Guerre au Moyen-Orient : ce que le rapport du FMI prédit pour les économies du Maghreb

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Julien Moreau
Julien Moreauhttps://alg247.com
Journaliste couvrant l’actualité politique et institutionnelle européenne et française. Il traite des politiques publiques, des débats sociétaux et des évolutions législatives dans leur contexte continental.

Le Fonds monétaire international a publié le 14 avril 2026, en marge de ses réunions de printemps à Washington, un rapport sur les perspectives économiques mondiales dont le titre dit tout : « L’économie mondiale menacée par la guerre ». Les prévisions de croissance pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord ont été amputées de 2,8 points de pourcentage. Mais au Maghreb, le choc est profondément asymétrique : l’Algérie résiste mieux que prévu, le Maroc tire son épingle du jeu, la Tunisie reste sur la corde raide.

La guerre déclenchée le 28 février 2026 par les États-Unis et Israël contre l’Iran a infligé à l’économie mondiale ce que la directrice générale du FMI Kristalina Georgieva a décrit, lors de l’ouverture des réunions de printemps, comme un choc négatif sur l’offre d’une ampleur inédite. Le détroit d’Ormuz, voie maritime par laquelle transitent habituellement 20 % du pétrole mondial et 25 % du gaz naturel liquéfié selon les données du FMI, a été pratiquement bloqué pendant plusieurs semaines. Les perturbations ont réduit la production régionale de plus de 10 millions de barils de pétrole par jour et de 500 millions de mètres cubes de gaz. Résultat : les prix du Brent ont frôlé 120 dollars le baril à certains moments, l’inflation mondiale est révisée à la hausse à 4,4 % pour 2026, et la croissance de l’ensemble de la zone MENA s’effondre à 1,1 % — contre 3,2 % en 2025 et 3,9 % anticipés en janvier dernier.

Une fracture entre exportateurs et importateurs d’énergie

Le principal enseignement du rapport du FMI pour la région est son caractère profondément inégalitaire. Pierre-Olivier Gourinchas, économiste en chef de l’institution, a été explicite : la dégradation « sera très inégale selon les pays, touchant le plus durement les pays de la région en conflit, les pays à faible revenu importateurs de matières premières et les économies de marché émergentes. » Jihad Azour, directeur du département Moyen-Orient et Asie centrale du Fonds, a précisé lors d’une conférence de presse que l’impact ne se limite pas au seul secteur énergétique, mais s’étend aux engrais, aux produits chimiques et à la logistique maritime — des secteurs où les pays du Golfe jouent un rôle de pivot mondial.

Au cœur de la zone de feu, les chiffres sont vertigineux. L’Iran voit son PIB se contracter de 6,1 % en 2026, soit une révision de 7,2 points par rapport aux projections d’avant-guerre. Le Qatar, dont les installations de Ras Laffan ont été partiellement endommagées, subit une chute de 8,6 %. L’Irak recule de 6,8 %. L’Arabie saoudite, première économie de la région, résiste mieux grâce à sa capacité à réorienter une partie de ses exportations vers la mer Rouge, mais voit tout de même sa croissance tomber de 4,5 % à 3,1 %. Ce sont ces effondrements dans le cœur du Golfe qui tirent vers le bas la moyenne régionale — et non les économies maghrébines, dont la situation est structurellement différente.

L’Algérie, révisée à la hausse malgré la tempête mondiale

Dans ce paysage dégradé, l’Algérie constitue l’une des rares exceptions positives de la région. Le FMI a relevé ses prévisions de croissance à 3,8 % pour 2026, contre 2,9 % anticipés en octobre 2025 — soit une révision à la hausse de 0,9 point. Une performance qui se distingue d’autant plus que la croissance mondiale est simultanément révisée à la baisse à 3,1 %. La Banque mondiale et la Banque africaine de développement convergent vers des estimations proches, respectivement 3,7 % et 3,9 %, conférant à ce diagnostic une solidité institutionnelle rare. Selon le FMI, ce dynamisme repose sur la bonne tenue du secteur des hydrocarbures, portée par la demande internationale de gaz naturel, et sur une montée progressive des activités hors hydrocarbures dans les secteurs minier et manufacturier.

