Depuis l’été 2024, une partie de la classe politique et médiatique française entretient une hostilité croissante envers l’Algérie. Ce choix, présenté comme une posture de fermeté, pourrait se révéler lourd de conséquences pour les intérêts français sur plusieurs fronts simultanément.
La reconnaissance par Emmanuel Macron de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, en juillet 2024, a ouvert une crise diplomatique d’une profondeur inédite entre Paris et Alger. Depuis lors, une partie significative des médias français de droite — et au-delà — n’a cessé d’alimenter un discours hostile à l’Algérie, à sa diaspora et à ses symboles. Bruno Retailleau, à la tête du ministère de l’Intérieur, a incarné cette ligne dure, multipliant les déclarations provocatrices et les références à l’abrogation des accords bilatéraux de 1968. Ce que ces acteurs semblent ignorer, ou délibérément négliger, c’est l’étendue des intérêts français engagés dans cette relation — des intérêts qui, à force de crispations, sont aujourd’hui menacés sur au moins quatre fronts distincts.
Trois milliards d’euros d’investissements exposés à la brouille
Le premier front est économique, et il est massif. Près de 300 entreprises françaises sont présentes en Algérie, représentant entre 2,5 et 3 milliards d’euros investis. La France demeure le principal investisseur étranger hors hydrocarbures en Algérie, présente dans des secteurs aussi variés que l’agroalimentaire, la banque, le BTP, la santé ou les transports. Des groupes comme BNP Paribas El Djazaïr, Castel ou Renault maintiennent des implantations solides sur un marché de 45 millions de consommateurs en pleine mutation industrielle. En 2024, les échanges commerciaux bilatéraux ont atteint 11,1 milliards d’euros, malgré un recul de 4,3 % imputable essentiellement à la baisse des prix des hydrocarbures. Ce tissu économique, construit sur des décennies de présence française, ne disparaîtra pas du jour au lendemain — mais il est fragile, et dans certaines régions comme Oran, les sociétés françaises affichent déjà une tendance à la radiation, là où les entreprises turques et espagnoles renforcent au contraire leur présence. Un conflit diplomatique prolongé accélèrerait mécaniquement ce déclassement.
Le gaz algérien, variable d’ajustement que Paris choisit d’ignorer
Le deuxième front est énergétique, et il suffit de regarder ce qui se passe chez les voisins pour mesurer l’ampleur du paradoxe. Tandis que la France maintient une posture d’hostilité assumée, l’Italie de Giorgia Meloni multiplie les visites à Alger et consolide des contrats gaziers de long terme. L’Algérie fournit aujourd’hui un tiers de la consommation en gaz de l’Italie, un avantage stratégique que Rome a su préserver précisément parce qu’elle a choisi la coopération plutôt que la confrontation. Ségolène Royal, présidente de l’Association France-Algérie, a rappelé publiquement à Emmanuel Macron le coût de cette brouille en pleine flambée des prix de l’énergie, soulignant que la France entretient un conflit avec l’un de ses fournisseurs gaziers les plus proches géographiquement et les plus fiables contractuellement. Les importations françaises d’hydrocarbures algériens représentaient encore 5 milliards d’euros en 2024, avec des contrats de long terme qu’Engie elle-même présente comme des garanties d’approvisionnement. Dans un contexte de tensions mondiales sur les marchés énergétiques, compromettre ces accords pour satisfaire une rhétorique intérieure relève d’une imprudence géopolitique que peu de partenaires européens seraient prêts à assumer.
Une coopération sécuritaire qui ne se remplace pas par décret
Le troisième front est peut-être le moins visible dans le débat public, mais c’est celui dont les conséquences seraient les plus immédiates pour la sécurité des Français. La coopération franco-algérienne porte sur des échanges d’analyses sécuritaires, la coordination opérationnelle dans la lutte contre le terrorisme au Sahel et les intérêts communs dans le bassin méditerranéen. Ce partenariat, formalisé depuis 2003 et approfondi au fil des années, couvre la lutte contre le narcotrafic, le contre-terrorisme et le contrôle des flux migratoires. Des sources diplomatiques françaises reconnaissent elles-mêmes que « la collaboration avec l’Algérie sur le narcotrafic et le terrorisme, y compris au Sahel, est primordiale, car elle a un impact sécuritaire à la fois direct et indirect sur la France ». Or cette coopération se dégrade en même temps que les relations politiques. La visite à Paris du président Tebboune, initialement prévue puis reportée à plusieurs reprises, a finalement été suspendue jusqu’à nouvel ordre, signe que le gel diplomatique a gagné le niveau le plus élevé des deux États.
Soft power, Méditerranée, Afrique : le recul silencieux d’une influence
Il est un domaine où la France perd sans bruit, sans déclaration fracassante, sans que personne ne semble véritablement mesurer l’ampleur du recul : celui de son influence culturelle et géopolitique. L’Algérie est, selon les estimations de l’Organisation internationale de la Francophonie, l’un des tout premiers réservoirs de locuteurs francophones au monde. Pendant des décennies, les universités françaises ont formé une part substantielle des élites algériennes — médecins, ingénieurs, juristes, hauts fonctionnaires — créant ainsi un lien générationnel qui valait bien des accords diplomatiques. Depuis la restriction drastique des visas étudiants décidée en 2021-2022, ce flux s’est progressivement réorienté vers le Canada, l’Espagne, la Turquie et les pays du Golfe. Ce que Paris présente comme une mesure de pression se révèle en réalité une amputation de son propre rayonnement : la France ne forme plus les décideurs de demain, et les jeunes Algériens, eux, se tournent désormais vers l’anglais et l’espagnol comme langues d’accès au monde. Ce soft power-là, une fois perdu, ne se reconstruit pas par décret.
