Le détroit d’Ormuz au cœur de la tourmente : Brent à 112 dollars, les EAU quittent l’OPEP, Alger surveille l’onde de choc

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Julien Moreau
Julien Moreauhttps://alg247.com
Journaliste couvrant l’actualité politique et institutionnelle européenne et française. Il traite des politiques publiques, des débats sociétaux et des évolutions législatives dans leur contexte continental.

Alors que Donald Trump affirmait mardi que l’Iran souhaitait rouvrir « dès que possible » le détroit d’Ormuz, les Émirats arabes unis annonçaient dans la foulée leur retrait surprise de l’OPEP à compter du 1er mai, faisant bondir le baril de Brent au-delà de 112 dollars. Ces deux événements simultanés, qui se nouent deux mois après le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient, reconfigurent en profondeur la cartographie énergétique mondiale — et placent l’Algérie dans une position aussi inconfortable que potentiellement avantageuse.

La journée du 28 avril restera dans les annales des marchés pétroliers. En quelques heures, deux ruptures de taille ont secoué le secteur des hydrocarbures. Sur son réseau Truth Social, Donald Trump a publié en matinée que l’Iran venait de lui « faire savoir qu’il se trouve dans un état de crise » et souhaitait la réouverture du détroit d’Ormuz au plus vite. Quelques heures plus tard, Abu Dhabi confirmait par l’intermédiaire de son agence officielle WAM le retrait des Émirats arabes unis de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, mettant fin à plusieurs décennies d’appartenance à ce cartel. L’OPEP ne comptera désormais plus que douze membres : l’Algérie, Angola, Arabie saoudite, République du Congo, Gabon, Guinée équatoriale, Iran, Irak, Koweït, Libye, Nigeria et Venezuela.

Une sortie émiratie qui fragilise le cartel des producteurs

Le retrait des Émirats arabes unis constitue, selon l’analyste Jorge Leon de Rystad Energy, un tournant structurel pour l’OPEP. Abu Dhabi représente l’une des rares membres disposant d’une capacité de réserve significative — le levier central par lequel le groupe exerce son influence sur les cours mondiaux. La décision, officialisée mardi, reflète une accumulation de griefs. Les Émirats estiment que les autres États arabes du cartel n’ont pas suffisamment agi pour les protéger contre les attaques iraniennes qui ont visé leurs infrastructures depuis le 28 février. Elle traduit aussi l’alignement croissant d’Abu Dhabi avec Washington : Trump, qui accuse depuis des mois l’OPEP de « voler le reste du monde » en gonflant les prix, a salué immédiatement cette annonce comme une victoire diplomatique. Pour les analystes, les effets à court terme restent limités, les exportations du Golfe étant déjà paralysées par la fermeture du détroit. Mais l’implication à plus long terme est un affaiblissement structurel d’une organisation déjà fragilisée par la guerre.

À Ormuz, une proposition iranienne à l’examen — sans certitude

La déclaration trumpienne sur la volonté iranienne de rouvrir le détroit mérite d’être replacée dans son contexte. Selon CNN, citant des sources proches du dossier, le président américain aurait laissé entendre lors d’une réunion lundi qu’il lui semblait peu probable d’accepter l’offre transmise par Téhéran via des médiateurs pakistanais. La porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, a confirmé que la proposition avait été « discutée », tout en précisant que les « lignes rouges du président » restaient intactes. De son côté, l’Iran conditionne la réouverture du détroit à la levée du blocus naval américain sur ses ports, décidé le 13 avril, en refusant d’articuler cette étape à un accord préalable sur son programme nucléaire. Téhéran estime par ailleurs que les États-Unis ne sont « plus en position de dicter leur politique à des nations indépendantes ». Le Qatar, depuis la coulisse, a alerté sur le risque d’un « conflit gelé » dans le Golfe. Devant le Conseil de sécurité, le secrétaire général de l’ONU António Guterres a rappelé que « la force du droit doit toujours prévaloir sur le droit de la force ». La situation demeure donc suspendue : le cessez-le-feu est en vigueur depuis trois semaines, mais le détroit reste verrouillé, et 39 navires ont d’ores et déjà été redirigés depuis l’entrée en vigueur du blocus américain.

