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jeudi, janvier 15, 2026

Le Hirak n’a pas renversé la dictature algérienne. Il l’a vidée de son sens

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Le Hirak n’a pas renversé la dictature algérienne. Il l’a vidée de son sens

Cinq ans après le Hirak, le régime algérien tient toujours. Pourtant, quelque chose d’irréversible s’est produit : le pouvoir a perdu sa capacité à raconter une histoire, à incarner un projet, à justifier son existence autrement que par la contrainte. Cette érosion invisible constitue peut-être la plus profonde des défaites.


Les dictatures ne meurent pas toujours d’un coup. Parfois, elles survivent longtemps à leur propre délégitimation. C’est ce paradoxe que vit l’Algérie depuis le Hirak de 2019 : un régime intact dans ses structures, mais vidé de toute substance politique. Une coquille institutionnelle qui fonctionne encore, alors que plus personne — pas même ses bénéficiaires — ne croit vraiment à ce qu’elle représente.


Observons d’abord ce qui s’est brisé. Pendant des décennies, le système algérien a gouverné sans avoir à se justifier. Sa légitimité puisait dans un double réservoir : le prestige de la guerre de libération et la menace du chaos. “Nous ou le désordre”, répétait-on. Cette équation a fonctionné tant que la mémoire de la violence — coloniale puis civile — restait vive, tant que la peur du pire neutralisait toute velléité de changement.


Le Hirak a pulvérisé cette équation. Non par un affrontement frontal, mais par quelque chose de plus subtil et de plus dévastateur : la démonstration par l’exemple. Des millions d’Algériens sont sortis dans la rue, semaine après semaine, pendant plus d’un an. Pacifiquement. Sans leaders charismatiques. Sans violence ni pillage. Ils ont prouvé, par leur simple présence, qu’une autre manière de faire de la politique était possible. Que le peuple algérien n’était ni une masse manipulable ni une foule dangereuse, mais une société capable d’auto-organisation et de parole collective.


Cette preuve-là ne s’efface pas. On peut disperser des manifestations, emprisonner des activistes, verrouiller l’espace public. On ne peut pas effacer de la mémoire collective ce moment où la rue est redevenue le lieu du politique, où des inconnus se sont mis à débattre librement sur les places, où l’humour et la créativité ont remplacé la sidération et le silence.


Le régime a perdu autre chose, plus insidieux encore : le monopole du récit national. Pendant soixante ans, l’État algérien a été le seul narrateur autorisé de l’histoire du pays. L’indépendance, la construction nationale, Octobre 88, la décennie noire : chaque épisode avait sa version officielle, soigneusement calibrée pour justifier le présent. Le Hirak a fait éclater ce monopole. Sur les pancartes, dans les chants, dans les discussions de rue, une mémoire plurielle s’est exprimée — contradictoire, conflictuelle, mais libre.


Cette libération mémorielle est fondamentale. Elle déplace le conflit politique de son terrain habituel — qui gouverne ? — vers un terrain plus radical : qui a le droit de raconter notre histoire ? En contestant le récit officiel, le mouvement a contesté la source même de la légitimité du pouvoir. Non plus “vous gouvernez mal”, mais “vous n’avez jamais eu le droit de gouverner à notre place”.


Reste une question : si tout cela est vrai, pourquoi le régime tient-il encore ? La réponse est simple et brutale. Parce qu’un système autoritaire n’a pas besoin de légitimité pour fonctionner, seulement de force. Parce que les institutions, l’armée, les appareils de sécurité, les réseaux de clientèle restent en place. Parce que produire du sens et exercer le pouvoir sont deux choses distinctes, et que la seconde peut survivre longtemps à la première.


Mais cette survie a un prix. Le régime algérien ne propose plus rien. Pas de vision, pas de réforme crédible, pas même un discours renouvelé. Il ne fait que se reproduire mécaniquement, en recyclant des figures usées et des slogans épuisés. Sa seule réponse face à la contestation est la répression — arrestations, procès expéditifs, surveillance numérique. La violence n’est plus un moyen parmi d’autres, elle est devenue l’unique mode de gouvernement.


Cette situation n’est pas tenable indéfiniment. L’histoire politique enseigne qu’un pouvoir qui ne sait plus parler, qui ne produit plus de projet commun, qui n’inspire plus rien d’autre que la crainte ou l’indifférence, est un pouvoir en sursis. Il peut durer — des années, parfois des décennies — mais il ne se reconstruit jamais. Il gère son propre déclin.


C’est en ce sens que le Hirak doit être évalué. Non selon les critères binaires de la réussite ou de l’échec — transition accomplie ou avortée —, mais selon une temporalité plus longue. Les processus révolutionnaires ne sont jamais linéaires. Ils avancent par vagues, par sédimentations, par transformations imperceptibles qui, un jour, rendent l’ancien monde inhabitable.


Le Hirak a créé une rupture cognitive irréversible. Des millions d’Algériens ont expérimenté, l’espace de quelques mois, une forme de vie politique qui n’existait pas avant. Ils ont goûté à la liberté de parole, à l’égalité dans la rue, à la fierté de défendre leurs droits sans violence. Cette expérience collective constitue un acquis que la répression peut refouler, mais pas annuler.


Partout dans le monde arabe, la même dynamique est à l’œuvre. Des sociétés entières ont basculé dans une nouvelle conscience politique. Elles savent désormais qu’elles peuvent s’organiser, qu’elles peuvent contester, qu’elles ne sont pas condamnées à subir. Les régimes autoritaires peuvent ralentir ce mouvement, ils ne peuvent pas l’inverser.


L’Algérie vit donc un entre-deux instable : une dictature qui fonctionne encore, mais qui ne signifie plus rien. Un pouvoir sans projet face à une société qui a retrouvé sa voix. Cette situation peut durer, certes. Mais l’histoire suggère qu’elle ne dure jamais très longtemps. Car lorsqu’un régime ne sait plus faire que réprimer, c’est qu’il a déjà commencé à mourir.

Samir Belateche, militant politique pour la démocratie

Photo © Toufik Doudou/AP/SIPA

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