Mali en feu : cinq crises en une, et l’Algérie en première ligne

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Amel Bensalem
Amel Bensalemhttps://alg247.com
Journaliste couvrant les évolutions politiques, économiques et sociales en Afrique du Nord. Elle s’intéresse aux transformations institutionnelles, aux relations euro-méditerranéennes et aux enjeux régionaux du Maghreb et du Mashrek.

Le 25 avril 2026, le Mali a vécu l’offensive la plus coordonnée de son histoire récente. Huit villes frappées simultanément, un ministre de la Défense tué, Kidal perdue, et les mercenaires russes en retraite. Derrière l’attaque du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et des séparatistes du Front de libération de l’Azawad (FLA), ce sont cinq crises distinctes qui explosent en même temps — et dont les conséquences atteignent directement les frontières algériennes.

Un matin d’avril qui a tout changé

À l’aube du 25 avril, des explosions retentissent simultanément à Bamako, Kati, Gao, Kidal, Mopti, Sévaré, Bourem et Tessalit. En quelques heures, la capitale malienne est sous le feu, l’aéroport international Modibo Keïta paralysé, et la résidence du ministre de la Défense, le général Sadio Camara, soufflée par un véhicule piégé conduit par un kamikaze. Camara meurt avec sa seconde épouse, un de ses enfants et dix-sept soldats. Les autorités de transition instaurent un couvre-feu de soixante-douze heures. Au nord, la ville stratégique de Kidal — reprise par l’armée malienne et ses supplétifs russes en novembre 2023 après une décennie de rébellion — bascule aux mains du FLA et du JNIM en moins de quarante-huit heures. Environ quatre cents combattants du groupe paramilitaire russe Africa Corps sont évacués sous escorte des rebelles touaregs vers Tessalit. Les soldats maliens restés sur place sont faits prisonniers. Le chef de l’État, le général Assimi Goïta, disparaît trois jours de l’espace public avant de réapparaître le 28 avril.

Ce que l’on vit n’est pas une attaque parmi d’autres dans une longue guerre. C’est un moment de bascule qui révèle cinq fractures simultanées.

Première fracture : la faillite du modèle sécuritaire de la junte

Depuis 2021, la junte malienne a construit sa légitimité sur un récit précis : rupture avec la France et l’ONU, alliance avec Moscou, « montée en puissance » des forces armées nationales (FAMa). La reprise de Kidal en 2023 était la vitrine de ce récit. En quarante-huit heures, cette vitrine s’est effondrée. Kidal est perdue. Le chef d’état-major et le directeur de la sécurité d’État ont été blessés lors des attaques. Et Sadio Camara — l’architecte de l’ensemble du dispositif, l’homme qui avait planifié le déploiement de Wagner dès 2021, sous sanctions américaines de 2023 à février 2026 — est mort à son domicile, à quinze kilomètres de Bamako. Comme l’analyse le think tank américain Critical Threats, « l’offensive vise à saisir le contrôle du nord malien et à fragiliser une junte dont le narratif de souveraineté retrouvée reposait précisément sur ces territoires ».

Deuxième fracture : le retrait humiliant de Moscou

L’évacuation des quatre cents combattants d’Africa Corps sous escorte des rebelles touaregs constitue une image que Moscou ne pourra pas effacer. Africa Corps — successeur du groupe Wagner après la mort de Prigojine — avait été présenté comme le garant de la stabilité malienne. Or non seulement les soldats russes n’ont pas pu défendre Kidal, mais ils en sont sortis en cortège sous les cris de joie filmés des combattants du FLA. La mort de Camara aggrave le problème : il était le principal interlocuteur et l’allié central de Moscou au sein de la junte. L’avenir du partenariat russo-malien entre dans une zone d’incertitude profonde, au moment précis où Washington fait sa réapparition à Alger avec le commandant d’AFRICOM.

