Géopolitique du Maghreb

Géopolitique du Maghreb : rivalités, fractures et recompositions d’une région stratégique

Cinq pays, 100 millions d’habitants, des réserves énergétiques parmi les plus importantes d’Afrique et une position à la charnière de l’Europe, du Sahel et du monde arabe : le Maghreb est l’une des régions les plus stratégiques de la planète. Il est aussi l’une des moins intégrées. Divisé par la rivalité algéro-marocaine, fragmenté par la crise libyenne, secoué par les instabilités tunisienne et sahélienne, il présente en 2026 le paradoxe d’une région dont le potentiel collectif est immense et dont les dynamiques internes semblent structurellement incapables de le réaliser.


Introduction

Le terme “Maghreb” – “l’Occident” en arabe – désigne la partie occidentale du monde arabe, une région qui partage une géographie commune, une histoire en grande partie parallèle et des cultures entrelacées depuis des millénaires. L’Algérie, le Maroc, la Tunisie, la Libye et la Mauritanie forment officiellement l’Union du Maghreb arabe (UMA), fondée en 1989 avec l’ambition de bâtir un espace d’intégration comparable à l’Union européenne. Trente-sept ans après sa création, l’UMA est en état de mort clinique. Ses institutions ne se réunissent plus, sa frontière terrestre la plus symbolique – celle entre l’Algérie et le Maroc – est fermée depuis 1994, et la rivalité entre ses deux membres les plus puissants structure, par contagion, l’ensemble des dynamiques régionales.

Comprendre la géopolitique du Maghreb en 2026, c’est saisir simultanément plusieurs lignes de fracture : la rivalité algéro-marocaine qui paralysé l’intégration et se déplace vers de nouveaux terrains (Sahel, diplomatie africaine, armements) ; l’impasse libyenne qui fait du pays le plus riche en pétrole de la région un État fantôme disputé par des puissances extérieures ; la dérive autoritaire tunisienne qui fait reculer le seul bilan démocratique du Printemps arabe ; et la menace jihadiste sahélienne qui frappe aux frontières méridionales de plusieurs pays maghrébins. À ces fractures internes s’ajoute la compétition entre grandes puissances – Europe, États-Unis, Chine, Russie, Turquie – pour étendre leur influence dans une région qu’elles perçoivent toutes, chacune à sa façon, comme stratégique.


Les chiffres clés

IndicateurDonnéeSource
Population du Maghreb (5 pays)~107 millions d’habitantsONU, 2025
PIB combiné (estimation 2025)~550 milliards de dollarsFMI / Banque mondiale
Dépenses militaires au Maghreb (2024)30,2 milliards de dollars (+8,8 %)SIPRI, rapport 2025
Part Algérie + Maroc dans les dépenses militaires90 % du total maghrébinSIPRI, 2025
Budget de défense algérien (2025)9,3 milliards de dollars (6,1 % du PIB)IISS / SIPRI
Budget de défense marocain (2025)5,4 milliards de dollarsIISS / SIPRI
Réserves de gaz algériennes10e mondialCrédit Agricole
Production GNL Grand Tortue (Mauritanie-Sénégal)2,5 millions de tonnes/an (phase 1, 2025)BP / Ministère mauritanien
Frontière algéro-marocaineFermée depuis 1994
Coût annuel estimé du non-MaghrebPlusieurs points de PIB par paysBanque mondiale (études)

Présentation régionale : une région sans région

Le Maghreb est une notion géographique et culturelle bien plus qu’une réalité politique. Les cinq pays qui le composent partagent une histoire de colonisation par des puissances européennes (France pour l’Algérie, la Tunisie et le Maroc ; Italie pour la Libye ; France puis Espagne pour la Mauritanie), une appartenance à la civilisation arabo-berbère et islamique, et un positionnement géostratégique entre l’Europe méditerranéenne et l’Afrique subsaharienne.

