Classer les Frères musulmans comme organisation terroriste : une décision politique avant tout
Les Frères musulmans ne sont pas apparus soudainement sur la scène internationale, pas plus que les campagnes visant à les faire classer comme organisation terroriste. Cette volonté de les diaboliser répond moins à une lecture objective des faits qu’à une logique de marché politique, où l’influence et l’argent pèsent plus lourd que les dossiers et les preuves. Dans ce jeu d’intérêts croisés, des régimes arabes inquiets et des lobbys pro-israéliens mobilisés ont trouvé, à Washington, un pouvoir exécutif prêt à monnayer sa signature au gré des transaction, des alliances et des pressions politiques.
Une décision plus proche du marché que du droit
L’émergence de projets de classification des Frères musulmans comme groupe terroriste ne repose pas sur un changement soudain de leur doctrine, mais sur un contexte géopolitique où la décision politique se traite comme une transaction. La décision de Trump à ce propos relève principalement de ce nouveau phénomène qui consiste à payer pour avoir des avantages auprès de l’administration américaine. Des capitales arabes, obsédées par la survie de régimes autoritaires, ont cherché à verrouiller l’espace politique en exportant leur conflit interne vers les chancelleries occidentales, avec l’appui de réseaux d’influence liés au lobby pro-israélien. L’enjeu n’est pas seulement sécuritaire, il est aussi symbolique : faire entériner par une puissance mondiale une lecture binaire où tout courant islamiste organisé est assimilé, par principe, à la violence.
La peur des urnes plus que la peur des armes
Ce que redoutent nombre de régimes arabes n’est pas un projet extrémiste porté par les Frères musulmans, mais leur capacité à s’enraciner pacifiquement dans les sociétés, à gagner des élections et à s’imposer comme acteur politique légitime. Dans plusieurs pays de la région, ce mouvement a démontré sa faculté à structurer un réseau social, caritatif et politique, à parler le langage des classes populaires et à proposer un projet national articulé autour d’une référence islamique, mais passant par les urnes et les institutions. Face à des systèmes fondés sur l’héritage, la confiscation du pouvoir et la répression, l’existence d’un acteur doté d’une base populaire réelle et d’un discours réformiste représente un précédent dangereux.
Une confrontation entre deux modèles de légitimité
Les expériences d’Égypte, de Tunisie ou encore du Maroc ont montré que les Frères musulmans et leurs partis-frères pouvaient accéder au pouvoir, ou coexister avec lui, par la voie électorale et accepter les règles du jeu institutionnel, y compris lorsqu’ils en sont écartés. Dans ces configurations, la riposte est souvent venue non pas d’un rejet populaire, mais d’alliances entre appareils sécuritaires, élites économiques et partenaires étrangers soucieux de préserver l’ordre établi. La question devient alors moins « sont-ils violents ? » que « que se passera-t-il si ce type de force politique consolide, sur la durée, une légitimité fondée sur le vote et l’action sociale ? ».
La violence, de quel côté ?
Les trajectoires récentes montrent que la plupart des branches ou partis issus de la matrice des Frères musulmans ont, malgré les arrestations massives, les coups d’État et les interdictions, revendiqué une ligne d’action strictement pacifique non armée et privilégié le recours aux moyens politiques et juridiques. Dans le même temps, de nombreuses organisations ouvertement jihadistes ont, au contraire, désigné les Frères musulmans comme adversaires, les accusant de « trahison » précisément parce qu’ils reconnaissent les institutions, refusent le takfir et rejettent l’usage systématique de la force. Ce décalage interroge : comment un courant honni par les groupes réellement terroristes peut-il, dans le discours officiel de certains États, se retrouver catalogué dans la même catégorie ?
L’obsession israélienne du long terme
Du point de vue israélien, le danger perçu ne se résume pas à l’éventualité d’un affrontement militaire direct, mais à la montée d’un courant transnational, organisé, populaire et porteur d’un discours de refus de l’occupation enraciné dans les sociétés arabes. Un mouvement qui allie enracinement local, réseaux associatifs et horizon politique islamo-national qui représente, à long terme, une menace stratégique différente de celle des groupes armés dispersés, plus faciles à isoler et à délégitimer. C’est pourquoi l’inscription des Frères musulmans dans le registre du terrorisme est aussi un outil narratif visant à délégitimer, en bloc, toute alternative islamiste institutionnelle.
Un classement aux effets boomerang
Plusieurs puissances occidentales ont longtemps refusé de suivre les demandes de certains alliés arabes pour classer les Frères musulmans comme organisation terroriste, estimant qu’une telle décision, en l’absence de faits matériels concordants, serait principalement politique. En plaçant sur le même plan des groupes armés clandestins et un courant qui, dans de nombreux pays, participe ouvertement au jeu électoral, le risque est de vider le terme « terrorisme » de sa pertinence analytique et de le transformer en simple étiquette d’exclusion. À terme, une telle confusion peut affaiblir la lutte contre les véritables organisations violentes, tout en offrant aux régimes autoritaires un instrument juridique commode pour criminaliser l’opposition.
Entre image publique et capital moral
Le paradoxe est que plus la répression et la stigmatisation se durcissent, plus le discours victimaire des Frères musulmans trouve un écho auprès de certaines franges de l’opinion, qui y voient la confirmation d’un système international à géométrie variable. Être accusé d’extrémisme sans dossier probant peut, dans certains contextes, renforcer un capital moral, surtout lorsque les militants continuent d’afficher une pratique politique non armée et un discours centré sur la justice sociale, la lutte contre la corruption et le refus de la tyrannie. La bataille se déplace alors du terrain sécuritaire vers celui du récit, où chaque camp tente d’imposer sa définition de la menace.
Un « danger » pour qui ?
Au final, la question n’est pas seulement de savoir si les Frères musulmans représentent un danger, mais pour qui et de quelle nature. Pour les systèmes autoritaires arabes, ils incarnent un risque politique : celui de voir émerger une force concurrente dotée d’une légitimité issue des urnes, de réseaux associatifs et d’un référentiel religieux partagé par une large partie de la population. Pour Israël, ils symbolisent un adversaire de long terme, susceptible de fédérer des sociétés entières autour d’un projet de résistance non réductible à quelques groupes armés.
Vers une recomposition inévitable
À mesure que les sociétés arabes gagnent en maturité politique et que les jeunes générations comparent récits officiels et réalités vécues, les classifications imposées d’en haut risquent de perdre de leur efficacité. Les campagnes médiatiques massives, les guerres de communication et la production de discours stigmatisants peuvent retarder, mais non empêcher, la remise en cause des structures de pouvoir qui s’appuient sur la peur pour durer. L’enjeu pour les Frères musulmans, comme pour tous les autres acteurs politiques, sera de démontrer dans les faits que leur engagement pour la pluralité, la non-violence et l’alternance n’est pas seulement tactique, mais structurel.
Noureddine Mehri. Université El Oued (Algérie) In facebook 25/11/2025
Traduction libre et adaptation à la langue française par ALG247.COM



