14.4 C
Alger
mardi, février 17, 2026

En Algérie, Karim Tabbou alerte sur la “banalisation de l’impensable” d’un troisième mandat

A la Une

Amel Bensalem
Amel Bensalemhttps://alg247.com
Journaliste couvrant les évolutions politiques, économiques et sociales en Afrique du Nord. Elle s’intéresse aux transformations institutionnelles, aux relations euro-méditerranéennes et aux enjeux régionaux du Maghreb et du Mashrek.

En Algérie, Karim Tabbou alerte sur la “banalisation de l’impensable” d’un troisième mandat

Dans une chronique publiée le 10 février 2026, l’opposant algérien Karim Tabbou dénonce les manœuvres discrètes de certains cercles du pouvoir en faveur d’un troisième mandat présidentiel, malgré les verrous constitutionnels en vigueur. Il inscrit cette offensive dans la longue crise de légitimité du régime, de la Constitution de 2020 au Hirak, présenté comme une rupture historique avec l’ordre politique établi.

Un billet né d’un contrôle judiciaire permanent

D’emblée, Karim Tabbou rappelle le cadre dans lequel il écrit : depuis trente-quatre mois, il doit se présenter chaque lundi dans une caserne pour signer le registre de son contrôle judiciaire, une mesure qui s’inscrit dans la série de restrictions visant les figures du Hirak et de l’opposition en Algérie. Cette contrainte, pensée pour l’assigner au silence, est devenue la matrice d’une chronique politique hebdomadaire, diffusée principalement sur les réseaux sociaux, où il commente l’actualité institutionnelle et l’état des libertés publiques.

Dans ce nouveau billet, daté du 10 février 2026 et publié sur sa page Facebook officielle, il se concentre sur ce qu’il décrit comme “le rite absurde” de la signature et le paradoxe d’un pouvoir qui cherche à neutraliser ses opposants tout en revendiquant une façade constitutionnelle et institutionnelle. Il souligne qu’à ce contrôle judiciaire se sont ajoutées, depuis 2024, des interdictions visant à lui barrer l’accès à la vie politique, médiatique et associative, mesures que des médias et ONG décrivent comme un instrument de pression durable sur une figure emblématique du Hirak.

Le troisième mandat comme “test grandeur nature”

Au cœur de sa chronique, Karim Tabbou s’attaque à ce qu’il appelle la “banalisation de l’impensable” : la préparation d’un troisième mandat présidentiel, en contradiction frontale avec les dispositions de la Constitution du 1er novembre 2020. Selon lui, certains “cercles du pouvoir” mobilisent des constitutionnalistes médiatisés et des “amendements techniques” pour tester l’opinion et installer l’idée d’une révision, non pour clarifier le droit, mais pour contourner les garde-fous actuels.

Il décrit une méthode désormais rodée : des relais para-officiels “parlent à la place du pouvoir”, encaissent le choc des réactions, mesurent la résistance sociale puis, en fonction du retour, le pouvoir officialise la démarche ou temporise, dans une logique d’essai-erreur. Pour Tabbou, il ne s’agit ni d’un débat doctrinal ni d’une controverse juridique, mais d’une manœuvre politique visant à tester la plasticité de la norme fondamentale au regard des intérêts du système en place, dans une séquence qui rappelle, selon lui, les mécanismes utilisés lors de la tentative de cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika en 2019.

Une Constitution verrouillée, mais instrumentalisée

L’opposant consacre une large partie de son texte aux dispositions les plus explicites de la Constitution de 2020 sur la limitation des mandats présidentiels. Il rappelle l’article 88, qui interdit à toute personne d’exercer plus de deux mandats présidentiels, consécutifs ou non, et stipule que tout mandat interrompu, quelle qu’en soit la cause, est juridiquement réputé accompli, afin de prévenir les jeux autour de démissions ou d’interruptions stratégiques. Il évoque également l’article 123, alinéa 10, qui prohibe toute révision constitutionnelle remettant en cause cette limitation à deux mandats, faisant de cette clause l’un des rares “verrous” formellement protégés contre la révision.​

Pour Tabbou, ces articles ne relèvent ni du symbole ni de l’ornement juridique : ils constituent l’une des rares garanties substantielles inscrites dans la Loi fondamentale en matière d’alternance et de prévention de la présidence à vie. Il décrit toutefois une Constitution frappée d’une double fragilité : un déficit de légitimité, du fait d’un taux de participation officiel d’environ 23% au référendum de novembre 2020, relevé par la presse et divers observateurs, et un décalage constant entre le texte et la pratique, la Constitution étant “brandie quand elle sert le pouvoir, violée quand elle le contrarie”. Dans ce contexte, la Loi fondamentale apparaît davantage comme un “paravent légal” que comme un cadre effectif de limitation du pouvoir politique.​