Ce socle commun n’a pas produit l’intégration régionale que ses partisans espéraient. La rivalité non résolue entre l’Algérie et le Maroc reste l’obstacle structurel le plus important à l’intégration régionale et à une influence géopolitique accrue. Même une désescalade partielle remodelerait profondément le paysage économique et stratégique de l’Afrique du Nord, avec des implications directes pour l’Europe. Cette conclusion, issue d’un atelier organisé en février 2026 à Washington et Rome par l’Atlantic Council, le Stimson Center et l’université LUISS, résume en une phrase le paradoxe fondamental de la région.

Le coût du manque d’intégration du Maghreb reste considérable : plusieurs points de croissance chaque année pour les pays concernés. La Banque mondiale a à plusieurs reprises chiffré ce manque à gagner : une intégration maghrébine comparable à ce qu’offre l’espace ASEAN en Asie du Sud-Est représenterait un gain de croissance annuel de 2 à 3 points de PIB pour chaque pays membre. La route terrestre reliant Casablanca à Tunis, qui devrait être l’épine dorsale d’un espace économique maghrébin, est aujourd’hui coupée en son milieu par une frontière fermée.


Algérie : puissance de stabilisation sous contraintes

L’Algérie est, par sa superficie (premier pays d’Afrique), sa population (47 millions d’habitants), ses réserves énergétiques et son budget militaire, la puissance dominante du Maghreb. Elle exerce cette primauté de façon défensive plutôt que projective : sa doctrine de non-ingérence, héritée des années de non-alignement, la conduit à refuser toute intervention militaire à l’extérieur de ses frontières, y compris face aux crises qui la menacent directement – comme la déstabilisation du Sahel ou l’instabilité libyenne.

La centralité de l’Algérie tient moins à son intégration dans les réseaux globaux qu’à sa capacité à peser sur plusieurs équilibres simultanément : approvisionnement gazier européen, sécurité sahélienne, stabilité méditerranéenne, rapports avec la Russie et la Chine, et autonomie du Maghreb face aux architectures occidentales. Depuis la guerre en Ukraine, sa valeur stratégique pour l’Europe s’est renforcée : l’Union européenne a fait de la diversification de ses approvisionnements gaziers une priorité, et l’Algérie – reliée à l’Europe par les gazoducs Medgaz (Espagne) et TransMed (Italie) – est devenue un partenaire énergétique incontournable.

L’Algérie consacre 9,3 milliards de dollars à sa défense en 2025, soit 6,1 % de son PIB, ce qui en fait la première puissance militaire d’Afrique en termes de dépenses. Son armée, forgée par la décennie noire des années 1990, dispose d’une expérience réelle en contre-terrorisme. Ses Limites sont aussi documentées : une industrie de défense encore insuffisamment développée, une dépendance aux fournitures russes que les sanctions internationales contre Moscou commencent à compliquer, et une doctrine stratégique qui privilégie la défense territoriale sur la projection de puissance.


Maroc : la puissance de projection

Le Maroc présente un profil stratégique radicalement différent de celui de son voisin algérien. Monarchie constitutionnelle dont la légitimité repose sur la figure du Roi Mohammed VI et sur une diplomatie offensive qui a fait de Rabat un acteur incontournable en Afrique subsaharienne, en Europe et dans le monde arabe, le pays joue sur des leviers que l’Algérie n’utilise pas ou peu.

Le Maroc cherche à devenir un nœud de circulation ; l’Algérie demeure une profondeur stratégique. Le Maroc gagne en centralité par la connexion ; l’Algérie par la rétention, la distance et la capacité de stabilisation. Cette opposition de modèles – connectivité marocaine contre souveraineté algérienne – structure la rivalité des deux pays sur tous les terrains où ils se rencontrent : diplomatie africaine, commerce, investissements, sport, et désormais Sahel.

