La chanteuse oranaise Warda Smati, connue sous le nom de scène Warda Charlemante, a été placée en détention provisoire par le parquet de la cour d’El-Ath manyia, à la suite d’une plainte officielle du ministère des Affaires religieuses et des Wakfs. L’affaire, qui porte sur plusieurs vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, s’inscrit dans un contexte de durcissement des poursuites judiciaires contre les contenus numériques en Algérie.
La décision a été rendue par le procureur de la République près le tribunal d’El-Othmanya, dans la wilaya d’Oran. Selon les informations relayées, l’artiste est poursuivie pour plusieurs chefs d’accusation : diffusion de contenu jugé contraire aux bonnes mœurs, atteinte aux préceptes fondamentaux de l’islam, incitation de femmes à se remarier avant l’expiration du délai de viduité prescrit par le droit musulman — l’idda —, et usage abusif des plateformes numériques en violation des lois en vigueur. C’est dans ce cadre que le parquet a ordonné son placement en détention dans l’attente de la suite de la procédure.
Une plainte ministérielle à l’origine de la mise en cause
Le déclenchement des poursuites est directement lié à une démarche officielle du ministère des Affaires religieuses et des Wakfs, qui a déposé une plainte formelle après avoir pris connaissance du contenu de plusieurs vidéos publiées par la chanteuse. Cette intervention gouvernementale distingue l’affaire Charlemante de nombreux cas similaires traités dans le cadre de la police judiciaire ordinaire : c’est une institution publique qui a initié l’action pénale, conférant à la procédure une dimension institutionnelle particulière.
Les enquêteurs ont, selon les informations disponibles, examiné les vidéos en cause et documenté ce qu’ils ont qualifié “d’exploitation déloyale des réseaux sociaux au regard de la législation nationale”. La saisie des éléments numériques constituant les pièces à conviction fait partie des actes d’instruction, comme c’est désormais systématiquement le cas dans les affaires liées à l’expression en ligne devant les juridictions algériennes.
Oran, carrefour du raï et terrain judiciaire récurrent
Warda Smati est une artiste de musique raï, genre musical né à Oran dans les années 1970 et qui a depuis longtemps acquis une audience qui dépasse les frontières algériennes. La chanteuse, dont la présence sur TikTok comptait plusieurs millions d’abonnés, a régulièrement publié des vidéos mêlant performance musicale et prises de position personnelles sur des sujets de société. C’est précisément ce croisement entre registre artistique et discours public qui semble avoir attiré l’attention des autorités religieuses.
La wilaya d’Oran, berceau historique du raï, est également le territoire où les forces de l’ordre ont multiplié les interpellations liées à des contenus numériques jugés contraires aux mœurs. En février 2025, deux influenceurs avaient déjà été arrêtés dans la même région après la diffusion d’une vidéo qualifiée par la police de « promotion de contenu immoral ». L’affaire Charlemante s’inscrit donc dans une série qui touche de manière croissante les créateurs de contenu établis dans l’ouest algérien.
Un arsenal législatif renforcé depuis 2024
La procédure engagée contre Warda Charlemante s’appuie sur un cadre légal qui a été sensiblement élargi en 2024. Le nouveau code pénal, promulgué par le président Abdelmadjid Tebboune le 28 avril 2024 et publié au Journal officiel en mai de la même année, a introduit de nouvelles infractions liées à l’expression numérique, formulées en des termes suffisamment larges pour couvrir un spectre étendu de contenus publiés en ligne. L’organisation ARTICLE 19 avait, dès l’adoption du texte, alerté sur le fait que ces dispositions pourraient « accroître l’autocensure et empêcher la tenue de débats libres et ouverts sur des sujets d’intérêt public ».
Parmi les nouveautés introduites figure une disposition sanctionnant l’outrage aux imams dans l’exercice de leurs fonctions, ainsi que plusieurs articles visant explicitement les contenus publiés sur les supports électroniques et les réseaux sociaux. L’accusation d’atteinte aux préceptes religieux, retenue dans le dossier Charlemante, trouve un fondement dans ces nouvelles dispositions, même si le parquet peut également s’appuyer sur des articles antérieurs du code pénal relatifs aux atteintes aux mœurs et à l’ordre public.
Des artistes de plus en plus exposés aux poursuites
L’arrestation de la chanteuse oranaise intervient dans un contexte plus large de resserrement judiciaire autour des artistes et des créateurs de contenu en Algérie. En juillet 2024, l’artiste franco-algérienne Djamila Bentouis avait été condamnée à deux ans de prison par un tribunal d’Alger pour une chanson critiquant la répression du Hirak. Human Rights Watch avait documenté, dans son rapport annuel publié en janvier 2025, une série de condamnations touchant des figures culturelles, des journalistes et des activistes sur la base d’accusations liées à leurs publications numériques ou à leurs productions artistiques.
La spécificité de l’affaire Charlemante réside dans la nature des charges retenues, qui concernent non pas un discours politique, mais un contenu à caractère religieux et social : les propos sur le remariage avant l’expiration du délai légal d’idda constituent une incursion dans le champ de la jurisprudence islamique, domaine que l’État algérien, dont la constitution proclame l’islam religion d’État, entend faire respecter par voie judiciaire lorsqu’il estime que des déclarations publiques y portent atteinte.
La suite de la procédure reste à préciser
À ce stade, la chanteuse est placée en détention provisoire dans l’attente de la poursuite de l’instruction. Les délais habituels de la procédure pénale algérienne pour des affaires de cette nature laissent envisager un renvoi en jugement dans les semaines ou les mois à venir, selon l’avancement de l’enquête. Aucune déclaration n’a été rendue publique par la défense au moment où cette information a été rapportée, et les autorités judiciaires n’ont pas diffusé de communiqué officiel détaillant le calendrier procédural.
L’affaire soulève, au-delà du cas individuel, la question de la délimitation entre expression artistique et respect des normes religieuses dans l’espace numérique algérien, une frontière dont la définition est désormais, en grande partie, renvoyée aux tribunaux.
Safia Rahmani