Du 23 au 26 avril, le président du Mouvement des entreprises de France Patrick Martin a effectué une visite à Alger à l’invitation du Conseil du renouveau économique algérien, première rencontre au sommet entre les deux patronats depuis plus de deux ans. Menée en petit comité, sans délégation d’entreprises ni communication officielle, cette mission de diplomatie économique discrète illustre autant la volonté de normalisation que la fragilité persistante d’une relation bilatérale mise à l’arrêt par la crise de l’été 2024.
Patrick Martin n’était pas venu vendre de la France en Algérie. Il était venu écouter, rétablir des lignes et mesurer l’état réel du terrain. Le patron du MEDEF a atterri à Alger le jeudi 23 avril avec une délégation réduite à son minimum : Yannick Morillon, coprésident du conseil d’affaires algéro-français, et lui. Pas de cohorte de dirigeants, pas de conférence de presse à l’arrivée. La visite — menée à l’invitation du Conseil du renouveau économique algérien (CREA), présidé par Kamel Moula — s’est déroulée dans une discrétion soigneusement entretenue des deux côtés : le CREA n’a émis aucun communiqué officiel, et la rencontre initialement prévue avec des médias a été annulée. C’est sur le réseau X que les deux présidents se sont exprimés pour la première fois, à partir du dimanche 27 avril, soit quatre jours après le début du déplacement. Ce format même — le patron du MEDEF en personne, et non Medef International, habituellement mandaté pour ce type de missions à l’étranger — constitue en soi un signal. Il ne s’agissait pas d’une mission commerciale ordinaire, mais d’un retour de contact politique entre deux mondes patronaux qui ne s’étaient plus parlé depuis plus de deux ans.
Deux ans de gel, une séquence de dégel progressive
Pour comprendre la portée de cette visite, il faut rappeler la chronologie qui l’a précédée. À l’été 2024, la décision de Paris de reconnaître le plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental sous « souveraineté marocaine » avait déclenché une rupture diplomatique d’une ampleur inédite entre les deux pays. Alger avait rappelé son ambassadeur, gelé plusieurs canaux de coopération et interrompu ses importations de blé et de lait en provenance de France. En réaction à ces turbulences, le CREA avait annulé, un an auparavant, une visite au MEDEF — en signe de protestation contre l’annulation par Rodolphe Saadé, patron de CMA-CGM, d’une rencontre avec le président Tebboune. Une rencontre Saadé-Tebboune avait finalement eu lieu en juin 2025, premier signe de dégel sur le plan des affaires. Depuis, la séquence de réparation s’est accélérée. En janvier 2026, Ségolène Royal, présidente de l’association France-Algérie, avait entrepris une mission de diplomatie économique à Alger. En février, Laurent Nuñez, nouveau ministre de l’Intérieur, s’y était rendu à son tour, amorçant la reprise de la coopération sécuritaire. La visite de Patrick Martin s’inscrit dans cette logique de normalisation par le bas, par les acteurs économiques et institutionnels avant les dirigeants politiques.
Des dossiers industriels concrets sur la table
Derrière la retenue diplomatique, des discussions techniques substantielles ont eu lieu. Selon El Watan, qui s’est procuré des informations sur le contenu des entretiens avec le ministre algérien de l’Industrie Yahia Bachir, plusieurs dossiers industriels de première importance ont été abordés. Le redémarrage de l’usine Renault à Oran figure en tête de liste, conditionné par Alger à un taux d’intégration locale élevé incluant la fabrication de composants moteurs sur place — une exigence qui traduit la nouvelle doctrine algérienne résumée par le ministre : « l’accès au marché national est désormais indissociable d’un engagement réel dans la production locale et le transfert technologique ». La logistique maritime a également occupé une place centrale, avec des discussions sur l’extension des activités de CMA CGM dans les ports algériens, levier jugé essentiel pour faciliter les exportations hors hydrocarbures. L’énergie a aussi été abordée : des garanties sur l’approvisionnement en gaz algérien seraient en discussion en échange d’investissements technologiques français dans la filière de l’hydrogène vert. Enfin, le secteur pharmaceutique n’a pas été absent : des projets de colocalisation autour de l’extension de la gamme de médicaments produits par Sanofi à Sidi Abdallah ont été évoqués, avec l’objectif de faire de l’Algérie une plateforme d’approvisionnement pour le marché africain. Le MEDEF a par ailleurs accepté le principe de « fabriquer en Algérie pour exporter vers l’Afrique », en s’appuyant sur les opportunités offertes par la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
Ce que révèlent les premières déclarations publiques
Les communications post-visite des deux présidents patronaux, publiées sur X à partir du 27 avril, en disent long sur l’état d’esprit des deux parties. Martin a écrit avoir eu « l’opportunité de découvrir un pays au caractère affirmé » et salué « la qualité de l’accueil d’un peuple avec lequel nous partageons des liens profonds », avant d’annoncer son intention de revenir — signe que le déplacement est perçu comme le début d’un processus et non comme un événement ponctuel. Kamel Moula a pour sa part estimé que les relations économiques bilatérales « méritent d’être mieux adaptées aux défis du XXIe siècle » et annoncé qu’un « programme de travail commun associant les entreprises des deux pays » serait élaboré « dans les meilleurs délais ». Ces formulations sont mesurées, mais leur seule existence après deux ans de quasi-silence entre les deux organisations est déjà en soi un résultat. Le président de la chambre de commerce algéro-française Michel Bisac — qui représente quelque 2 500 entreprises dont 400 françaises — a qualifié la visite de « très bonne chose » en espérant qu’elle conduise à « une reprise normale de la relation économique ».
La France rattrapée par ses concurrents en Algérie
Ce rapprochement patronal intervient dans un contexte où l’absence française s’est traduite par des gains nets pour les concurrents de Paris sur le marché algérien. La Chine, la Turquie, l’Italie et l’Espagne ont renforcé leur présence économique en Algérie pendant la période de gel. Madrid, en particulier, a su profiter de la crise franco-algérienne pour avancer ses pions avec agilité, comme l’a noté la presse économique algérienne. TotalEnergies et quelques grandes banques françaises sont restées présentes, mais leur position n’a pas bénéficié de la dynamique que d’autres partenaires ont su créer. C’est cette réalité que Patrick Martin a formulé avec sobriété depuis Alger : « C’est un peu plus compliqué en ce moment avec certains pays, c’est une raison supplémentaire pour que la relation historique avec l’Algérie soit encore développée. » La normalisation économique franco-algérienne reste un chantier dont l’issue dépend en dernier ressort des décisions politiques que ni le MEDEF ni le CREA ne maîtrisent — mais qu’ils peuvent, par leur dialogue, contribuer à débloquer.
Safia Rahmani