Le rapprochement avec Israël, formalisé par les Accords d’Abraham de décembre 2020, a transformé le positionnement stratégique du Maroc. Le Maroc bénéficie d’une aide militaire américaine substantielle et d’une coopération avec Israël – formalisée depuis la normalisation de 2020 – qui lui donne accès aux technologies de pointe du renseignement et de la cyberdéfense. L’acquisition de drones Heron, de systèmes de surveillance avancés et de capacités cyber israéliennes a modifié l’équilibre militaire régional – moins par les volumes que par la qualité technologique. Cette normalisation a suscité une réaction vive à Alger, qui y a vu une menace directe à ses frontières et un acte hostile délibéré de la part de Rabat.


La rivalité algéro-marocaine : la fracture centrale

La rivalité entre l’Algérie et le Maroc est l’axe autour duquel s’organisent, directement ou indirectement, la plupart des dynamiques géopolitiques maghrébiennes. Elle est à la fois territoriale, idéologique, économique et symbolique, et elle empoisonne depuis six décennies toute tentative d’intégration régionale.

Sa genèse remonte à l’indépendance. La guerre des Sables d’octobre 1963, premier conflit armé entre deux États arabes nouvellement indépendants, oppose le Maroc – qui revendique des territoires algériens dans la région de Tindouf et de Béchar – à l’Algérie de Ben Bella. Elle se termine sur un statu quo militaire mais laisse une méfiance structurelle. Le contentieux du Sahara occidental, enclenché en 1975 quand l’Espagne abandonne son ancienne colonie que le Maroc annexe immédiatement, constitue depuis lors le point de friction le plus durable et le plus explosif entre les deux pays. L’Algérie soutient politiquement, financièrement et diplomatiquement le Front Polisario, le mouvement indépendantiste sahraoui, et accueille sur son territoire les camps de réfugiés sahraouis de Tindouf.

L’escalade s’est accélérée depuis 2021. En août de cette année, l’Algérie rompt ses relations diplomatiques avec le Maroc, l’accusant d’actions hostiles – notamment le soutien présumé de Rabat au Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) classé organisation terroriste par Alger, et la normalisation avec Israël. La frontière terrestre, déjà fermée depuis 1994, reste hermétiquement close. Les dépenses militaires au Maghreb ont atteint 30,2 milliards de dollars en 2024, soit une augmentation de 8,8 % par rapport à 2023, et de 43 % par rapport à 2015. L’Algérie et le Maroc représentent à eux seuls 90 % de ces dépenses. Cette course aux armements, qui s’accélère depuis 2020, est le signe le plus concret d’une rivalité qui ne se résoudra pas prochainement par la voie diplomatique.

Dans ce vide régional, le Sahel apparaît comme un nouvel espace de projection des rivalités algéro-marocaines. Les putschs au Mali, au Niger et au Burkina Faso depuis 2021 ont créé un espace de compétition où chacun des deux pays tente d’étendre son influence – l’Algérie par sa diplomatie de médiation et ses liens historiques avec les mouvements touaregs, le Maroc par son réseau d’investissements, ses banques et son positionnement comme corridor commercial entre l’Afrique de l’Ouest et l’Europe.


Tunisie : la démocratie confisquée

La Tunisie était, après le Printemps arabe de 2011, le seul pays de la région à avoir réussi une transition démocratique. Cette exception s’est refermée. Depuis le coup de force constitutionnel du 25 juillet 2021, le président Kaïs Saïed gouverne par décret, a dissous le Parlement, rédigé une nouvelle Constitution à sa seule initiative, et réduit progressivement l’espace civique à sa portion la plus étroite depuis l’indépendance.

Réélu en octobre 2024 avec 90,7 % des voix lors d’une élection marquée par la répression de l’opposition, Saïed continue de centraliser le pouvoir, de marginaliser les partis politiques et de réprimer les figures de l’opposition. En mai 2026, des centaines de Tunisiens ont manifesté à Tunis sous le slogan “Le peuple a faim et les prisons sont pleines”, dénonçant un pouvoir solitaire et autoritaire dans un contexte de crise économique et sociale qui ne cesse de s’aggraver.

