Emmanuel Todd défend dans ce texte l’idée que nous sommes déjà entrés dans une forme de guerre mondiale, structurée autour du déclin des États‑Unis, de la recomposition des alliances et d’un réarmement allemand perçu comme inquiétant. Il articule cette thèse à partir de son approche démographique et historique, en insistant sur la fragilisation interne des États‑Unis et sur la transformation du conflit ukrainien en affrontement systémique entre l’Occident et un bloc Russie‑Chine soutenu par de nombreux pays du Sud global.
Les faits mis en avant
L’entretien publié sur Substack reprend un dialogue d’Emmanuel Todd avec l’hebdomadaire suisse Die Weltwoche, daté de fin février 2026 et mis en ligne en français sous le titre « Le début d’une guerre mondiale ». L’historien y affirme que le conflit déclenché par l’invasion russe de l’Ukraine a progressivement cessé d’être une guerre territoriale régionale pour devenir un affrontement global, à la fois militaire en Ukraine et économique à l’échelle planétaire.
Todd soutient que l’ensemble des pays occidentaux – États‑Unis, Europe, Japon – se trouvent désormais engagés dans une confrontation de long terme avec la Russie soutenue par la Chine, ce qui, selon lui, correspond déjà à une « troisième guerre mondiale », même en l’absence de confrontation directe entre grandes puissances nucléaires. Il estime que cette guerre est « existentielle » non seulement pour la Russie, mais aussi pour les États‑Unis, incapables à ses yeux de reculer sans mettre en cause la légitimité de leur ordre international.
Un cadre d’analyse fondé sur le déclin américain
Comme dans ses travaux précédents, Emmanuel Todd mobilise des indicateurs démographiques et éducatifs pour étayer l’idée d’un déclin structurel de la puissance américaine. Il rappelle qu’il avait anticipé la chute de l’URSS à partir de la remontée de la mortalité infantile et applique aujourd’hui un raisonnement voisin à la société américaine, en évoquant une dégradation des indicateurs sociaux et une baisse relative du niveau de formation technique.
Dans ce cadre, il insiste notamment sur la faible proportion d’étudiants américains en ingénierie, qu’il situe autour de 7%, contre environ 25% en Russie, y voyant un signe de désindustrialisation et de perte de capacité productive face aux concurrents eurasiens. Ce déclin relatif, conjugué à un endettement massif et à des fractures internes, l’amène à parler d’un « empire américain » qui s’effondrerait progressivement, de manière comparable à la désagrégation de l’Union soviétique dans les années 1980.
Le rôle central de l’Allemagne et de l’Europe
Une partie importante de l’entretien est consacrée à l’Allemagne, que Todd décrit depuis plusieurs années comme le pivot stratégique de la crise ukrainienne. Il reprend l’idée, déjà formulée en 2023, que « cette guerre concerne l’Allemagne », en ce sens que l’un des objectifs de Washington aurait été, selon lui, d’empêcher le rapprochement énergétique et industriel entre Berlin et Moscou.
Todd rappelle que l’expansion de l’OTAN vers l’Est lui apparaît moins comme un mouvement dirigé prioritairement contre la Russie que comme un instrument pour contenir l’affirmation de la puissance allemande au sein de l’Europe réunifiée. La destruction de fait des liaisons gazières entre la Russie et l’Allemagne, la rupture énergétique et les sanctions sont interprétées comme les éléments d’une mise sous tutelle durable de l’économie allemande et, par ricochet, de l’Union européenne.
Une critique de la position européenne
Dans cette grille de lecture, l’Europe apparaît comme la grande perdante de la séquence ouverte par l’invasion de l’Ukraine. Todd affirme que les économies européennes supportent un coût disproportionné des sanctions, de la rupture énergétique et de la militarisation du continent, tout en restant dépendantes des orientations stratégiques américaines.
Il décrit une Europe entraînée dans un conflit qu’elle ne maîtrise pas, contrainte de suivre Washington tant sur le plan militaire que sur le plan économique, tout en subissant une désindustrialisation accélérée et une hausse du coût de l’énergie. À ses yeux, la relation entre les États‑Unis et leurs alliés européens relève de plus en plus d’un rapport asymétrique, voire néocolonial, dans lequel les capitales européennes perdent de leur autonomie stratégique.
Les États‑Unis comme moteur de la confrontation
Une autre dimension forte du texte réside dans la description du rôle américain dans cette « guerre mondiale » diffuse. Todd compare, avec prudence mais de manière provocatrice, la dynamique actuelle au rôle agressif de l’Allemagne nazie dans les années 1930, tout en précisant qu’il se méfie des analogies historiques trop littérales.