Troisième fracture : l’AES déclarée impuissante

Le 24 avril 2026 — la veille des attaques — les chefs d’état-major du Burkina Faso, du Mali et du Niger avaient solennellement annoncé le passage de la Force unifiée de l’Alliance des États du Sahel (AES) de six mille à quinze mille hommes. Vingt-quatre heures plus tard, cette force n’a apporté « aucun soutien explicite à Bamako », selon Le Monde. Plus révélateur encore : le porte-parole du FLA a averti les pays de l’AES de « rester en dehors des événements ». L’alliance des juntes, conçue pour faire face aux menaces communes, s’est retrouvée paralysée face à l’offensive la plus sérieuse depuis 2012. La Fondation pour la Recherche Stratégique l’avait pourtant anticipé : les armées nationales font face à « un manque d’équipements lourds, un déficit logistique et une faible coordination aérienne ».

Quatrième fracture : le pivot diplomatique malien qui a tout précipité

Un fait structurant, peu rapporté par les médias mais central pour comprendre la crise : le 10 avril 2026 — quinze jours seulement avant l’offensive — la junte malienne annonce le retrait de sa reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) et son alignement sur le plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental. L’annonce est faite conjointement par le ministre malien des Affaires étrangères Abdoulaye Diop et son homologue marocain Nasser Bourita, en visite à Bamako sur instruction du roi Mohammed VI. Pour Alger, soutien historique du Front Polisario, ce virage est un coup diplomatique direct. Pour plusieurs analystes, le timing est éloquent : la junte pensait diversifier ses alliances ; les événements du 25 avril ont révélé le coût de cette manœuvre dans une région où les équilibres sont d’une fragilité extrême.

Ce que dit l’Algérie, et ce qu’elle ne dit pas

La réaction officielle d’Alger est arrivée le 27 avril, deux jours après les attaques. Le ministre des Affaires étrangères Ahmed Attaf a prononcé une déclaration en marge de la visite de son homologue bosnien : soutien à « l’unité du Mali, territoire, peuple et institutions », rejet « catégorique » du terrorisme, appel à la « cohésion nationale » malienne. Ni le JNIM ni le FLA n’ont été nommément désignés. Aucune proposition de médiation formelle n’a été avancée.

Ce silence calculé s’explique. L’Algérie partage plus de 1 300 kilomètres de frontière avec le Mali. Elle a rompu avec Bamako après que la junte a dénoncé l’Accord de paix d’Alger de 2015 et abattu un drone malien à Tin Zaouatine en mars 2025. Les relations sont au plus bas depuis des années. Pourtant, comme le relève le journal El Khabar, « toute dérive sécuritaire au Mali aura un impact direct sur les frontières sud de l’Algérie ». La position doctrinale de non-ingérence se heurte à la réalité géographique : le Sahel est la cour arrière d’Alger, qu’elle le veuille ou non. La recomposition en cours — Bamako se rapprochant du Maroc, l’Algérie signant 34 accords avec le Tchad en réponse — place la crise malienne au cœur d’une rivalité régionale qui dépasse le seul terrorisme.

Cinquième fracture : le vide qui attire l’État islamique

La chute de Kidal ne signifie pas la victoire d’un camp sur un autre. Elle crée un vide. Le JNIM, affilié à Al-Qaïda, et le FLA, mouvement séparatiste touareg, forment une alliance de circonstance qualifiée par l’expert Ulf Laessing, de la Fondation Konrad Adenauer, d’« alliance très instable » — les deux avaient déjà coopéré en 2012 avant que les jihadistes évincent les Touaregs. Or le vide ainsi créé dans le nord malien est précisément le terrain privilégié de l’État islamique au Sahel (ISSP), ennemi commun des deux formations mais bénéficiaire de tout affaiblissement du JNIM. Le Sahel concentre désormais plus de la moitié des décès liés au terrorisme dans le monde selon le Global Terrorism Index 2026, contre moins de 1 % en 2007. Cette progression exponentielle rend le risque de débordement vers les pays voisins — dont l’Algérie — structurellement plus élevé qu’il ne l’a jamais été.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochains jours

Trois questions resteront déterminantes. La junte malienne tiendra-t-elle, ou les attaques du 25 avril annoncent-elles une phase terminale du régime Goïta ? Moscou va-t-il renforcer son dispositif ou amorcer un désengagement discret ? Et surtout : Alger va-t-il transformer son soutien rhétorique à « l’unité du Mali » en proposition concrète de médiation, comme elle le fit en 2015 avec l’accord de paix que Bamako a lui-même répudié ? La réponse à cette dernière question conditionnera en partie la stabilité de l’ensemble du Sahel central pour les années à venir.

Amel Bensalem

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