Les Émirats demandent à Washington un filet de sécurité financier face aux retombées du conflit iranien

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Julien Moreau
Julien Moreauhttps://alg247.com
Journaliste couvrant l’actualité politique et institutionnelle européenne et française. Il traite des politiques publiques, des débats sociétaux et des évolutions législatives dans leur contexte continental.

Confrontés à une crise de liquidités en dollars provoquée par la guerre contre l’Iran, les Émirats arabes unis ont entamé des discussions préliminaires avec Washington pour obtenir un soutien financier d’urgence. La demande, révélée par le Wall Street Journal, traduit la fragilité croissante d’un modèle économique bâti sur la stabilité et l’ouverture, désormais mis à l’épreuve par plusieurs semaines de conflit.

Le gouverneur de la Banque centrale des Émirats arabes unis, Khaled Mohamed Balama, a soulevé l’idée d’une ligne de swap de devises lors de réunions tenues à Washington la semaine dernière avec le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent et des responsables de la Réserve fédérale. Les autorités émiraties n’ont pas encore soumis de demande formelle, présentant la démarche comme une mesure préliminaire et préventive. Mais le simple fait que ces discussions aient lieu — à la marge des assemblées de printemps du FMI et de la Banque mondiale — révèle l’ampleur des pressions financières qui s’exercent sur un État du Golfe dont les réserves extérieures dépassent pourtant 270 milliards de dollars.

Quand le détroit d’Ormuz asphyxie les revenus pétroliers

La crise trouve son origine dans la fermeture quasi totale du détroit d’Ormuz depuis le 28 février 2026, date à laquelle des frappes américano-israéliennes ont déclenché le conflit contre l’Iran. L’Agence internationale de l’énergie a qualifié la situation de « plus grande perturbation de l’offre de l’histoire du marché pétrolier mondial », avec environ 3,8 millions de barils par jour transitant encore par le détroit début avril, contre plus de 20 millions en février. Pour Abou Dhabi, cette interruption des exportations par voie de tankers signifie une hémorragie de recettes en dollars : la quasi-totalité des transactions pétrolières mondiales s’effectuant dans la monnaie américaine, toute contraction des exportations se traduit directement par un assèchement des flux de devises.

Le dirham émirati, arrimé au dollar depuis 1997, est dès lors soumis à des tensions inédites. Selon les informations rapportées par le Wall Street Journal, la guerre a engendré un risque de fuite des capitaux et une volatilité des marchés susceptibles d’éroder les réserves accumulées au fil des années. L’agence S&P Global estimait en mars que la flexibilité financière et économique des Émirats constituerait un « bouclier efficace » contre les retombées du conflit, tout en avertissant qu’une perturbation prolongée des exportations pétrolières et des dommages à l’infrastructure représentaient un « risque manifeste ».

Une ligne de swap face aux réticences de la Fed

Un tel instrument permettrait à la Banque centrale des Émirats d’accéder à des dollars à faible coût pour défendre sa monnaie ou consolider ses réserves en cas de crise de liquidité. La Réserve fédérale gère habituellement ces dispositifs avec un nombre restreint de partenaires — la Banque d’Angleterre, la Banque du Japon, la Banque nationale suisse, la Banque du Canada et la Banque centrale européenne —, tout en les ayant élargis temporairement lors de la crise de 2008 et de la pandémie de Covid-19, notamment à la Corée du Sud, au Mexique et au Brésil.

Le Comité fédéral de l’open market, qui compte douze membres, serait peu susceptible d’approuver une ligne similaire pour les Émirats, en raison de leur intégration relativement limitée aux marchés financiers américains, selon plusieurs responsables américains. Une alternative existe néanmoins : le département du Trésor peut intervenir via le Fonds de stabilisation des changes, sans passer par la Fed — comme il l’avait fait en accordant à l’Argentine une ligne de 20 milliards de dollars l’an dernier. C’est cette voie que Washington pourrait explorer pour Abou Dhabi.

L’avertissement implicite sur le yuan

Au-delà de la demande technique, les Émirats ont adressé à leurs interlocuteurs américains un message politique d’une portée considérable : en cas de pénurie de dollars, Abou Dhabi pourrait être contraint de recourir au yuan chinois ou à d’autres monnaies pour ses ventes de pétrole et ses transactions commerciales. Un tel glissement menacerait directement le système du pétrodollar, fondé sur l’exclusivité de la facturation pétrolière en dollars américains. La mise en garde, même formulée comme une contrainte subie plutôt que comme un choix délibéré, n’en constitue pas moins un levier de pression diplomatique vis-à-vis de Washington.

Les responsables émiratis ont par ailleurs indiqué, en privé, que la décision du président Donald Trump d’attaquer l’Iran avait entraîné leur pays dans un conflit dévastateur dont les conséquences économiques pourraient ne pas être encore toutes connues. Cette mise en cause implicite de Washington renforce le caractère politique des discussions financières en cours : la demande d’une ligne de swap s’apparente autant à une réclamation d’indemnisation diplomatique qu’à une opération technique de gestion de liquidités.

Un modèle économique à l’épreuve

Le conflit a causé un effondrement systémique du modèle économique du Conseil de coopération du Golfe, selon l’analyse des répercussions économiques du conflit. Les Émirats, qui avaient fait de Dubaï et d’Abou Dhabi des centres financiers mondiaux en misant sur la stabilité, la neutralité stratégique et l’attractivité pour les investisseurs, se retrouvent directement exposés à une guerre qu’ils n’ont pas choisie. La menace de gel des milliards d’avoirs iraniens détenus sur leur territoire illustre ce dilemme : une telle décision couperait un canal économique vital pour Téhéran, mais fragiliserait simultanément la réputation des Émirats comme place financière accueillant des capitaux sensibles, notamment russes.

Pour tenter de préserver leur solvabilité à court terme, les autorités ont procédé en urgence à des levées de fonds sur les marchés. Abou Dhabi a collecté environ quatre milliards de dollars auprès d’investisseurs via des placements privés organisés par Goldman Sachs et d’autres grandes banques, acceptant de payer des coûts plus élevés pour accélérer les opérations. La Bahreïn a de son côté ouvert une ligne de swap de cinq milliards de dollars avec les Émirats pour renforcer la stabilité financière régionale. Les États du Golfe et l’Irak perdent collectivement environ 1,1 milliard de dollars par jour de recettes pétrolières tant que le détroit reste fermé.

Le Golfe dans l’attente d’une réouverture d’Ormuz

Un cessez-le-feu a été annoncé le 17 avril, mais la voie maritime demeure partiellement bloquée. Le ministre saoudien des Finances, Mohammed Al-Jadaan, a prévenu que la normalisation des flux ne serait pas immédiate, estimant que la réorganisation des expéditions pétrolières pourrait s’étendre jusqu’à fin juin, même en cas d’arrêt complet des hostilités. L’AIE, dans son rapport d’avril, table sur une reprise des livraisons depuis le Moyen-Orient vers les marchés internationaux d’ici la mi-année, tout en reconnaissant que ce scénario pourrait se révéler trop optimiste compte tenu des incertitudes persistantes.

Pour Abou Dhabi, les prochaines semaines seront déterminantes : la réponse de Washington à sa demande de filet de sécurité financier conditionnera non seulement la stabilité du dirham, mais aussi la trajectoire de sa relation avec les États-Unis dans un Moyen-Orient profondément reconfiguré par le conflit.

Julien Moreau

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