Il estime néanmoins que, dans le conflit contemporain, l’initiative de l’escalade reviendrait davantage à Washington qu’à Moscou, notamment sur le terrain économique et technologique. Il met également en cause la pratique diplomatique américaine contemporaine, qu’il juge fondée sur la pression, la menace de sanctions et l’extension permanente des alliances, au détriment d’arrangements de sécurité partagés.
Dans ce contexte, le conflit en Ukraine lui apparaît comme un des théâtres d’une confrontation plus large visant, selon lui, à contenir non seulement la Russie mais aussi la Chine, et à préserver par tous les moyens la centralité du dollar et du système financier américain.
La mise en garde contre un réarmement allemand
L’article insiste sur un autre thème récurrent chez Todd : la crainte d’une Allemagne réarmée et frustrée au cœur du continent européen. Il note que l’Allemagne, redevenue puissance centrale après la réunification, s’est engagée depuis 2022 dans un effort de réarmement important, dans un climat de tension extrême avec la Russie et de crispation interne.
Todd rappelle que, dans la conception gaullienne, la dissuasion nucléaire française devait précisément servir de garantie ultime contre le retour d’une hégémonie militaire allemande en Europe de l’Ouest. Il met en garde contre le risque d’un durcissement croissant de la politique allemande, cherchant des boucs émissaires dans un contexte de crise économique et de polarisation politique, avec une détérioration progressive des relations franco‑allemandes sur fond de divergences stratégiques.
Une vision binaire de l’affrontement mondial
Pour caractériser la phase actuelle, Todd parle d’un affrontement structuré entre un « bloc occidental » emmené par les États‑Unis et un ensemble Russie‑Chine, soutenu par de nombreux pays du Sud global. Il considère que la prolongation de la guerre en Ukraine, les tensions autour de Taïwan et les crises au Moyen‑Orient participent d’une même recomposition géopolitique, marquée par l’érosion de la domination occidentale.
L’historien anticipe, dans ce cadre, un renforcement relatif de grandes puissances démographiques comme l’Inde ou certains pays émergents, qui profiteraient de la rivalité entre blocs pour négocier à leur avantage, tandis que l’Europe s’enfoncerait dans la stagnation. Il associe ce basculement à une mutation des valeurs et des structures familiales, thème central de son œuvre, qu’il relie à la montée d’un certain nihilisme dans les sociétés occidentales.
Réception et controverses autour de ses thèses
Les positions d’Emmanuel Todd sur la guerre en Ukraine et sur le rôle des États‑Unis suscitent depuis 2022 de vifs débats dans l’espace public français et européen. Ses analyses sont relayées par une partie de la presse critique de l’OTAN et par des médias alternatifs, tandis que de nombreux chercheurs en relations internationales lui reprochent de minimiser la responsabilité de la Russie dans le déclenchement du conflit et d’adopter une lecture trop déterministe du déclin occidental.
Ses entretiens récents, notamment avec des médias comme Die Weltwoche ou Strategic Culture, ont aussi été critiqués pour leur proximité avec des plateformes conservatrices ou pro‑russes, ce qui nourrit les interrogations sur l’usage politique de ses travaux. Todd revendique toutefois une position d’analyste indépendant, arguant que sa démarche repose sur des séries statistiques de long terme et sur une comparaison des trajectoires impériales, plus que sur une prise de position idéologique ponctuelle.
Enjeux immédiats mis en lumière
En intitulant cet entretien « Le début d’une guerre mondiale », Emmanuel Todd cherche surtout à souligner le caractère structurel et durable de la confrontation en cours, au‑delà des péripéties militaires quotidiennes. Il insiste sur le fait qu’aucun des acteurs centraux – États‑Unis, Russie, Chine – ne peut, selon lui, se retirer sans perte majeure de crédibilité, ce qui alimenterait une logique de conflit prolongé.
Pour l’Europe et en particulier pour la France et l’Allemagne, il pointe des choix stratégiques à court terme concernant le réarmement, la dépendance énergétique et le degré d’alignement sur Washington, qu’il présente comme déterminants pour leur position dans le monde à venir. Sa mise en garde vise enfin le risque d’escalade, y compris nucléaire tactique, dans un contexte où l’opinion publique aurait du mal à mesurer la radicalité des ruptures en cours, comme ce fut le cas, rappelle‑t‑il, avant les grandes catastrophes du XXe siècle.
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