Sur le plan économique, le tableau est sombre. La dette publique tunisienne a atteint 84,9 % du PIB en 2024 – son niveau le plus élevé depuis l’indépendance – avant de reculer légèrement à 82,1 % en 2025. Le PIB réel a stagné à 0,2 % en 2023, avec une légère reprise à 1,6 % en 2024 et 2,5 % en 2025. L’absence d’accord avec le FMI prive le pays d’un filet de sécurité financière que Saïed a refusé au nom de la souveraineté nationale, mais qui lui manque cruellement pour financer ses dettes extérieures et ses dépenses sociales. En 2026, la Tunisie rembourse in extremis son dernier Eurobond de 750 millions d’euros en juillet – en empruntant à la banque centrale pour honorer la dette externe.

Géopolitiquement, la Tunisie joue un rôle croissant de point de passage des migrations irrégulières vers l’Europe – un levier dont Saïed use implicitement dans ses négociations avec l’Union européenne, qui lui a accordé un mémorandum de partenariat en 2023 pour tenter d’endiguer les flux migratoires au départ des côtes tunisiennes.


Libye : l’État fantôme

La Libye est le cas le plus dramatique du Maghreb. Quinze ans après la chute de Mouammar Kadhafi en 2011 et l’intervention militaire de l’OTAN, le pays reste divisé entre deux autorités rivales qui se partagent le territoire, les institutions et les revenus pétroliers.

À l’ouest, le Gouvernement d’union nationale (GNU), installé à Tripoli et dirigé par le Premier ministre Abdel Hamid Dbeibeh, s’appuie fortement sur le soutien de la Turquie. À l’est et au sud, le maréchal Khalifa Haftar exerce son contrôle militaire aux côtés du Gouvernement de stabilité nationale (GNS), basé à Benghazi, et entretient des relations étroites avec l’Égypte et la Russie. Les deux administrations sont soutenues par diverses milices – incluant des mercenaires étrangers, dont Africa Corp (ex-Wagner) à l’est.

En 2026, le clan Haftar, à l’est, cherche à étendre son système à l’ensemble du pays, tandis qu’à l’ouest, le Premier ministre Dbeibah tente de consolider sa position, potentiellement au détriment de ses alliés. Hors de Libye, les Nations unies poussent un processus politique que peu d’acteurs libyens semblent réellement vouloir, tandis que les États-Unis cherchent à sécuriser des gains matériels à travers n’importe quel arrangement politique.

La Libye est très fortement dépendante aux hydrocarbures : environ 60 % du PIB, 90 % des recettes budgétaires et 95 % de la valeur des exportations. Le développement du secteur est entravé par les dissensions politiques et l’insécurité. Le grand sud libyen est une zone de non-droit traversée par les trafics d’armes, de drogues et d’êtres humains, qui alimentent l’instabilité au Sahel et constituent un défi permanent pour les pays voisins – au premier rang desquels l’Algérie et la Tunisie.


Mauritanie : l’acteur discret qui monte

La Mauritanie est souvent oubliée dans les analyses du Maghreb, qu’elle occupe la position la plus occidentale et la plus sahélienne. Ce pays de 4,5 millions d’habitants, qui se définit lui-même comme un pont entre le monde arabe et l’Afrique subsaharienne, occupe une position de plus en plus stratégique dans les recompositions régionales.

La Mauritanie tisse depuis plusieurs années une toile diplomatique discrète mais redoutablement efficace. Son positionnement comme pont entre le monde arabe et l’Afrique subsaharienne lui donne une capacité unique à dialoguer avec des partenaires très différents. Le pays a maintenu des relations correctes avec l’ensemble des acteurs régionaux – Algérie, Maroc, pays du Sahel – sans s’aligner durablement sur aucun camp, ce qui lui confère une crédibilité de médiateur que d’autres États maghrébins n’ont pas.

