Farid Zinedine Bencheikh, ancien directeur général de la Sûreté nationale, a été placé sous mandat de dépôt par le tribunal militaire de Blida fin septembre 2024, pour des chefs d’accusation d’une gravité sans précédent dans l’histoire récente de la police algérienne. L’affaire, qui mêle des présumées connexions diplomatiques, cyberactivisme et guerre des clans au sommet de l’État, plonge les institutions sécuritaires dans une turbulence inédite.
Criminologue de formation, auteur de plusieurs ouvrages sur le terrorisme et le crime organisé, Farid Zinedine Bencheikh avait été nommé à la tête de la Direction générale de la Sûreté nationale le 15 mars 2021, dans un contexte de recomposition du paysage sécuritaire algérien. Lorsqu’il avait pris ses fonctions, il incarnait un profil sensiblement différent de celui de ses prédécesseurs — chercheur en psychologie criminelle, ancien praticien dans des établissements pénitentiaires parisiens. Moins de trois ans plus tard, le 8 janvier 2024, il était brutalement écarté de son poste, remplacé par Ali Badaoui dans des circonstances que ses proches ont immédiatement qualifiées d’humiliantes. Depuis lors, l’enquête confiée aux officiers de la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA) a pris une ampleur considérable, se soldant par des interpellations dans le milieu des cyberactivistes en Algérie, mais aussi parmi certains de ses proches collaborateurs, dont le directeur central de la communication de la DGSN.
Un iPhone volé à Paris à l’origine d’une instruction militaire
L’affaire trouve son point de départ dans le vol, lors d’un passage à Paris, du téléphone portable de Said Bensdira, ancien journaliste établi à Londres. L’appareil s’est retrouvé sur le bureau de l’ex-DGSN, lequel aurait fait appel à des techniciens pour extraire les informations contenues dans sa mémoire — des données qui concerneraient de hauts responsables de la Présidence et de l’Armée. Cet incident en apparence anecdotique a déclenché une série de rapports transmis au chef de l’État, alimentant la thèse d’un complot contre sa personne. Par ailleurs, certaines informations issues de cet appareil auraient été transmises à des personnes actives sur les réseaux sociaux à l’étranger, lesquelles ont depuis lors fait l’objet de condamnations par la justice algérienne. C’est à partir de cet enchaînement que la Direction centrale de la sécurité de l’armée a ouvert une enquête formelle, confiée à ses propres officiers, et que le dossier a basculé dans le giron de la justice militaire.
Des connexions présumées avec la diplomatie française au cœur de l’instruction
Farid Bencheikh a été déféré devant le juge d’instruction du tribunal militaire de Blida pour être entendu sur de présumées connexions avec des cyberactivistes algériens installés à l’étranger, qu’il aurait utilisés pour porter atteinte aux institutions de l’Armée et de la Présidence à travers des attaques coordonnées contre leurs responsables et leurs cadres. Mais c’est l’autre volet de l’instruction qui confère à cette affaire une dimension diplomatique particulièrement sensible : l’ancien directeur a été inculpé pour ses présumées connexions avec un ancien ambassadeur de France à Alger et un des chefs d’antenne de la chancellerie française. Ces accusations, si elles venaient à être confirmées par un tribunal, constitueraient les charges les plus graves jamais retenues contre un ancien chef de la police nationale algérienne. Bencheikh a nié toute implication délictuelle selon des sources proches de son entourage, mais aucune déclaration publique officielle n’a été publiée en son nom depuis son placement en détention.
Le deuxième patron de la police à se retrouver derrière les barreaux
Farid Bencheikh est le deuxième chef de la police algérienne à se retrouver en détention, après le général Abdelghani Hamel, arrêté en 2019 et condamné pour corruption. La comparaison s’arrête toutefois là : à la différence de Hamel, jugé par un tribunal civil pour des faits de corruption, Bencheikh a été déféré devant la justice militaire pour des accusations de loin plus graves. Cette compétence militaire n’est pas anodine. En Algérie, le tribunal militaire de Blida est compétent pour connaître des affaires touchant à la sécurité nationale, aux atteintes aux institutions de l’État et aux infractions impliquant des membres des forces de sécurité ou des civils accusés de complot contre l’ordre constitutionnel. Dès lors, le fait que l’instruction soit conduite par ce tribunal — et non par une juridiction civile — signale d’emblée la gravité de ce que les autorités estiment être en jeu. Depuis avril 2024, la cour militaire de Blida a enregistré plusieurs inculpations dans ce dossier et ordonné des enquêtes complémentaires pour en clarifier la complexité.
Un limogeage sous tension dans un contexte de recomposition sécuritaire
Pour comprendre la trajectoire qui a conduit Bencheikh du bureau du DGSN à la prison militaire, il faut remonter aux rivalités structurelles qui traversent l’appareil sécuritaire algérien depuis le départ du général Toufik en 2015. Coopté à la tête de la DGSN par le clan présidentiel en mars 2021, Bencheikh était depuis lors l’objet d’une attention soutenue de la part des autres services — DGDSE, DGSI, DCSA — qui avaient progressivement repris la mainmise sécuritaire sur le pays. Son éviction le 8 janvier 2024, officiellement justifiée par la découverte d’un migrant clandestin caché dans le train d’atterrissage d’un avion d’Air Algérie en provenance d’Oran, n’a convaincu personne en Algérie selon plusieurs médias indépendants. Plusieurs observateurs ont, depuis lors, interprété son limogeage comme le résultat d’un rapport de forces défavorable au sein des services, accentué par sa proximité supposée avec certains cercles présidentiels dont l’influence se serait érodée.
Une procédure judiciaire dont l’issue reste ouverte
Après un premier placement en détention provisoire en avril 2024, Bencheikh avait été remis en liberté une dizaine de jours plus tard, à l’issue de son audition par le juge d’instruction. C’est donc un second mandat de dépôt, prononcé fin septembre 2024 à l’issue d’un complément d’enquête, qui a cette fois-ci conduit à son incarcération durable. Les investigations menées par la DCSA ont entraîné des arrestations dans le milieu des cyberactivistes, ainsi que parmi des proches collaborateurs de Bencheikh, dont son directeur de communication. L’instruction est toujours en cours au moment de la publication de cet article, et aucune date d’audience au fond n’a été rendue publique par le tribunal militaire de Blida, dont les procédures demeurent, par nature, confidentielles. La question centrale — celle de savoir si les accusations portées par la DCSA résisteront à l’examen d’un tribunal — reste entière. Les prochaines semaines diront si des renvois en jugement sont prononcés, ou si l’instruction débouche sur un non-lieu partiel pour certains des chefs d’accusation retenus.
Karim Haddad