Le secrétaire d’État adjoint américain Christopher Landau et le général Dagvin Anderson, commandant de l’AFRICOM, ont achevé mardi une visite de deux jours à Alger particulièrement dense, marquée par des audiences avec le président Tebboune, le chef d’état-major Chanegriha et plusieurs membres du gouvernement. La concomitance de cette visite avec la crise sécuritaire malienne et le lancement de l’exercice African Lion au Maroc éclaire la portée stratégique d’un déplacement qui combine sécurité, énergie et minerais rares.
La délégation américaine était arrivée à Alger le lundi 27 avril. Sa composition d’emblée signalait l’ambition de l’exercice : d’un côté un diplomate, Christopher Landau, numéro deux du département d’État effectuant sa première visite en Algérie ; de l’autre un militaire, le général Dagvin Anderson, commandant du Commandement des États-Unis pour l’Afrique. Que ces deux profils arrivent ensemble, et soient reçus en séquence par le président de la République, le chef d’état-major, le ministre des Affaires étrangères Ahmed Attaf, le ministre des Hydrocarbures Mohamed Arkab, le ministre des Mines Mourad Hanifi et le ministre du Commerce extérieur Kamel Rezig, dit beaucoup sur la nature de ce que Washington cherche à Alger : un partenariat à la fois sécuritaire, énergétique et minier, appuyé sur un dialogue politique au plus haut niveau.
Un mémorandum de janvier 2025 en cours de mise en œuvre
La visite du général Anderson au siège de l’état-major de l’ANP ce mardi s’inscrit dans la continuité formelle d’un mémorandum d’entente de coopération militaire signé en janvier 2025 entre les deux armées. C’est Chanegriha lui-même qui l’a rappelé dans son allocution d’accueil : la rencontre constitue « un nouveau maillon dans le renforcement du processus de coopération bilatérale, particulièrement après la signature en janvier 2025 du mémorandum d’entente dans le domaine de la coopération militaire ». Les discussions ont porté sur l’état d’avancement de ce cadre bilatéral, les mécanismes de coordination actuels entre les deux armées et les perspectives d’approfondissement. Le général Anderson, de son côté, a salué le « niveau de coordination multidimensionnelle » atteint et la contribution de l’ANP à la « stabilité et à la paix dans la région ». Il a signé le livre d’or de l’état-major avant la clôture de la réunion. La délégation américaine comprenait plusieurs officiers supérieurs ; la partie algérienne alignait pour sa part les commandants des forces terrestres, navales et aériennes, le secrétaire général du ministère de la Défense, le commandant de la Garde républicaine et plusieurs directeurs centraux — un format qui traduit le sérieux accordé à cette rencontre.
Le Sahel en feu comme toile de fond
Cette visite intervient dans un contexte régional qui lui confère une acuité particulière. Trois jours avant l’arrivée de la délégation à Alger, le Mali basculait dans une crise sécuritaire sans précédent : attaques coordonnées sur Bamako et Kati le 25 avril, mort du ministre de la Défense Sadio Camara, chute de Kidal aux mains d’une alliance inédite entre le GSIM et le Front de libération de l’Azawad, retrait de l’Africa Corps russe du nord du pays. Cette déstabilisation d’un voisin frontalier direct est précisément le type de scénario qui mobilise l’attention de l’AFRICOM, dont la mission centrale est la surveillance et la stabilisation du continent africain, avec une attention particulière à la bande sahélo-saharienne. Pour Alger, qui partage plus de 1 300 kilomètres de frontière avec le Mali et maintient depuis des décennies une présence diplomatique dans le conflit touareg, la crise actuelle pose des questions de sécurité aux frontières sud qui rejoignent directement les préoccupations américaines. Chanegriha a d’ailleurs rappelé dans son allocution le mandat de l’Algérie comme coordinateur de l’Union africaine pour la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent, soulignant les initiatives panafricaines qu’Alger a portées dans ce cadre — fonds financier africain dédié à la lutte antiterroriste, liste africaine des entités criminelles, mandat d’arrêt africain.
African Lion et la question de l’autonomie stratégique algérienne
La visite s’est déroulée le jour même du lancement de la 22e édition de l’exercice militaire multinational African Lion, co-organisé par les États-Unis et le Maroc sur des sites incluant Agadir, Tan-Tan et Dakhla, au Sahara occidental. L’Algérie n’y participe pas, comme les années précédentes — une posture constante qui reflète à la fois le refus d’Alger de cautionner la présence marocaine au Sahara occidental et sa doctrine de non-alignement militaire. Le fait que Washington maintienne simultanément cet exercice avec Rabat et une visite de haut niveau à Alger illustre la stratégie américaine de ne pas choisir entre ses deux interlocuteurs maghrébins. Pour Alger, cette dualité américaine est connue et assumée : l’Algérie entretient une coopération antiterroriste et en matière de renseignement avec Washington tout en refusant toute présence de base étrangère sur son sol et toute participation à des structures militaires multilatérales occidentales.
Énergie et minerais, l’autre dimension de la visite
Le volet économique de la délégation Landau-Anderson n’est pas secondaire. Les réunions avec Arkab, Hanifi et Rezig signalent l’intérêt américain pour trois dossiers précis : l’exploitation du gaz de schiste algérien, sur lequel des discussions avec ExxonMobil sont en cours dans le cadre d’Algeria Bid 2026 ; les minerais rares, dont l’Algérie possède des réserves significatives insuffisamment exploitées ; et les échanges commerciaux bilatéraux, dans un contexte où la ferme Baladna — projet d’élevage bovin d’un investissement de 3,5 milliards de dollars avec importation massive de bovins américains — venait d’enregistrer le lancement de sa deuxième phase, le 23 avril, pour 635 millions de dollars. Ce triple agenda sécuritaire, énergétique et commercial dessine le contour d’un partenariat algéro-américain en voie de densification, dont la visite Landau-Anderson constitue la manifestation la plus visible à ce jour.
Julien Moreau