Son entrée dans le club des producteurs d’hydrocarbures modifie son profil stratégique. Le projet Greater Tortue Ahmeyim (GTA), développé conjointement par BP, Kosmos Energy, Petrosen et la Société mauritanienne des hydrocarbures, a franchi une étape importante en janvier 2025 avec le début sécurisé de l’écoulement du gaz vers son navire de production. La production annuelle devrait atteindre 2,5 millions de tonnes de GNL, ainsi qu’une production quotidienne d’environ 6 000 barils de condensats. Ces revenus gaziers, certes modestes comparés à ceux de l’Algérie, représentent une transformation profonde pour une économie longtemps organisée autour du fer (SNIM), de la pêche et de l’aide internationale.


Sahara occidental : le conflit gelé qui ne veut pas rester gelé

Le Sahara occidental est le conflit le plus ancien et le plus structurant de la géopolitique maghrébine. Ancienne colonie espagnole abandonnée en 1975, annexée dans sa quasi-totalité par le Maroc après la Marche verte du roi Hassan II, il est revendiqué par le Front Polisario (République arabe sahraouie démocratique) dont l’Algérie est le principal soutien. Un cessez-le-feu fragile conclu en 1991 sous égide de l’ONU a stabilisé les lignes de front sans régler la question du statut final.

Après sept années de blocage total, le conflit du Sahara occidental a connu depuis l’automne 2025 une accélération diplomatique sans précédent. Sous l’impulsion directe de l’administration Trump, trois cycles de négociations – à Washington fin janvier, à Madrid les 8-9 février et à nouveau à Washington les 23-24 février 2026 – ont réuni pour la première fois depuis 2019 toutes les parties : Maroc, Algérie, Mauritanie et Front Polisario. Washington a opéré un basculement stratégique majeur : d’animateur onusien parmi d’autres, les États-Unis se sont imposés comme médiateur hégémonique, marginalisant de facto le cadre multilatéral de l’ONU.

La reconnaissance française de la “marocanité” du Sahara occidental en juillet 2024 – qui a déclenché la plus grave crise diplomatique franco-algérienne depuis l’indépendance – illustre comment ce conflit continue de structurer les alliances et les tensions bien au-delà de la région. Chaque prise de position d’une puissance étrangère sur ce dossier devient immédiatement un enjeu pour les relations algéro-marocaines et pour la stabilité régionale.


Sahel : la menace qui frappe aux portes

Le Sahel n’est pas le Maghreb, mais ses crises débordent sur le Maghreb de façon croissante. Les frontières méridionales de l’Algérie, de la Libye et de la Mauritanie donnent sur une zone qui traverse depuis 2020 une succession de coups d’État militaires – Mali (2021), Guinée (2021), Burkina Faso (2022), Niger (2023) – et une expansion continue des groupes jihadistes affiliés à Al-Qaïda (JNIM) et à l’organisation État islamique au Grand Sahara (EIGS).

L’Algérie, qui partage plus de 6 000 kilomètres de frontières avec des pays sahéliens, est directement concernée. Sa politique de non-intervention directe, réaffirmée sous Tebboune, lui permet de préserver une position de médiatrice potentielle mais lui interdit de contribuer militairement à stabiliser des zones qui nourrissent ses propres menaces sécuritaires internes. Le retrait des forces françaises du Mali, du Burkina Faso et du Niger a créé un vide sécuritaire partiellement comblé par Africa Corp (anciennement Wagner) – présence russe qui complique la position d’Alger, qui ne veut ni s’opposer frontalement à Moscou ni laisser la Russie s’installer à ses frontières.

