Le pape Léon XIV a achevé mercredi 15 avril sa visite historique en Algérie — première d’un souverain pontife sur ce sol depuis l’indépendance —, avant de poursuivre sa tournée africaine vers Yaoundé. En soixante heures à Alger et à Annaba, le chef de l’Église catholique a transformé un pèlerinage spirituel en événement diplomatique de premier plan, offrant au président Tebboune une consécration internationale rare.
Léon XIV est arrivé le lundi 13 avril à l’aéroport international Houari Boumédiène, où il a été accueilli en personne par le chef de l’État algérien, avant d’être conduit au palais El Mouradia pour un entretien en tête-à-tête. Le souverain pontife s’est ensuite exprimé devant le Maqam Echahid, monument aux martyrs de la guerre d’indépendance, avant de se rendre à la Grande Mosquée d’Alger, où il a appelé à « construire un monde de paix ». Le lendemain, il s’est rendu à Annaba, l’antique cité d’Hippone, pour une visite sur les traces de saint Augustin, qui y fut évêque de 395 à 430, et qui constitue l’une des figures tutélaires de son pontificat. La dimension spirituelle de ce déplacement est indissociable de son poids politique.
Premier pape en Algérie, sur les traces d’un héritage berbère revendiqué
Léon XIV, membre de l’ordre des Augustins, s’est déjà rendu deux fois en Algérie en tant que prieur général de son ordre, bien avant d’être élu pape. Le lien entre le souverain pontife et la figure d’Augustin d’Hippone — né à Souk Ahras, évêque de la cité qui correspond aujourd’hui à Annaba — est au cœur de sa vision théologique. En choisissant l’Algérie comme première étape africaine de son pontificat, Léon XIV a conféré à ce pays une position symbolique que ni la taille de la communauté catholique locale — estimée à quelque 10 000 fidèles au sein d’une population d’environ 48 millions d’habitants — ni ses seuls intérêts économiques ne permettraient d’expliquer. Devant le pape, Tebboune a qualifié l’Algérie de « terre d’harmonie, d’interaction authentique et de symbiose féconde », s’appropriant l’héritage augustinien pour ancrer le pays dans une universalité qui court-circuite le récit colonial.
Le président algérien a réaffirmé la « disponibilité totale et inébranlable de l’Algérie à poursuivre sa coopération étroite avec l’État de la Cité du Vatican », exprimant le souhait que les deux pays fassent prévaloir « l’esprit de compréhension sur la division, le dialogue sur la confrontation ». Pour Alger, l’équation est simple : recevoir le chef de l’Église universelle, c’est s’inscrire dans une géographie symbolique de la paix à un moment où le monde cherche des espaces de médiation.
Un discours papal qui résonne bien au-delà du religieux
Dans son discours aux autorités algériennes, le pape a insisté sur l’urgence d’un changement de cap face à la multiplication des conflits, plaidant pour le dialogue, une plus grande justice entre les peuples et un exercice de l’autorité qui s’affranchisse de toute logique de domination. Il a également appelé les dirigeants algériens à « promouvoir une société civile vivante, dynamique et libre » — message d’une franchise inhabituelle dans un pays où, depuis la fin du Hirak en 2019, les organisations indépendantes et les voix critiques font l’objet de restrictions systématiques.
En marge de la visite, la tension entre Léon XIV et Donald Trump a constitué un arrière-plan permanent. Le président américain avait jugé le pape « faible face à la criminalité » et « catastrophique en matière de politique étrangère », suscitant la réaction de la Première ministre italienne Giorgia Meloni, qui a jugé ces propos « inacceptables ». Le souverain pontife a répondu sans s’attarder dans la polémique : « Je n’ai peur ni de l’administration Trump ni de dire le message de l’Évangile ». En choisissant Alger — pays non aligné, signataire d’aucun accord avec Israël, critique assumé des politiques occidentales — comme première escale africaine, le chef de l’Église a répondu non par les mots, mais par les lieux.
Alger renforce sa posture de puissance médiatrice
La visite papale intervient dans un contexte de recomposition régionale particulièrement favorable à la diplomatie algérienne. L’Algérie a récemment gagné en importance stratégique grâce à ses vastes réserves de pétrole et de gaz, ainsi qu’à son rôle de fournisseur alternatif pour l’Europe dans un contexte de tensions affectant le détroit d’Ormuz. Dans la rivalité qui l’oppose au Maroc, elle enregistre avec cette visite un différentiel symbolique difficile à compenser pour Rabat. Le royaume chérifien, signataire des Accords d’Abraham et engagé dans une coopération militaire approfondie avec Israël, se trouve dans une posture moins compatible avec la réception d’un souverain pontife appelant à la paix entre civilisations.
Pour le chercheur Rémi Caucanas, de l’Institut pontifical d’études arabes et d’islamologie de Rome, la visite du pape s’inscrit aussi dans la mémoire des martyrs d’Algérie — prêtres et religieuses assassinés durant la décennie noire de 1992 à 2002, notamment les moines de Tibhirine, dont la béatification à Oran en 2018 a marqué une étape importante dans le processus de réconciliation. Cette dimension mémorielle, largement relayée par les médias catholiques, offre à l’Algérie une image apaisée de sa propre histoire, distincte de celle que les contentieux diplomatiques avec Paris ont tendance à cristalliser.
Le cas Gleizes, ombre persistante sur la visite
La venue du pape a relancé les espoirs de la famille et des soutiens du journaliste français Christophe Gleizes, arrêté en mai 2024 à Tizi Ouzou et condamné en appel à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme » après un reportage sur le football kabyle. Il se murmurait que la visite de Léon XIV pourrait créer une fenêtre pour sa libération, à l’instar des bons offices rendus dans d’autres dossiers consulaires. Le cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger, lui rend régulièrement visite en prison pour lui apporter un soutien spirituel, mais a écarté tout lien entre la visite papale et les enjeux bilatéraux franco-algériens.
Une double tentative d’attentat a par ailleurs été signalée à Blida, à une quarantaine de kilomètres d’Alger, dès le premier jour de la visite, sans que cela n’affecte le déroulement du programme officiel. Aucune annonce en faveur de la libération du journaliste n’a été formulée par les autorités algériennes à l’issue du déplacement papal.
Léon XIV quitte Alger, cap sur Yaoundé
Le pape a quitté l’Algérie le mercredi 15 avril pour poursuivre sa tournée africaine au Cameroun, avant l’Angola et la Guinée équatoriale, dans le cadre d’un voyage apostolique de onze jours. Dans un message final, il a salué la résilience de l’Algérie et exprimé l’espoir que le pays continue de jouer un rôle constructif dans la promotion de la stabilité et du dialogue en Méditerranée. Pour Tebboune, qui avait déjà rencontré le souverain pontife au Vatican en juillet 2025, la visite constitue une étape supplémentaire dans la stratégie de repositionnement international d’Alger — une légitimité que les ressources énergétiques seules ne pourraient acheter.
Julien Moreau