Lors du dernier sommet de la Ligue arabe, le ministre marocain des Affaires étrangères a vivement dénoncé l’Iran, tout en gardant le silence sur les bombardements israéliens et américains ayant visé l’Iran et le Liban. Une prise de position jugée sélective, perçue comme le reflet du déclin moral et politique de l’organisation panarabe.
Un discours sous tension au Caire
Lors de la réunion ministérielle de la Ligue arabe, tenue au Caire la semaine dernière, le chef de la diplomatie marocaine a qualifié l’Iran de « menace majeure » pour la stabilité régionale, évoquant ses « agressions répétées » et ses « ingérences » dans les affaires arabes. Toutefois, il n’a prononcé aucun mot sur les récents raids israéliens et américains ayant frappé une école à Ispahan, tuant près de 170 écolières selon les médias iraniens.
Ce silence a suscité la surprise et l’indignation de nombreux observateurs, qui y voient le signe d’une diplomatie calibrée selon les alliances régionales plutôt que guidée par les principes. Le contraste entre la virulence à l’égard de Téhéran et l’omission des attaques occidentales et israéliennes a été perçu comme une forme d’alignement politique difficilement défendable sur la scène arabe.
Une indignation sélective qui alimente le débat
Les critiques se sont rapidement multipliées dans la presse et sur les réseaux sociaux. Beaucoup estiment que cette indignation à géométrie variable illustre la double morale qui mine depuis longtemps la cohérence du discours arabe officiel. En ciblant exclusivement l’Iran, le Maroc s’inscrit dans la ligne diplomatique des monarchies du Golfe, qui accusent Téhéran d’attiser les conflits confessionnels au Moyen-Orient.
Cependant, de nombreux intellectuels arabes rappellent qu’Israël demeure, depuis plus de sept décennies, la principale source de tensions régionales : occupation, bombardements répétés, violences en Cisjordanie et à Gaza. Omettre cette réalité tout en dénonçant les menaces iraniennes renforce, selon eux, l’image d’une diplomatie arabe devenue aveugle aux souffrances palestiniennes.
Le Liban, grand absent du discours
Autre élément marquant : le silence complet sur le dossier libanais. Depuis plusieurs mois, Israël multiplie les frappes dans le sud du Liban, détruisant des infrastructures civiles et semant la peur parmi la population. Ni le ministre marocain ni le communiqué final de la Ligue arabe n’y ont fait la moindre allusion.
Pour de nombreux analystes, cette omission traduit le désintérêt croissant envers les pays arabes les plus vulnérables, comme le Liban, dépourvus de ressources et d’influence diplomatique suffisantes pour peser sur les équilibres régionaux. Ce mutisme, jugé accablant, souligne la primauté des calculs d’opportunité sur la solidarité arabe.
Une Ligue arabe en perte d’influence
Au-delà du discours marocain, ce nouvel épisode met en lumière la crise profonde que traverse la Ligue arabe, de moins en moins capable de parler d’une seule voix. Depuis plusieurs années, l’organisation peine à surmonter les fractures géopolitiques entre alliés du Golfe, partenaires occidentaux et États opposés à certaines ingérences étrangères. Ses sommets se réduisent souvent à des déclarations de circonstance, sans portée politique réelle.
D’anciens diplomates soulignent la déconnexion croissante entre les institutions arabes et les opinions publiques. Là où les peuples attendaient jadis une défense ferme du droit international et de la cause palestinienne, ils n’entendent plus que des postures symboliques, dictées par la conjoncture et les alliances du moment.
Le calcul marocain et ses limites
L’alignement du Maroc sur les positions les plus dures envers l’Iran s’explique par ses relations privilégiées avec plusieurs monarchies du Golfe et, depuis 2020, par la normalisation de ses liens avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham. Rabat espère ainsi renforcer ses soutiens diplomatiques sur la question du Sahara occidental.
Mais cette orientation a un coût politique et symbolique. Une large part de la société civile et de la classe politique marocaine demeure profondément attachée à la cause palestinienne. Le décalage entre la sensibilité populaire et la position officielle alimente un malaise croissant, voire un sentiment de trahison face à une diplomatie jugée en rupture avec ses valeurs traditionnelles.
Une crise de crédibilité régionale
En sous-estimant la portée de ses choix de langage, la diplomatie marocaine, à l’instar d’autres capitales arabes, semble méconnaître l’usure du discours sélectif. Condamner une puissance tout en taisant les actions d’une autre revient, pour beaucoup de citoyens, à trahir le principe même de justice. Ce déséquilibre affaiblit la parole arabe collective lorsqu’elle prétend défendre la souveraineté et les droits des peuples.
Ce n’est pas tant la divergence d’opinion sur l’Iran qui choque, mais la perte de repères qu’elle révèle. Dans un monde bouleversé par la brutalité des conflits, les peuples arabes attendent moins des alliances d’opportunité que le retour à une parole claire, fidèle aux valeurs éthiques qu’ils continuent, malgré tout, de revendiquer.
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