La rivalité algéro-marocaine se projette désormais sur le Sahel. Dans ce vide régional, le Sahel apparaît comme un nouvel espace de projection des rivalités. Le Maroc y dispose d’une présence économique importante (banques, assurances, télécommunications) et cherche à se positionner comme corridor commercial via son projet de Gazoduc Africain Atlantique qui relierait le Nigeria aux côtes marocaines. L’Algérie, de son côté, mise sur ses réseaux historiques et sa diplomatie de médiation pour maintenir son influence dans une région qu’elle considère comme sa profondeur stratégique naturelle.


Énergie : le Maghreb au cœur de la transition européenne

L’énergie est la dimension la plus concrète et la plus immédiatement stratégique de la géopolitique maghrébine pour l’Europe. Depuis la guerre en Ukraine et la réduction drastique des importations de gaz russe, l’Union européenne a fait des pays du pourtour méditerranéen ses partenaires de diversification prioritaires.

L’Algérie, déjà reliée à l’Europe par deux gazoducs et exportatrice de GNL vers plusieurs ports européens, est le bénéficiaire principal de ce repositionnement. L’Algérie, acteur majeur en Méditerranée, s’engage activement pour dominer l’échiquier des énergies nouvelles et renouvelables. Le pays ne se contente pas de son rôle de fournisseur de gaz naturel, mais cherche également à s’imposer dans les secteurs de l’hydrogène vert et des énergies renouvelables. Son potentiel solaire saharien, parmi les plus grands au monde, est au cœur de projets qui pourraient, à l’horizon 2030-2035, transformer l’Algérie en exportateur d’électricité verte vers l’Europe.

La Mauritanie entre dans cette équation par la petite porte mais avec des ambitions réelles. Le projet GTA devrait produire 2,5 millions de tonnes de GNL par an, destinées prioritairement aux marchés européens. À plus long terme, la Mauritanie participe aux réflexions sur le Gazoduc Africain Atlantique – projet soutenu par le Maroc qui relierait les ressources gazières du Nigeria aux côtes marocaines en traversant la Mauritanie, le Sénégal et d’autres pays côtiers ouest-africains.

Cette géographie énergétique est aussi une géographie des rivalités. L’Algérie et le Maroc défendent des visions opposées de l’intégration énergétique régionale : Alger privilégie les relations bilatérales directes avec les acheteurs européens, sans passer par des corridors contrôlés par Rabat ; le Maroc cherche à se positionner comme hub de transit et à capter une rente de connectivité que sa position géographique lui offre naturellement. La fermeture du gazoduc Maghreb-Europe en 2021 – qui acheminait le gaz algérien vers l’Espagne en transit par le Maroc – au profit du doublement de Medgaz (liaison directe Algérie-Espagne) illustre concrètement cette compétition.


Influence des grandes puissances

Le Maghreb est devenu, depuis 2011, un espace de compétition intense entre puissances extérieures dont les agendas et les outils diffèrent profondément.

Les États-Unis ont longtemps traité le Maghreb comme un théâtre secondaire de leur politique africaine, géré principalement à travers la lentille antiterroriste. L’administration Trump, en s’imposant comme médiateur hégémonique sur le Sahara occidental début 2026, a modifié ce positionnement. Washington cherche à sécuriser ses intérêts énergétiques (pétrole libyen, GNL algérien et mauritanien) et à contenir l’expansion de la présence russe et chinoise dans une région qu’il considère désormais comme relevant de la compétition de grandes puissances.

La Chine a considérablement renforcé sa présence économique dans la région depuis 2010. Elle est aujourd’hui le premier partenaire commercial de l’Algérie, un investisseur majeur en Libye, en Tunisie et au Maroc, et le principal fournisseur d’équipements de télécommunications à travers Huawei dans la plupart des pays de la région. Sa stratégie est économique d’abord – routes de la soie, ports, infrastructure – sans agenda politique déclaré, ce qui lui permet de maintenir des relations avec tous les acteurs simultanément.

