulaires algériens actuellement détenus en France dans le cadre de l’affaire Amir DZ — dont la DGSI a établi l’implication d’un ex-haut responsable de l’ambassade algérienne. Paris ne peut pas livrer ces personnes sans être accusé de court-circuiter sa propre justice. Mais l’absence de réponse maintient une épée de Damoclès sur la durabilité du dégel. Comme l’analysait Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France en Algérie, dans les colonnes du JDD peu après la visite Nuñez : « le voyage du ministre aura été un exercice compliqué à la fois technique et politique. » L’exercice n’est pas terminé.

Les chiffres qui situent l’enjeu réel

Derrière le dossier des expulsions se dessine une réalité démographique que les débats politiques français tendent à aplatir. Les Algériens en situation irrégulière sous OQTF sont une fraction d’une communauté bien plus vaste et structurellement ancrée en France. Selon l’INSEE, qui a publié ses données en mai 2025, les Algériens constituent la première communauté immigrée en France avec environ 890 600 personnes nées en Algérie résidant sur le territoire — soit 12,2 % des 7,3 millions d’immigrés présents. Parmi les titulaires de titre de séjour valides, fin 2025, les ressortissants du Maghreb représentent 35,2 % du total, avec les Algériens comme composante historique dominante.

Ces chiffres situent la réalité du dossier consulaire dans sa juste proportion. En 2025, 2 500 Algériens ont été éloignés de France — dont les deux tiers de manière forcée, soit une moyenne d’environ six par jour en période normale. Ce flux représente une infime partie d’une communauté d’origine algérienne dont l’ancrage en France, souvent multigénérationnel, est irréductible aux catégories de l’irrégularité. Plus de la moitié des premiers titres de séjour algériens sont délivrés pour motif familial — cinq fois plus que pour motif économique, selon la DGEF. Ce sont des époux rejoignant des conjoints, des enfants rejoignant des parents, des parents âgés rejoignant leurs enfants naturalisés.

Ce que la diaspora régulière vit : une insécurité par ricochet

Pour les 890 000 Algériens nés en Algérie vivant en France — et pour les centaines de milliers de leurs enfants nés français — le débat sur les OQTF n’est pas vécu comme une question d’ordre public abstraite. C’est un prisme politique dans lequel leur communauté tout entière est régulièrement renvoyée, quelles que soient leurs situations individuelles. Chaque déclaration sur les centres de rétention, chaque expulsion filmée, chaque polémique sur les laissez-passer alimente un sentiment d’assignation collective à une identité problématique que la grande majorité ne reconnaît pas dans son quotidien.

Le dégel actuel produit un effet supplémentaire : il montre que la coopération migratoire entre les deux pays fonctionne à l’état gazeux — quand les relations politiques vont bien, les papiers circulent ; quand elles se détériorent, elles s’arrêtent. Pour une diaspora dont les projets de vie — visas familiaux, regroupements, documents consulaires — dépendent directement de l’état des relations bilatérales, cette volatilité est une source d’insécurité concrète qui dépasse largement le seul dossier des sans-papiers. En 2025, le nombre de premiers titres de séjour accordés à des Algériens a baissé de 4,6 % — une première en plusieurs années — dans un contexte général de hausse de 11,2 % pour toutes les autres nationalités. Cette asymétrie n’est pas anodine.

Une normalisation fragile, sur fond de contentieux non résolus

La reprise des laissez-passer est un fait. Elle est opérationnelle, confirmée par des sources indépendantes, et elle traduit un vrai mouvement diplomatique. Mais elle reste partielle, dépendante du bon vouloir consulaire au cas par cas, et suspendue à des dossiers encore ouverts : l’agent consulaire algérien détenu en France, les 92 interdictions de territoire dont Alger demande la levée, et surtout la question de fond que ni Paris ni Alger n’ont intérêt à trancher — la renégociation de l’accord de 1968, que le Parlement français a symboliquement appelée de ses vœux mais qu’aucun gouvernement n’a encore osé déclencher formellement.

Le dernier mot revient peut-être à ce détail rapporté par la Cimade dans ses échanges avec l’AFP, à propos des deux Algériens expulsés de Rennes le 25 mars : l’un d’entre eux était en France depuis quarante ans, marié à une Française, père de trois enfants majeurs. Son expulsion après quatre décennies de vie française résume, mieux que n’importe quelle déclaration ministérielle, la brutalité des équilibres que ce dossier met en jeu — et la distance qui sépare le droit applicable de la réalité vécue.

Safia Rahmani

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