Sept ans de prison pour Saïd Chetouane : la justice algérienne sous le prisme de la répression politique

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Karim Haddad
Karim Haddadhttps://alg247.com
Journaliste spécialisé en économie internationale et questions énergétiques. Il analyse les marchés, les politiques monétaires, les matières premières et les stratégies industrielles, avec une attention particulière pour les enjeux énergétiques mondiaux.

Le tribunal criminel de Blida a condamné Mohamed Arezki Saïd Chetouane, figure du mouvement Hirak, à sept ans de réclusion criminelle pour des chefs d’inculpation liés au « terrorisme ». Ce verdict, rendu à l’issue d’une audience tenue à huis clos et sans annonce préalable, repose pour l’essentiel sur l’exploitation de données extraites du téléphone du jeune homme, alimentant une controverse profonde sur l’usage de l’arsenal antiterroriste contre la dissidence pacifique.

Le nom de Saïd Chetouane avait déjà marqué l’opinion algérienne en 2021, lorsque ce mineur de quinze ans avait dénoncé des violences sexuelles subies lors d’une garde à vue dans un commissariat d’Alger. Son témoignage, diffusé sur les réseaux sociaux notamment par le poète du Hirak Mohamed Tadjadit, avait provoqué un choc national. L’épisode s’était toutefois retourné contre lui : placé dans un centre de protection pour mineurs, le jeune homme avait vu plusieurs des activistes qui l’avaient soutenu poursuivis et condamnés. Quatre ans plus tard, c’est lui-même qui comparaît devant le tribunal criminel de Blida, cette fois en tant qu’adulte, pour des faits d’une tout autre nature juridique.

Une arrestation anodine, des poursuites d’une extrême gravité

L’origine de cette nouvelle procédure se situe loin de tout acte militant. Saïd Chetouane a été arrêté le 4 octobre 2025 lors d’échauffourées survenues après la rencontre de basketball opposant le Widad Boufarik à l’équipe de Blida, au stade Mustapha Tchaker. C’est dans ce contexte que les services de police judiciaire ont saisi son téléphone portable et procédé à l’extraction de ses données numériques. Ce qu’ils y ont trouvé a suffi à déclencher une cascade d’inculpations portant des qualifications criminelles. Le tribunal lui a notamment reproché son « appartenance à une organisation terroriste », une « offense au président de la République » et une « publication portant atteinte à l’intérêt national ». Ces accusations prennent appui sur des éléments qui, dans la plupart des démocraties, relèveraient de la vie numérique ordinaire.

Parmi les pièces à charge retenues figure le fait d’être abonné aux comptes YouTube d’Amir Boukhers, dit Amir DZ, de Imad Lakhdara et de Mohamed Larbi Zitout — tous trois désignés depuis 2022 comme « terroristes » par Alger. L’accusation lui reproche également de posséder des vidéos jugées offensantes envers le président de la République et d’avoir partagé la photo de l’activiste emprisonné Mohamed Tadjadit. Le dossier s’étoffe encore d’une présumée cagnotte lancée en 2021 par Amir DZ en soutien à Chetouane alors détenu, dont le jeune homme aurait réclamé les fonds via l’application Messenger, avant d’être renvoyé vers un vidéaste basé au Canada.

L’article 87 bis, instrument controversé d’une répression numérique

Le socle juridique de cette condamnation repose sur l’article 87 bis du code pénal, réformé en juin 2021 par ordonnance présidentielle, sans débat parlementaire. Cet amendement a ajouté à la définition du terrorisme la tentative ou l’incitation, « par quelque moyen que ce soit, à accéder au pouvoir ou à changer le système de gouvernance par des moyens non constitutionnels ». La même année, les mouvements Rachad et MAK ont été classés organisations terroristes, permettant de qualifier comme suspects tous ceux qui entretiendraient des liens, même indirects, avec leurs membres ou sympathisants.

L’Organisation internationale du travail a ouvert une enquête internationale de contrôle sur la mesure dans laquelle certains textes du code pénal algérien « sont utilisés pour punir l’expression d’opinions politiques ou d’activités pacifiques ». L’article 87 bis donne une définition vague du « terrorisme », ce qui « pose problème », selon les termes employés par la confédération syndicale COSYFOP. Cette préoccupation est partagée par les rapporteurs spéciaux de l’ONU : le Comité des droits de l’Homme des Nations Unies avait déjà considéré cette définition du crime de terrorisme « trop large et peu précise, permettant la poursuite de comportements qui peuvent relever de la pratique de l’exercice de la liberté d’expression et de rassemblement pacifique ».

Huis clos et opacité : un procès aux garanties contestées

Au-delà du fond, c’est la forme même de la procédure qui soulève des interrogations. Ni la famille du jeune homme ni les observateurs n’avaient été informés de la tenue du procès. Le caractère rapide de la procédure et la sévérité de la peine alimentent les questions sur le respect des garanties d’un procès équitable. Pour plusieurs organisations de défense des droits humains, ce huis clos organisé constitue en lui-même une violation des principes élémentaires de transparence judiciaire.

Les deux YouTubeurs cités dans l’affaire, Amir Boukhers et Imad Lakhdara, ont quant à eux été condamnés par contumace à de lourdes peines pour les mêmes chefs d’inculpation, auxquels s’ajoute la « création d’une organisation terroriste ». Amnesty International a, depuis 2021, documenté cette tendance à qualifier de terrorisme des actes relevant en réalité de l’expression politique pacifique : « Les autorités algériennes durcissent leurs méthodes visant à réduire au silence la dissidence pacifique en s’appuyant sur des accusations liées au terrorisme pour diaboliser et discréditer les militant·e·s pacifiques et les journalistes », notait l’organisation dès les premiers déploiements de l’arsenal antiterroriste.

Une condamnation qui prolonge une affaire jamais apaisée

Pour plusieurs observateurs, ce verdict ne s’explique pas seulement par les faits reprochés en 2025. Il s’inscrit dans la continuité directe de l’affaire de 2021, qui avait mis en cause les forces de sécurité et placé les autorités dans une position embarrassante. Le fait que Chetouane soit resté associé, dans les dossiers judiciaires, à cet épisode sensible renforce l’impression d’un traitement politique du cas. Les éléments retenus à charge — abonnements à des comptes YouTube, échanges privés via une application de messagerie, possession de vidéos critiques — auraient difficilement constitué une base d’inculpation dans un cadre juridique ordinaire.

Ce verdict s’inscrit par ailleurs dans un mouvement de fond qui dépasse le seul cas de Chetouane. Depuis 2021, les autorités algériennes ont de plus en plus recours aux lois sur le terrorisme pour poursuivre des journalistes, des défenseurs des droits de l’homme et des militants politiques. La fermeture progressive de l’espace public depuis l’extinction du Hirak — disparition des manifestations, mise sous tutelle des médias indépendants, multiplication des procès de figures de la contestation — offre le cadre dans lequel cette condamnation prend tout son sens.

La prochaine étape sera celle d’un éventuel recours en appel, que les soutiens de Saïd Chetouane ont annoncé vouloir engager. Dans un système judiciaire où les cours d’appel ont régulièrement confirmé les condamnations prononcées en première instance dans des affaires politiques, la marge de manœuvre demeure incertaine.

Karim Haddad

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