La Russie maintient une présence militaire en Libye via Africa Corp (ex-Wagner), entretient des relations privilégiées avec l’Algérie (principal fournisseur d’armements pendant des décennies), et cherche à utiliser ses liens avec Alger pour préserver sa capacité d’influence en Méditerranée après la perte de ses bases en Syrie. La chute du régime syrien de Bachar al-Assad en décembre 2024 a représenté le revers géopolitique le plus significatif subi par Moscou depuis son établissement en Méditerranée, remettant en question ses principales facilités militaires. Le maintien de ses positions en Libye et de ses liens avec l’Algérie est devenu encore plus stratégique dans ce contexte.

La Turquie joue un rôle militaire direct en Libye, où elle a été le facteur décisif qui a empêché la prise de Tripoli par les forces de Haftar en 2019-2020. Elle maintient une présence de forces armées et de conseillers militaires dans l’ouest libyen, ce qui en fait l’acteur extérieur le plus directement impliqué dans les dynamiques sécuritaires locales. Sa présence est souvent tolérée par Alger, qui partage avec Ankara une méfiance à l’égard d’une prise de pouvoir de Haftar – soutenu par les Émirats arabes unis, l’Égypte et la Russie – sur l’ensemble de la Libye.

L’Union européenne joue un rôle paradoxal : son poids économique dans la région est dominant (premier partenaire commercial de tous les pays maghrébins sauf l’Algérie), mais sa capacité à influencer les dynamiques politiques s’est progressivement érodée. Sur la question migratoire, elle a noué des partenariats avec la Tunisie et la Libye pour externaliser le contrôle des flux, au prix de concessions politiques qui fragilisent sa crédibilité en matière de droits humains. Sur le Sahara occidental, la France, l’Espagne et d’autres membres de l’UE ont des positions divergentes, ce qui empêche toute politique commune cohérente.


Perspectives régionales : l’impossible normalisation ?

La question centrale qui se pose à la géopolitique du Maghreb en 2026 est celle de sa capacité à surmonter ses fractures structurelles avant qu’elles ne deviennent irréversibles. Plusieurs scénarios sont envisageables.

Le statu quo dégradé

Le plus probable à court terme. La rivalité algéro-marocaine se perpétue, la frontière reste fermée, l’UMA demeure en état de dormance. La Libye reste divisée, la Tunisie s’enfonce dans une impasse économique et politique, et les menaces sahéliennes continuent de peser aux frontières méridionales. Ce scénario est soutenable à moyen terme grâce aux rentes énergétiques algériennes et mauritaniennes et aux transferts de fonds des diasporas, mais il prive la région d’un potentiel de croissance et de stabilité considérable.

Une décrispation partielle algéro-marocaine

Moins probable mais pas impossible, notamment sous pression américaine dans le cadre des négociations sur le Sahara occidental. Une normalisation entre Rabat et Alger favoriserait l’ouverture d’une nouvelle phase économique pour l’ensemble du Maghreb. Même une réouverture partielle de la frontière terrestre et une reprise des échanges commerciaux représenterait un choc positif considérable pour les économies des deux pays et pour la région entière.

Le Maghreb comme espace de compétition interétatique accrue

Le scénario le plus inquiétant voit la course aux armements s’accélérer, les rivalités se déplacer vers de nouveaux terrains (cyber, Sahel, Afrique), et les grandes puissances extérieures instrumentaliser les divisions locales à des fins qui n’ont rien à voir avec les intérêts des populations de la région. Ce scénario, alimenté par les tensions Algérie-Maroc de 2021-2026, n’est pas théorique : il est déjà partiellement en cours.

Ce qui est certain, en 2026, c’est que le Maghreb reste l’une des régions les moins intégrées et les plus sous-performantes du monde au regard de ses ressources. Ses populations – jeunes, instruites, connectées – méritent mieux que les rivalités héritées de leurs dirigeants.


