Le déploiement accéléré de centrales photovoltaïques à travers le Sahara et les Hauts Plateaux algériens ne relève pas seulement de la politique environnementale. En substituant le solaire au gaz dans la production électrique nationale, Alger libère des volumes exportables précisément au moment où l’Europe cherche à s’affranchir du gaz russe.
Une vingtaine de centrales photovoltaïques doivent être mises en service au cours de l’année 2026, réparties sur une douzaine de wilayas du Sud et des Hauts Plateaux, de Béchar à Biskra en passant par Laghouat et Touggourt. Parmi elles, deux installations totalisant 400 mégawatts — implantées à Tendla (El Meghaier) et El Ghrous (Biskra) — ont déjà été raccordées au réseau national, marquant le passage du chantier à l’exploitation effective. Rarement une stratégie énergétique nationale aura présenté une telle cohérence entre ambition domestique et levier international.
Chaque panneau installé, un mètre cube de gaz libéré pour l’export
Quatre-vingt-dix-neuf pour cent de l’électricité algérienne est encore produite à partir du gaz naturel, une anomalie structurelle pour un pays qui dispose de l’un des gisements solaires les plus importants au monde. C’est précisément cette distorsion que le programme national entreprend de corriger — et les dividendes de cette correction se mesurent en milliards de mètres cubes.
Selon le ministère de la Transition énergétique et des Énergies renouvelables, remplacer une partie de la production d’électricité alimentée par le gaz par de l’énergie solaire pourrait économiser jusqu’à 8 milliards de mètres cubes de gaz par an. Boukhalfa Yaïci, directeur général du Green Energy Cluster Algeria (GECA), a précisé que cette estimation porte sur le premier palier de 3 000 mégawatts du programme. Pour apprécier l’ampleur du chiffre, un seul point de comparaison suffit : le gazoduc Medgaz, qui relie directement l’Algérie à l’Espagne, affiche une capacité d’acheminement annuelle de 8 milliards de mètres cubes. Le volume libéré par le solaire équivaut donc, à terme, à saturer entièrement ce corridor stratégique.
Quant au premier palier de 3 000 MW attendu pour 2026, le ministère de l’Énergie chiffre l’économie de gaz à plus de 4 milliards de mètres cubes, susceptibles d’être redirigés vers un marché international en forte demande. Ce n’est pas un détail comptable. C’est une transformation de la structure même de l’offre gazière algérienne.
Une fenêtre européenne à durée limitée, deux ans pour la saisir
Ce déploiement solaire tombe à un moment d’une précision presque chirurgicale sur les marchés énergétiques. L’Union européenne a adopté un plan contraignant visant l’élimination totale des importations de gaz russe d’ici fin 2027 : les livraisons de GNL russe devront cesser au 1er janvier 2027, celles par gazoducs au 30 septembre suivant. Pour l’Algérie, ce calendrier dessine une fenêtre d’opportunité d’une intensité exceptionnelle.
Alger approvisionne déjà l’Espagne et l’Italie via les gazoducs Medgaz et Transmed, et la décision européenne d’interdire progressivement le gaz russe d’ici 2027 lui ouvre de nouvelles marges de manœuvre. En janvier 2026, l’Algérie représentait 22 % des importations européennes de gaz acheminé par gazoduc, et elle est le seul fournisseur à avoir enregistré une progression mensuelle significative. Elle figure également sur la liste restreinte des pays exemptés de vérifications additionnelles par la Commission européenne — aux côtés des États-Unis, du Qatar, de la Norvège et du Nigeria — ce qui lui confère une souplesse commerciale accrue sur le marché du Vieux Continent.
Pour le ministre Mourad Adjal, 2026 et 2027 forment une période déterminante : livraison des premiers résultats du programme solaire, préparation de l’après-3 200 MW et amorce d’un nouveau modèle de consommation énergétique. La convergence entre la montée en puissance du solaire algérien et la recomposition forcée des approvisionnements gaziers européens n’est pas fortuite — elle est le produit d’une lecture géopolitique assumée.
Des ambitions réelles, mais des limites à ne pas occulter
L’équation est séduisante ; elle mérite néanmoins d’être nuancée. La consommation intérieure algérienne de gaz augmente structurellement : entre 2023 et 2024, la consommation de gaz pour la production d’électricité a progressé de 7,4 %, passant de 23,5 à 25,2 milliards de mètres cubes. Le solaire doit donc d’abord compenser cette croissance avant de libérer des volumes nets exportables — ce qui rend le rythme d’installation déterminant.
L’objectif est d’atteindre une puissance installée de 3 200 MW d’ici 2027, puis de poursuivre l’effort jusqu’à 15 000 MW à l’horizon 2035. Dès 2024, pour accélérer le mouvement, l’Algérie a multiplié par soixante-dix ses importations de panneaux solaires, atteignant 1,4 gigawatt de modules chinois, contre à peine 20 mégawatts sur la même période un an auparavant. Cet accélérateur d’importation confirme que la rupture avec les années de retard chronique est réelle — mais le pays, qui s’est pourtant doté d’un programme national des énergies renouvelables dès 2011, a connu plusieurs ratés par le passé, avec des appels d’offres annulés ou sous-souscrits. La crédibilité du calendrier actuel se joue désormais sur les raccordements effectifs de 2026.
Sur le segment du GNL, la concurrence s’est aussi durcie : la part de marché américaine en Europe est passée de 28 % avant la crise ukrainienne à 46 % aujourd’hui, tandis que les parts combinées du Qatar et de l’Algérie ont reculé. L’avantage algérien reste sa proximité géographique et ses gazoducs existants — irremplaçables à court terme face au GNL transporté depuis les terminaux américains ou qatariens.
Hydrogène vert et gazoduc transsaharien : les paris de l’après-2030
Au-delà de la substitution immédiate, le programme solaire prépare deux filières d’avenir dont la portée dépasse largement le seul marché du gaz. Le programme national de l’énergie solaire est destiné initialement à constituer une assise solide à l’industrie de production d’hydrogène vert, avec une phase d’identification des sites de production déjà engagée. Le projet SoutH2 vise à reconvertir une partie des gazoducs existants pour acheminer de l’hydrogène vert vers l’Allemagne via l’Italie et l’Autriche — en mobilisant la même infrastructure qui transporte aujourd’hui le gaz naturel.
En parallèle, le gazoduc transsaharien, dont la phase opérationnelle côté algérien a été lancée, vise à relier les ressources gazières du Nigeria à l’Europe via le territoire algérien sur 4 128 kilomètres. Cette infrastructure positionnerait définitivement Alger comme hub continental entre l’Afrique subsaharienne et les marchés européens.
Le président Tebboune a donné des instructions pour pénétrer les marchés étrangers, et l’Algérie fournit déjà 500 mégawatts d’électricité à la Tunisie, avec des projets d’exportation vers l’Égypte, la Libye et l’Italie. Ce que le programme solaire dessine, en libérant du gaz tout en posant les fondations de la molécule verte, c’est le contour d’une souveraineté énergétique active — capable de négocier les flux, d’orienter les volumes et de valoriser son territoire au-delà de la simple extraction fossile. La fenêtre est ouverte. La prochaine étape sera l’été 2026, date à laquelle neuf centrales supplémentaires pour 1 480 mégawatts devront être raccordées au réseau national, premier test grandeur nature de la capacité algérienne à tenir un calendrier aussi ambitieux.
Yacine Messaoud