Sonatrach entre aubaine et contraintes structurelles

Pour Alger, les chiffres parlent d’eux-mêmes. La loi de finances 2026 a été calibrée sur un prix de référence de 60 dollars le baril ; le Brent s’affiche ce mardi à 112 dollars, soit près du double. Cette marge extraordinaire alimente des recettes en devises bien supérieures aux prévisions, dans un pays où les hydrocarbures représentent plus de 90 % des ressources extérieures. La position géographique de l’Algérie constitue un avantage décisif dans ce contexte : contrairement aux producteurs du Golfe, dont les flux sont bloqués en amont d’Ormuz, Sonatrach achemine son pétrole et son gaz directement vers l’Europe via la Méditerranée, par les gazoducs Transmed et Medgaz ainsi que par les terminaux de Skikda et d’Arzew. Les exportations algériennes de GNL ont d’ailleurs bondi de 74 % durant les deux premières semaines de mars par rapport à la période précédant le conflit, selon les données rapportées mardi par Maghreb Émergent lors du CEO Survey Algeria organisé à Alger. Le ministre des Hydrocarbures Mohamed Arkab a réaffirmé à cette occasion la « fiabilité » du pays comme fournisseur stratégique. Rome étudie par ailleurs la possibilité de porter les volumes Transmed à 30 à 35 milliards de mètres cubes par an, selon des informations évoquées lors du même événement.

Des contraintes industrielles qui tempèrent les projections

Ce tableau favorable se heurte cependant à des limites opérationnelles bien réelles. La production algérienne de gaz naturel a reculé pour la troisième année consécutive, à 101,84 milliards de mètres cubes en 2025 contre 104,5 milliards l’année précédente, selon les données de Sonatrach. La consommation intérieure, portée par un secteur électrique alimenté à 99 % au gaz, progresse simultanément, réduisant la marge d’exportation nette. Exporter davantage tout en absorbant une demande nationale en croissance structurelle suppose une relance de l’exploration qui nécessite du temps avant de produire ses effets, quand bien même Sonatrach a annoncé un plan d’investissement de 60 milliards de dollars sur 2025-2029, dont 80 % orientés vers l’exploration et la production. Par ailleurs, la flambée actuelle des cours repose en partie sur une prime de risque géopolitique susceptible de se dégonfler rapidement si les négociations américano-iraniennes aboutissent à un accord. Une réouverture du détroit d’Ormuz remettrait mécaniquement sur le marché des volumes considérables, et provoquerait une correction des prix dont l’amplitude reste difficile à anticiper.

Un poids accru au sein d’un OPEP reconfiguré

Le départ des Émirats arabes unis modifie aussi le rapport de forces au sein de l’organisation à laquelle Alger appartient. Avec douze membres désormais, l’OPEP voit son poids diminuer au moment précis où sa capacité de régulation est mise à rude épreuve par le conflit. Pour l’Algérie, membre fondateur du cartel depuis 1969 et dont la voix est traditionnellement celle de la modération, cette recomposition ouvre des interrogations sur la gouvernance future de l’organisation, d’autant que les grandes puissances productrices du Golfe — Arabie saoudite, Irak, Koweït — se retrouvent dans l’incapacité d’exporter normalement. Alger pourrait être amenée à jouer un rôle de stabilisateur plus actif que par le passé, au sein d’un cartel structurellement affaibli mais dont les décisions n’ont jamais eu autant de portée.

La réponse de Washington à la proposition iranienne, attendue dans les prochains jours, orientera l’évolution des marchés. Si un accord venait à se dessiner, la correction des prix serait immédiate et brutale ; si les négociations échouent, la prime géopolitique se maintiendrait, alimentant des recettes considérables pour Sonatrach mais pesant sur les économies importatrices que sont les partenaires africains et méditerranéens de l’Algérie.

Julien Moreau

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