Questions fréquentes sur la géopolitique du Maghreb

Pourquoi la frontière Algérie-Maroc est-elle fermée ? Elle est fermée depuis 1994, officiellement en réponse à un attentat terroriste au Maroc dont l’Algérie avait été accusée (à tort selon Alger). La rupture des relations diplomatiques algériennes en 2021 a définitivement gelé toute perspective de réouverture à court terme. Le contentieux du Sahara occidental est le facteur de fond qui maintient cette situation.

Qu’est-ce que l’Union du Maghreb arabe ? L’UMA est une organisation régionale fondée en 1989 par l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, la Libye et la Mauritanie. Son sommet des chefs d’État ne s’est pas réuni depuis 1994. Elle est considérée comme l’organisation régionale la moins fonctionnelle au monde.

Quelle est la situation en Libye aujourd’hui ? La Libye est divisée entre deux gouvernements rivaux : le GNU à Tripoli (soutenu par la Turquie) et le GNS à Benghazi (soutenu par l’Égypte, la Russie et les Émirats arabes unis). Les élections promises depuis 2021 n’ont pas eu lieu. Le pays reste extrêmement riche en pétrole mais incapable de le transformer en développement.

Quel rôle joue la Chine au Maghreb ? La Chine est le premier partenaire commercial de l’Algérie et un investisseur majeur dans toute la région via ses routes de la soie, ses financements d’infrastructures et ses équipements télécoms. Elle n’a pas de présence militaire directe mais dispose d’une influence économique croissante.


Dossiers et analyses d’ALG247 sur la géopolitique du Maghreb


Articles récents sur la géopolitique du Maghreb

(Bloc dynamique – à alimenter)


Sources et références

  1. SIPRI — Military Expenditure Database 2024, rapport publié 2025
    (dépenses militaires Maghreb 30,2 mds USD, données Algérie et Maroc)
  2. Atlantic Council / Stimson Center / LUISS — Atelier “L’Algérie comme acteur géopolitique”, Washington-Rome, 27 fév. 2026
    https://www.moroccomail.fr/2026/05/12/algerie-maghreb-sahel-maroc-sahara-occidental-afrique-du-nord/
  3. Coface — Fiches de risque pays Libye et Tunisie 2026
    https://www.coface.com/fr/actualites-economie-conseils-d-experts/tableau-de-bord-des-risques-economiques/fiches-risques-pays/
  4. African Security Analysis — “Libya’s Crisis in 2025: Fragmentation, Foreign Influence, and Prospects for Stability”
    https://www.africansecurityanalysis.com/reports/libya-s-crisis-in-2025 — jan. 2026
  5. Maghreb Online — “Sahara Occidental : Analyse géopolitique (Mars 2026)”
    https://www.moroccomail.fr/2026/03/15/sahara-occidental-maroc-polisario-analyse-geopolitique/ — mars 2026
  6. Mondafrique — “L’Algérie et le Maroc, deux stratégies opposées pour peser sur les équilibres mondiaux”
    https://mondafrique.com/international — mai 2026
  7. Ministère mauritanien de l’Énergie et du Pétrole — Projet Grand Tortue Ahmeyim (GTA)
    https://energies.gov.mr/fr/node/2564 — consulté le 16 juin 2026
  8. Tunisie Focus — “Sept ans de plein pouvoir : le bilan économique de Kaïs Saïed”
    https://www.tunisiefocus.com/economie — mai 2026
  9. Le Rubicon — “Entre l’Algérie et le Maroc, un interminable conflit”
    https://lerubicon.org/entre-lalgerie-et-le-maroc-un-interminable-conflit/ — sept. 2025
  10. École militaire française / Bibliothèque — “Russie, Chine, Turquie en Méditerranée : entre stratégies de puissance et de nuisance”
    https://www.defense.gouv.fr/sites/default/files/academ/BEM_mediterranee — nov. 2025

Dernière mise à jour : 16 juin 2026

Safia Rahmani