Du Hirak à la crise de légitimité du système

L’autre axe majeur de la chronique est la relecture du Hirak, mouvement de protestation né en février 2019, que Tabbou présente comme la conséquence directe de cette “imposture” institutionnelle et de la confiscation durable de la souveraineté populaire. Il rappelle que les décisions majeures du pays ne se prennent pas dans les institutions officielles, mais “dans l’ombre, là où s’exerce le pouvoir réel”, une caractéristique du régime algérien régulièrement soulignée par chercheurs et observateurs depuis l’indépendance. Dans cette perspective, le Hirak ne demandait pas une simple “mise à jour” de l’exécutif, mais une rupture avec un ordre politique jugé “verrouillé”, fondé sur la pensée unique, la censure et la criminalisation de la parole critique.

Tabbou va jusqu’à présenter le Hirak comme une forme de continuation, sur un autre terrain, de l’héritage du Congrès de la Soummam de 1956, moment fondateur de l’architecture politique de la Révolution, en ce qu’il portait l’exigence d’une République réellement démocratique et sociale. Il insiste sur la dimension morale du soulèvement de 2019, perçu comme un “sursaut d’honneur” face à la tentative d’imposer un cinquième mandat à un Abdelaziz Bouteflika très affaibli physiquement, événement qui avait choqué une large partie de la société et terni l’image du pays à l’étranger. Pour lui, la tentative actuelle d’ouvrir la voie à un troisième mandat, dans un contexte différent, s’inscrit dans la même logique de confiscation de l’État par un noyau de pouvoir fermé, hostile à toute alternance.

Les acteurs du système et la continuité des pratiques

Dans sa chronique, Tabbou dresse un portrait particulièrement sévère des élites politiques, économiques et corporatistes qu’il accuse de porter cette offensive pour un troisième mandat. Il évoque “les mêmes” personnages, passés des alliances avec les “prédateurs” et les affairistes à une posture de faux pourfendeurs de “El 3issaba”, terme utilisé dans le discours officiel pour désigner le réseau d’oligarques et de responsables accusés de corruption. Ces acteurs, qu’il décrit comme des opportunistes sans scrupules, auraient pour constante l’applaudissement et l’allégeance, prêts à “sacrifier l’honneur du pays” pour préserver leurs privilèges matériels et politiques.​

Il élargit ensuite sa critique aux “pseudo-représentants” de la société civile, aux appareils syndicaux domestiqués et à certains partis politiques jugés artificiels, qu’il estime réduire le pluralisme à un simple décor d’un système demeuré fondamentalement autoritaire. Tabbou évoque aussi la situation de personnalités impliquées dans des scandales financiers ou politiques qui chercheraient, selon lui, à se protéger de poursuites ou de condamnations par une loyauté affichée au pouvoir, illustrant un “pourrissement institutionnel” avancé. Au centre de ce tableau, il pointe un système judiciaire instrumentalisé “comme une épée” contre les voix discordantes, alors que de nombreuses analyses documentent le rôle de la justice dans la gestion répressive du Hirak et des opposants, via des poursuites pour “atteinte à l’unité nationale”, “atteinte au moral de l’armée” ou autres incriminations à la formulation large.​

Un processus de changement présenté comme irréversible

En conclusion, Karim Tabbou s’adresse autant aux cercles du pouvoir qu’à l’opinion publique, affirmant que “le temps des tripotages constitutionnels et des impostures politiques touche à sa fin”. Il se dit convaincu que les dirigeants sont eux-mêmes conscients de cette impasse, même s’ils tentent encore de prolonger le système par des révisions juridiques et des stratégies sécuritaires. Selon lui, le Hirak a “fissuré le mur de l’autoritarisme” et enclenché une dynamique de changement “irréversible”, qu’il s’agisse de la politisation durable d’une partie de la société, de la diffusion d’un vocabulaire démocratique ou de la remise en cause de la légitimité de procédures électorales contestées.​

Il termine son texte par un message explicite de solidarité envers les détenus d’opinion et un hommage aux “martyrs” de la Révolution algérienne, soulignant le lien qu’il établit entre l’héritage de la lutte anticoloniale et les revendications actuelles pour un État de droit, une justice indépendante et une souveraineté populaire réelle. Cette chronique s’inscrit dans la continuité de ses prises de position récentes, où il plaide pour un “vrai processus politique” incluant la libération des prisonniers, la fin de l’instrumentalisation de la justice et l’ouverture d’un débat national sur les fondements du système, au-delà des seuls ajustements constitutionnels.

ALG247.COM

-- Publicité --

- Advertisement -

Plus d'articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

-- Publicité --

- Advertisement -

NOUVEAUTÉS