À cela s’ajoute un recul géopolitique plus large, que la brouille franco-algérienne aggrave au mauvais moment. L’Algérie est un acteur pivot sur plusieurs théâtres simultanés : médiateur reconnu dans la crise libyenne, interlocuteur incontournable sur la stabilisation du Sahel avec lequel elle partage près de 6 000 kilomètres de frontières, et puissance d’équilibre en Afrique du Nord face aux tensions maroco-sahraouies. Une France qui s’aliène Alger se prive d’un relais sur tous ces dossiers à la fois — au moment précis où elle vient de perdre pied au Mali, au Burkina Faso et au Niger. La Chine, la Turquie, la Russie et l’Italie, elles, ont toutes fait un choix inverse : le pragmatisme avec Alger. Elles en récoltent aujourd’hui les dividendes, économiques comme diplomatiques, pendant que Paris contemple le rétrécissement de sa sphère d’influence sur le continent africain.
La Françalgérie, un dossier que personne ne veut rouvrir
Il est un quatrième terrain, plus sensible encore, que la crise diplomatique remet inévitablement en lumière. Depuis des décennies, des capitaux dont l’origine est contestée transitent par des circuits financiers français, dans un enchevêtrement de réseaux qui mêlent affaires, politique et renseignement de part et d’autre de la Méditerranée. C’est précisément ce que les journalistes Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire ont documenté dans leur ouvrage Françalgérie, crimes et mensonges d’États, publié aux éditions La Découverte en 2004 — fruit de six ans d’enquête, de dizaines de témoignages et de centaines de sources croisées. Les auteurs y expliquent comment un petit groupe de généraux algériens a développé, dès les années 1980, les réseaux de corruption de la « Françalgérie », cette intrication entre élites militaires algériennes et fractions de l’establishment politique et économique français que Libération avait qualifiée de « plongée au cœur d’une puissante machine de corruption ». Le livre démonte les complicités dont ces réseaux ont bénéficié en France, documentant comment des intérêts croisés ont longtemps primé sur toute considération de transparence ou de droit. Vingt ans après sa publication, cet ouvrage reste une référence inconfortable — et son objet, les flux financiers opaques entre les deux pays, n’a pas disparu avec les années. Si la tension entre Paris et Alger devait se prolonger et se radicaliser, ce dossier, prudemment mis en sommeil des deux côtés, pourrait bien revenir sur la table. Il constitue, pour les deux capitales, une vulnérabilité symétrique que ni l’une ni l’autre n’a véritablement intérêt à exposer au grand jour.
La diaspora algérienne, variable électorale que la gauche a déjà mesurée
Le cinquième front est intérieur à la France, et il est en train de se transformer sous l’effet de la crise diplomatique. Selon les données du ministère français de l’Intérieur, les Algériens représentent la plus grande communauté immigrée née à l’étranger en France, avec environ 890 600 personnes, soit 12,2 % de l’ensemble des immigrés. À cette base s’ajoute une diaspora de plusieurs millions de personnes nées en France de parents algériens, pleinement françaises et en droit de vote. Selon un sondage Ifop pour La Croix, plus de 60 % des musulmans français ont voté pour la liste La France insoumise lors des élections européennes de 2024 — un taux proche des 69 % enregistrés par Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle de 2022. Ce poids électoral apparaît clairement dans de grandes villes comme Marseille, Lyon et les banlieues parisiennes. La France insoumise a parfaitement intégré cette donnée dans sa stratégie de coalition électorale. Si la mobilisation de cet électorat, historiquement sous-représenté dans les urnes, devait s’accentuer sous l’effet d’un sentiment de stigmatisation croissante, les calculs électoraux des formations de droite pourraient se révéler bien moins avantageux qu’escompté lors des échéances de 2026 et 2027.
Ce que l’histoire africaine de la France aurait dû enseigner
Il y a un précédent, récent et cinglant, que les partisans de la ligne dure préfèrent oublier. En quelques années, la France a perdu pied au Mali, au Burkina Faso et au Niger — trois pays avec lesquels elle entretenait des liens militaires, économiques et culturels intenses depuis l’indépendance. Dans chacun de ces cas, une combinaison de ressentiments historiques non soldés, de maladresses diplomatiques et de discours perçus comme condescendants a alimenté un rejet populaire que des juntes militaires ont ensuite converti en ruptures formelles. La proximité géographique — 800 kilomètres entre les côtes algériennes et les côtes françaises — engendre des défis sécuritaires et migratoires communs au Sahel et en Méditerranée qui nécessitent une coopération dans les domaines militaire et du renseignement que nulle autre puissance régionale ne pourrait fournir à Paris dans les mêmes conditions. L’Algérie n’est pas le Sahel, sa puissance économique et militaire est incomparablement plus solide, et ses alternatives de partenariat — Chine, Russie, Turquie, pays du Golfe — sont nombreuses et déjà actives.
Cette relation, qui porte le poids d’une histoire coloniale non soldée et de décennies d’ambivalences, n’a jamais été simple. Mais elle a survécu à bien des crises parce que les deux pays partageaient des intérêts objectifs qui dépassaient les tensions conjoncturelles. La question qui se pose aujourd’hui n’est pas de savoir si la France doit renoncer à sa liberté de parole ou à ses positions diplomatiques. Elle est de savoir si l’hostilité entretenue par une partie de sa classe politique et médiatique sert réellement les intérêts du pays, ou si elle ne sert que des agendas électoraux intérieurs dont la facture, au bout du compte, sera payée par les entreprises françaises à Alger, par les consommateurs français devant leurs factures énergétiques, et par les services de sécurité qui ont besoin d’Alger pour faire leur travail.
Samir B.
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