La position extérieure du pays bénéficie directement du contexte. Le solde des transactions courantes devrait rester excédentaire à 1,8 % du PIB en 2026, soutenu par les exportations énergétiques, dont les volumes de GNL ont progressé de 112 % entre janvier et mars 2026 selon Energy Research Unit. Le FMI estime que les réserves de change, qui couvraient l’équivalent de 16 mois d’importations selon la Banque africaine de développement, constituent un matelas de protection significatif face aux chocs externes. Ces chiffres restent toutefois légèrement inférieurs aux prévisions nationales : la loi de finances 2026 tablait sur une croissance de 4,1 %, affichant un optimisme que l’institution de Washington juge prématuré au regard des incertitudes persistantes.

Le Maroc en position inattendue

La situation du Maroc face au conflit constitue l’un des paradoxes les plus saisissants du rapport du FMI. Classé parmi les pays importateurs de pétrole, le royaume échappe aux dommages subis par les exportateurs pétroliers du Golfe directement exposés aux destructions d’infrastructures et à la fermeture d’Ormuz. Pour l’ensemble des économies importatrices de pétrole de la zone, la révision à la baisse n’est que de 0,3 point — sans commune mesure avec l’effondrement des pays producteurs. Selon les projections du FMI, la croissance marocaine se situe entre 4,4 % et 4,9 % pour 2026 selon les sources consultées, portée par l’agriculture, l’investissement et la tenue du tourisme. Cette performance s’accompagne d’une inflation remarquablement maîtrisée à 0,8 % et d’un déficit budgétaire réduit à 3,5 % du PIB.

L’institution pointe néanmoins un risque : la remontée des rendements obligataires souverains depuis le début du conflit, passant d’environ 5,5 % à 6 %. Dans un contexte de besoins de financement élevés à l’échelle régionale, ce resserrement mérite une attention soutenue. Le FMI souligne par ailleurs que la hausse des prix du pétrole, des engrais et des matières premières constitue un risque réel pour les économies importatrices — selon ses propres calculs, chaque hausse de 10 % du prix du pétrole entraîne une perte de 0,5 point de croissance et un point d’inflation supplémentaire pour un pays importateur moyen de la région.

La Tunisie, en équilibre précaire

La situation tunisienne est celle qui appelle le plus de vigilance au Maghreb. Le FMI a maintenu ses prévisions à 2,1 % pour 2026, un chiffre qui peut sembler stable, mais qui masque une fragilité structurelle préoccupante dans le contexte actuel. Le pays importe plus de 60 % de ses besoins énergétiques, une dépendance particulièrement exposée à la flambée des prix en cours. L’inflation tunisienne est prévue à 6,1 %, nettement au-dessus de la moyenne mondiale de 4,4 %, ce qui traduit, selon l’économiste Ridha Chkoundali interrogé par L’Économiste Maghrébin, la fragilité de l’économie tunisienne face aux chocs des prix. La loi de finances 2026 avait été construite sur l’hypothèse d’un baril à 63,3 dollars — un niveau devenu obsolète depuis le début du conflit. Les perspectives pour 2027 sont également révisées à 1,6 % par le Fonds, un signal d’essoufflement préoccupant.

Face à cette cartographie des risques, le FMI formule des recommandations pour les pays de la région qui sont loin d’être académiques. L’institution appelle à maintenir des politiques monétaires restrictives pour contenir l’inflation sans écraser la croissance, à protéger les populations vulnérables par des aides ciblées et temporaires plutôt que des subventions généralisées, et à considérer les éventuelles recettes pétrolières exceptionnelles comme des revenus transitoires à ne pas intégrer dans les dépenses courantes. Elle insiste enfin sur la diversification des routes commerciales et l’intégration régionale comme leviers de résilience à long terme — une recommandation qui résonne différemment selon que l’on se trouve à Alger, Rabat ou Tunis.

Julien Moreau

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