Dans un article publié mercredi sur son blog Substack, le prix Nobel d’économie Paul Krugman accuse l’administration Trump d’être largement influencée par les fonds pétroliers du Golfe persique. Il relie cette emprise à la récente attaque contre l’Iran, à l’hostilité affichée envers les énergies renouvelables et à des promesses d’investissements étrangers jugées douteuses, mettant en lumière un enjeu majeur pour la politique énergétique et étrangère des États-Unis.
Les faits : une attaque contre l’Iran aux causes multiples
Intitulé « Donald Trump, Petropresident » et publié le 18 mars 2026, l’article de Paul Krugman s’interroge d’emblée sur les motivations de l’attaque américaine contre l’Iran. Selon lui, la décision pourrait répondre à un calcul électoral destiné à redresser des sondages défavorables, à une tentative de détourner l’attention des dossiers Epstein ou de l’inflation, ou encore à des pressions du gouvernement israélien. L’économiste souligne toutefois qu’une telle erreur stratégique procède rarement d’une cause unique, mais plutôt d’un faisceau de facteurs convergents.
Dans ce cadre, il met en avant l’influence croissante des capitaux pétroliers, en particulier ceux issus des pétromonarchies du Golfe. Cette lecture s’inscrit dans un tableau plus large où la politique intérieure et extérieure américaine semble orientée vers la défense des énergies fossiles, au détriment des alternatives durables.
L’attaque contre l’Iran, qualifiée de « débâcle » par Krugman, intervient dans un contexte de fortes tensions au Moyen-Orient, avec des répercussions immédiates sur les marchés pétroliers mondiaux. L’administration Trump a engagé des milliards de dollars dans des frappes contre un pays décrit comme une puissance de second plan, sans parvenir à renverser le régime. L’opération apparaît ainsi comme un pari risqué, aux coûts humains et financiers élevés pour les contribuables américains. Les stocks de munitions sophistiquées se sont sensiblement réduits, tandis que l’Iran conserve sa capacité à perturber près d’un cinquième de l’approvisionnement mondial en pétrole.
Le contexte : investissements étrangers et enrichissement personnel
Pour éclairer cette orientation, Krugman revient sur les promesses d’investissements étrangers mises en avant par Donald Trump lors de son discours sur l’Union en février 2026. Le président y a évoqué plus de 18 000 milliards de dollars d’engagements, un chiffre jugé invérifiable et largement exagéré. En réalité, les annonces concrètes atteindraient environ 6 000 milliards de dollars, souvent sous forme de déclarations d’intention.
Fait notable, les pétroÉtats du Golfe — Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar et Koweït — représentent une part disproportionnée de ces montants, chacun dépassant les engagements de l’Union européenne, malgré des économies bien plus modestes.
Au-delà des annonces macroéconomiques, ces flux financiers irriguent également les affaires privées de la famille Trump. Selon le New York Times, Donald Trump aurait perçu au moins 1,4 milliard de dollars depuis son retour à la Maison Blanche, incluant notamment un jet de 400 millions offert par le Qatar et des ventes massives de cryptomonnaies. Le Wall Street Journal évoque, de son côté, un investissement discret de 500 millions de dollars d’un prince d’Abu Dhabi dans World Liberty Financial, l’empire crypto des Trump. Jared Kushner, gendre du président, négocie au Moyen-Orient tout en levant des fonds auprès du fonds souverain saoudien. Cette imbrication entre intérêts publics et privés illustre une porosité structurelle, facilitée par l’opacité et les ressources des pétromonarchies.
Les acteurs : du lobby pétrolier américain aux dynasties du Golfe
L’influence pétrolière s’exerce à plusieurs niveaux. Aux États-Unis, le secteur du pétrole et du gaz a massivement soutenu les républicains lors des élections de 2024. Mais, selon Krugman, l’argent du Golfe joue un rôle déterminant en raison de sa puissance financière et de son opacité. Contrairement aux démocraties occidentales, ces États ne distinguent pas clairement intérêts publics et enrichissement privé, ce qui les rend particulièrement efficaces pour influencer des responsables politiques étrangers.
Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane apparaît comme un acteur central : il aurait multiplié les appels privés à Donald Trump pour encourager l’attaque contre l’Iran, malgré des positions publiques plus nuancées.
Krugman établit un parallèle entre la politique énergétique de Trump et celle qu’adopterait Riyad aux commandes des États-Unis. L’administration manifeste une hostilité marquée envers les énergies renouvelables, nourrie à la fois par des considérations idéologiques et par des facteurs personnels. Dans le même temps, des médias comme The Guardian rappellent que l’Arabie saoudite freine depuis longtemps les initiatives climatiques internationales. Dans ce contexte, les intérêts convergent : les monarchies pétrolières trouvent en Trump un allié objectif pour préserver leur modèle économique.
Les enjeux : énergie, guerre et corruption
Pour Krugman, l’enjeu central réside dans la dépendance croissante des États-Unis à ces capitaux, qui orientent la politique énergétique vers un modèle rétrograde. En freinant les renouvelables, l’administration protège à la fois les intérêts fossiles nationaux et ceux du Golfe. Cette stratégie accroît la vulnérabilité des États-Unis face aux chocs pétroliers, au moment même où le conflit avec l’Iran fait grimper les prix de l’énergie.
Sur le plan géopolitique, la guerre amplifie les risques. Le détroit d’Ormuz reste sous tension, tandis que les appels à une coalition internationale pour sécuriser le transport maritime peinent à aboutir. Les déclarations rassurantes de Donald Trump sur les prix de l’essence sont contredites par les faits. Parallèlement, les alliés traditionnels, notamment européens, expriment une défiance croissante envers une administration jugée imprévisible. L’ensemble dessine les contours d’une dérive où l’argent pétrolier influence à la fois les choix politiques et les orientations stratégiques.
Perspectives immédiates : un fiasco en cours
À court terme, Mohammed ben Salmane regretterait déjà son rôle dans la promotion du conflit, selon des sources citées par Krugman. L’opération militaire, que l’économiste qualifie d’« Epic FUBAR », a épuisé les ressources américaines sans produire de résultats décisifs. Dans le même temps, les droits de douane imposés par Trump, contestés devant les tribunaux, fragilisent les relations commerciales avec l’Europe.
Les prix du pétrole atteignent des niveaux inédits depuis plusieurs années, alimentant inflation et tensions internes. La dépendance aux promesses d’investissements du Golfe, dont la solidité reste incertaine, renforce les inquiétudes. Krugman invite ainsi à « suivre l’argent pétrolier » pour comprendre cette séquence, tout en évitant toute explication simpliste. Les prochains mois pourraient révéler l’ampleur des conséquences, tant sur le plan militaire qu’énergétique.
Contexte historique : une relation ancienne et ambiguë
Les relations entre les États-Unis et les pétromonarchies remontent aux années 1940, notamment à l’accord du Quincy en 1945 entre Roosevelt et Ibn Saoud. Elles ont oscillé entre coopération stratégique et tensions, en particulier sur les droits humains, comme après l’assassinat de Jamal Khashoggi en 2018.
Sous Donald Trump, ces liens se sont intensifiés, notamment via des canaux privés et financiers. Si l’influence saoudienne n’est pas nouvelle, son poids dans la politique énergétique américaine depuis 2025 marque, selon Krugman, un tournant significatif.
Paul Krugman est un économiste américain, professeur à la City University of New York et lauréat du prix Nobel d’économie en 2008 pour ses travaux sur le commerce international et la géographie économique. Ancien chroniqueur du New York Times pendant plus de vingt ans, il est reconnu pour ses prises de position engagées sur les politiques économiques, les inégalités et les dérives politiques aux États-Unis. Ses analyses, souvent critiques à l’égard des administrations républicaines, font de lui une figure influente du débat public international.
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