Plus de six décennies après les premières explosions à Reggane, Paris continue de refuser la transmission des documents topographiques permettant de localiser les déchets radioactifs enfouis dans le Sahara algérien. Ce blocage persistant, réactivé par une récente enquête d’ObservAlgérie, s’inscrit dans un contentieux mémoriel qui empoisonne les relations franco-algériennes — et que la loi de criminalisation de la colonisation, adoptée en mars 2026, a replacé au cœur de l’agenda diplomatique.
Le 13 février 1960, à Reggane, dans le désert de l’Adrar, la France détonait son premier engin nucléaire sur sol algérien. Baptisée « Gerboise bleue », l’explosion libéra une puissance de 70 kilotonnes, soit quatre fois la bombe d’Hiroshima. Il y aurait encore, sous ces sables, des ferrailles contaminées, des billes de plutonium, des avions et des conteneurs en acier que l’armée française avait délibérément enfouis. En 2026, aucun de ces objets n’a été exhumé, et les cartes qui permettraient de les localiser n’ont toujours pas été remises à l’Algérie. C’est ce que rappelle une enquête publiée le 27 avril par ObservAlgérie, qui cite Jean-Marie Collin, directeur de la branche française de la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN) : « la France dispose de tous les enregistrements techniques et topographiques permettant de localiser précisément ces déchets. » Sa raison principale pour ne pas les transmettre ? La crainte des conséquences juridiques et financières d’une reconnaissance pleine et entière du désastre.
Reggane et In Ekker : un bilan que Paris n’assume pas
Entre le 13 février 1960 et le 16 février 1966, la France a mené dix-sept essais nucléaires sur le territoire algérien — quatre explosions atmosphériques à Reggane, treize tirs souterrains dans le massif du Hoggar, à In Ekker. Cette chronologie mérite d’être soulignée : quatre de ces essais ont eu lieu après l’indépendance de l’Algérie, en juillet 1962, une clause secrète des accords d’Évian ayant autorisé Paris à poursuivre ses expérimentations jusqu’en 1966. À ces dix-sept essais s’ajoutent une quarantaine d’explosions complémentaires utilisant de faibles quantités de plutonium à Hamoudia et Tan Ataram, ainsi qu’une base d’essais d’armes chimiques à B2-Namous dont le sort reste partiellement inconnu. Sur le plan environnemental, des chercheurs algériens ont recensé sur le seul site de Hamoudia 421 679 fragments de sable vitrifié contaminé, dispersés sur une superficie d’environ 4 814 kilomètres carrés, selon les données rapportées par ICAN France et l’Observatoire des armements. Douze des treize essais souterrains d’In Ekker ont entraîné des fuites radioactives, selon plusieurs études indépendantes. L’accident de Béryl, en mai 1962, avait provoqué un rejet massif de lave radioactive hors de la montagne ; la paroi du Taourirt Tan Afella demeure contaminée à des niveaux mesurables.
Une loi d’indemnisation quasi inopérante en Algérie
Face à ces réalités, le mécanisme de réparation mis en place par la France apparaît singulièrement défaillant. La loi Morin, adoptée le 5 janvier 2010, a instauré un comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN) en théorie ouvert aux ressortissants algériens. En pratique, sur près de 400 000 personnes potentiellement exposées — dont quelque 40 000 Algériens civils et des nomades touaregs qui n’ont jamais été informés des dangers — seules 1 026 ont obtenu le statut de victime depuis l’entrée en vigueur du texte. Parmi elles, deux personnes seulement résident en Algérie. Un seul ressortissant algérien a été indemnisé à ce jour, selon les données du CIVEN. Les obstacles sont multiples. Le périmètre des zones reconnues comme irradiées s’arrête souvent aux abords immédiats des villages, excluant de fait les populations nomades. Les formulaires de demande n’ont été traduits en arabe algérien qu’en 2023, soit treize ans après l’adoption de la loi. Pour les familles touarègues, produire des documents attestant de leur présence à des dates précises dans le désert relève de l’impossible administratif. Une nouvelle proposition de loi, portée à l’Assemblée nationale française par la députée Mireille Reid-Arbelot avec le soutien de Didier Le Gac, vise à introduire une présomption d’exposition fondée sur le risque réel et non plus sur un seuil dosimétrique strict, afin d’élargir le nombre de bénéficiaires potentiels. Ce texte est toujours en cours d’examen.
Alger prend les choses en main, sans attendre Paris
Devant l’immobilisme français, l’Algérie a décidé d’agir seule. Le 14 février 2026, le ministère de la Défense nationale a lancé, en coordination avec l’Agence nationale de réhabilitation des anciens sites d’essais nucléaires français — créée en mai 2021 — une opération de décontamination sur le site de Taourirt Tan Afella, à In Ekker dans la wilaya de Tamanrasset. C’est la première intervention de cette nature depuis l’indépendance. Une journée d’étude parlementaire tenue en février 2025 avait abouti à des recommandations incluant la création d’un centre de la mémoire nucléaire et la collecte de témoignages. Jean-Marie Collin a suggéré d’y inviter prochainement des journalistes et des responsables français pour constater l’ampleur du chantier. Cette initiative algérienne unilatérale illustre à la fois la volonté de ne plus attendre et la limite de cette attente : sans les cartes françaises, le travail de décontamination s’effectue à tâtons, dans un désert où les déchets enfouis ne sont pas tous connus.
Le nucléaire saharien, levier juridique dans la loi de mars 2026
Ce contentieux ne se réduit pas à une querelle technique sur des documents cartographiques. Il s’inscrit dans un rapport de force mémoriel et juridique qui a pris une nouvelle dimension avec la législation algérienne de 2025-2026. La loi sur la criminalisation de la colonisation française, votée une première fois à l’unanimité par l’Assemblée populaire nationale le 24 décembre 2025, puis amendée et adoptée dans sa version définitive le 9 mars 2026, maintient explicitement la demande de compensations pour les victimes des essais nucléaires — même après que les exigences d’excuses officielles généralisées ont été retirées du texte. Cette architecture juridique permet à Alger de disposer d’un instrument de pression durable sur Paris, au moment précis où les deux pays tentent de normaliser leurs relations après une crise diplomatique ouverte à l’été 2024. La France a qualifié dès décembre 2025 l’initiative initiale d’« hostile », sans pour autant modifier sa position sur la question des cartes ni sur l’accessibilité réelle du mécanisme d’indemnisation.
Sur le plan international, un levier supplémentaire se profile. L’Algérie a signé le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires en septembre 2017, sans le ratifier à ce jour. Le premier congrès d’examen de ce traité, prévu du 27 novembre au 2 décembre 2026 au siège des Nations unies à New York, pourrait acter la création d’un fonds d’aide aux États affectés par des explosions nucléaires, ce qui placerait Alger en position de demandeur légitimé par le droit international. La décision algérienne de ratifier ou non ce texte avant cette échéance constitue dès lors un signal diplomatique à surveiller. Pour l’heure, sous les sables du Taourirt Tan Afella, des hommes du génie algérien décontaminent ce que la République française a refusé, soixante ans durant, de venir nettoyer.
Karim Haddad