Vendredi ouvert, samedi refermé, dimanche sous les tirs. Le détroit d’Ormuz vit depuis quarante-huit heures une séquence d’une rare volatilité, révélatrice de la fragilité extrême du cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran. Pour l’Algérie, dont le gaz emprunte des routes épargnées par le conflit, cette instabilité est à la fois une contrainte budgétaire et une opportunité stratégique que Sonatrach s’efforce de saisir.
En moins de vingt-quatre heures, le détroit d’Ormuz a été ouvert, refermé, puis de nouveau le théâtre d’incidents armés. Vendredi 17 avril, le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi annonçait sur les réseaux sociaux la pleine réouverture de cette voie maritime au trafic commercial, conformément au cessez-le-feu de quinze jours entré en vigueur le 8 avril entre Téhéran et Washington. Les marchés ont réagi immédiatement : le baril de Brent a plongé de plus de 10 %, tombant aux alentours de 88 dollars, tandis que les indices boursiers américains inscrivaient de nouveaux records. La trêve semblait tenir. Elle n’a pas survécu à la nuit suivante.
Vingt-quatre heures d’ouverture, puis la volte-face
Dès le lendemain matin, samedi 18 avril, les Gardiens de la Révolution iraniens annonçaient reprendre « le strict contrôle » du détroit. La raison invoquée par Téhéran : le maintien par Washington de son blocus naval des ports iraniens, que les forces armées iraniennes ont qualifié de violation du cessez-le-feu et d’« actes de piraterie ». Le Conseil suprême de sécurité nationale iranien avait prévenu qu’« aucun compromis » ne serait consenti, tandis que le vice-ministre des Affaires étrangères Saeed Khatibzadeh insistait : « Les Américains ne peuvent imposer leur volonté de faire le siège de l’Iran. » Donald Trump, lui, a dénoncé un « chantage » et déclaré qu’un accord de paix était « très proche », affirmant même que Téhéran avait accepté de remettre son uranium enrichi — une affirmation aussitôt démentie par la République islamique.
Pendant la courte fenêtre d’ouverture, au moins huit pétroliers et méthaniers avaient réussi à franchir le détroit, selon les données de la société de suivi maritime Kpler. D’autres ont fait demi-tour. Deux navires battant pavillon indien ont été pris pour cible par des tirs iraniens, un incident confirmé par le ministère indien des Affaires étrangères, qui a convoqué l’ambassadeur iranien à New Delhi. Un porte-conteneurs du groupe français CMA CGM a également subi des tirs de semonce, son équipage étant sorti indemne selon la compagnie.
La saisie du cargo Touska embrase la situation ce lundi
La crise a franchi un nouveau seuil dans la nuit de dimanche à lundi 20 avril. La marine américaine a arraisonné le cargo iranien Touska dans le golfe d’Oman, accusé par Washington de tenter de forcer le blocus. Donald Trump a qualifié l’opération de réponse légitime, tandis que l’armée iranienne a promis de « riposter bientôt » contre cet « acte de piraterie armée », menaçant les navires militaires américains de drones. En réaction, les cours du brut ont de nouveau bondi de plus de 8 % en début d’échanges asiatiques ce lundi, le WTI repassant au-dessus de 90 dollars. Le site Marine Traffic indiquait dimanche soir zéro passage actif dans le détroit. Téhéran conditionnait lundi sa participation à un deuxième cycle de négociations à Islamabad à la levée préalable du blocus américain, que Washington refuse.
Ormuz, artère énergétique mondiale : les chiffres d’une dépendance
Pour comprendre l’enjeu, il faut rappeler les proportions. Le détroit d’Ormuz, large de 55 kilomètres dans sa partie la plus étroite, assure en temps normal le transit d’environ 20 à 21 millions de barils de pétrole brut par jour, soit un cinquième de la consommation mondiale d’hydrocarbures et plus d’un tiers du pétrole transporté par mer. L’Europe obtient par cette route entre 12 et 14 % de son gaz naturel liquéfié, dont la totalité des exportations qataries. Les marchés asiatiques dépendent bien davantage encore du passage : la Chine y fait transiter environ un tiers de ses importations pétrolières. Depuis la fermeture quasi totale du détroit au début du mois de mars — décrite par le directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie comme « la plus grande menace pour la sécurité énergétique mondiale de toute l’histoire » — le Brent a atteint un pic à 126 dollars avant de refluer partiellement. Les niveaux actuels, autour de 90 dollars, intègrent encore une prime de risque géopolitique substantielle, très au-delà des 60 à 70 dollars qui prévaudraient en l’absence de conflit selon les analystes.
L’Algérie, fournisseur alternatif que l’Europe se dispute
Dans ce contexte, l’Algérie occupe une position singulière. Contrairement aux producteurs du Golfe, dont les exportations transitent par le détroit, les hydrocarbures algériens rejoignent l’Europe par des routes entièrement soustraites aux tensions : les gazoducs TransMed et Medgaz relient directement le Sahara aux côtes italiennes et espagnoles, tandis que les terminaux GNL d’Arzew et de Skikda expédient vers la France, la Turquie et d’autres clients méditerranéens. Cette géographie favorable s’est traduite par une progression spectaculaire des volumes depuis le déclenchement des hostilités le 28 février. Selon les données de la plateforme Energy Research Unit, les exportations algériennes de GNL ont atteint 938 000 tonnes en mars 2026, en hausse de 41 % par rapport à février, et en progression de 112 % sur le cumul du premier trimestre par rapport à la même période de 2025. Les exportations par gazoduc vers l’Union européenne ont elles aussi progressé de 22 % en janvier 2026. C’est la France, traditionnellement premier client GNL de Sonatrach, qui a le plus absorbé ce surcroît de volumes.
Pour les finances publiques algériennes, la flambée des prix a des effets ambivalents. D’un côté, un baril à 90 dollars — contre 60 dollars en fin d’année 2025 — améliore mécaniquement les recettes d’exportation et desserrerait les contraintes budgétaires, à condition que les volumes exportés suivent. Or, comme l’a rappelé un analyste cité par Afrik.com, les capacités de Sonatrach restent bridées par des opérations de maintenance sur les sites de Skikda et Arzew, et par une demande intérieure élevée absorbant environ la moitié de la production gazière nationale.
Les stocks européens à 28 % et la menace d’un second hiver difficile
Du côté de l’Union européenne, la situation reste préoccupante. Au 1er avril, les stockages souterrains de gaz naturel n’affichaient que 28 % de remplissage, selon les données de Gas Infrastructure Europe, soit douze points en dessous du niveau jugé minimal pour aborder sereinement la saison estivale de recharge. Le TTF — le contrat de référence du gaz en Europe — était encore coté autour de 38 euros le mégawattheure après l’annonce iranienne du 17 avril, soit un repli de 35 % par rapport au pic de 62 euros atteint fin mars, mais toujours 8 % au-dessus des niveaux prévalant avant la guerre. La Commission européenne a reconnu ouvertement que la crise des prix de l’énergie « ne sera pas de courte durée » même en cas de réouverture durable du détroit, les marchés du GNL fonctionnant sur des contrats longs qui ne se redirigent pas du jour au lendemain. Ce contexte renforce mécaniquement la demande adressée à l’Algérie, même si les observateurs s’interrogent sur la capacité réelle de Sonatrach à augmenter significativement ses volumes à court terme dans le cadre du programme d’investissement de 50 à 60 milliards de dollars pour la période 2025-2029.
Un cessez-le-feu qui expire mercredi, des négociations au point mort
La trêve de quinze jours conclue le 8 avril expire techniquement le 22 avril. À trois jours de l’échéance, les deux parties s’accusent mutuellement de violations. Washington maintient son blocus naval des ports iraniens ; Téhéran fait tirer sur les navires commerciaux qui tentent de franchir le détroit et promet des représailles après la saisie du Touska. Le Pakistan, qui tente de servir de médiateur entre les deux capitales, préparait lundi à Islamabad des mesures de sécurité renforcées pour un éventuel second cycle de négociations, dont la tenue restait incertaine. Sur le fond, les positions demeurent très éloignées : Washington réclame soit un abandon total du programme nucléaire iranien, soit une suspension d’au moins vingt ans de l’enrichissement d’uranium, tandis que Téhéran ne concède pour l’heure qu’une pause de cinq ans — et encore, sous conditions. Le président du Parlement iranien Mohammad Bagher Ghalibaf a reconnu que les négociations avaient « fait des progrès », mais qu’un accord final restait « encore loin ».
Amel Bensalem