TikTok bannit la journaliste palestinienne Bisan Owda après l’accord avec des investisseurs américains
La journaliste et vidéaste palestinienne Bisan Owda, figure majeure de la couverture de la guerre à Gaza sur les réseaux sociaux, a annoncé le bannissement permanent de son compte TikTok, quelques jours après la finalisation du nouveau montage capitalistique de la plateforme aux États‑Unis. Son compte, suivi par environ 1,4 million d’abonnés, documentait au quotidien la situation humanitaire et les destructions dans l’enclave palestinienne.
Bisan Owda, 28 ans, journaliste et réalisatrice basée à Gaza et collaboratrice d’AJ+, a indiqué le 28 janvier 2026 que TikTok avait « supprimé » son compte et l’avait bannie de façon permanente. Elle affirme avoir reçu cette notification alors qu’elle publiait depuis plus de deux ans des vidéos quotidiennes sur la guerre à Gaza et ses conséquences pour les civils. La décision intervient moins d’une semaine après la finalisation d’un accord qui transfère le contrôle de TikTok aux États‑Unis vers un nouveau propriétaire détenu majoritairement par des investisseurs américains emmenés par Oracle.
Dans une vidéo diffusée sur Instagram et X, Bisan Owda explique que son compte principal TikTok, où elle avait rassemblé environ 1,4 million d’abonnés, n’est plus accessible et qu’elle a été informée d’un bannissement définitif. Elle rappelle qu’elle a mis quatre ans à bâtir cette audience, en publiant des vidéos de terrain tournées au cœur de Gaza. La journaliste dit s’être attendue à des restrictions de portée, comme cela s’était déjà produit, mais pas à une exclusion totale de la plateforme. Un compte portant un nom similaire reste visible dans certains pays, mais avec des contenus marqués comme « indisponibles » et une activité fortement réduite depuis l’automne 2025.
Les vidéos de Bisan Owda, souvent introduites par la formule « It’s Bisan from Gaza and I’m still alive », décrivent les frappes israéliennes, les destructions massives, ainsi que les pénuries de nourriture, de soins et d’abris pour la population. Son travail a été relayé par de grands médias internationaux et a donné lieu à un documentaire produit avec AJ+, récompensé d’un Emmy Award en 2024.
un changement de contrôle de TikTok aux États‑Unis
Le bannissement intervient dans un contexte de profonde réorganisation de TikTok aux États‑Unis, où l’application risquait une interdiction si elle ne modifiait pas sa structure de propriété. Le 22 janvier 2026, ByteDance, maison mère chinoise de TikTok, a annoncé la création d’une nouvelle entité américaine majoritairement détenue par un consortium composé notamment d’Oracle, du fonds de capital‑investissement Silver Lake et de la société d’investissement MGX basée à Abou Dhabi. Ces investisseurs contrôlent désormais un peu plus de 80% des opérations américaines de TikTok, tandis que ByteDance conserve environ 20% du capital.
Oracle, dirigé par Larry Ellison, allié politique du président américain Donald Trump, devient un acteur central du dispositif, avec un rôle clé dans la gestion des données, de la modération de contenu et de la supervision de l’algorithme pour les utilisateurs aux États‑Unis. Le nouveau directeur général de la filiale américaine de TikTok, Adam Presser, est chargé de piloter cette transition, dans un environnement marqué par des pressions politiques fortes sur la modération des contenus liés au conflit israélo‑palestinien.
Accusations de censure
Dans sa vidéo, Bisan Owda lie son bannissement à l’évolution de la gouvernance de TikTok et aux pressions exercées sur la plateforme par des responsables politiques, en particulier le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. Elle évoque des déclarations où ce dernier se félicitait d’un possible « rachat » de TikTok par des investisseurs occidentaux et présentait le contrôle des réseaux sociaux comme un levier stratégique dans la bataille de l’opinion. La journaliste suggère que le renforcement du contrôle américain sur TikTok, combiné à ces pressions politiques, pourrait avoir conduit à une modération plus sévère des contenus pro‑palestiniens.
TikTok n’a pour l’heure pas confirmé publiquement un bannissement définitif ni détaillé les raisons de la disparition du compte de Bisan Owda, malgré les sollicitations de plusieurs médias internationaux. Des organisations de défense de la liberté de la presse alertent depuis plusieurs mois sur les risques de sur‑modération des contenus provenant de Gaza, dans un contexte où au moins 207 journalistes et collaborateurs de médias palestiniens ont été tués depuis octobre 2023, en grande majorité par l’armée israélienne, selon le Committee to Protect Journalists.
Concentration du pouvoir médiatique et voix palestiniennes
Cette affaire relance le débat sur la concentration du pouvoir d’information entre les mains de quelques grandes plateformes et de leurs actionnaires. En privant une créatrice de contenu basée à Gaza d’un canal où elle s’adressait à plus d’un million de personnes, le bannissement de Bisan Owda illustre la fragilité de la présence des voix palestiniennes sur les réseaux sociaux mondiaux. Pour une partie du public et des ONG, la combinaison du contrôle accru par des investisseurs proches du pouvoir politique américain et des pressions diplomatiques israéliennes nourrit la crainte d’un effacement progressif des récits palestiniens des grandes plateformes.
L’enjeu dépasse le cas individuel de Bisan Owda, devenue, au fil de la guerre, l’un des visages les plus visibles de la société civile gazaouie dans l’espace numérique mondial. Il interroge plus largement la capacité des journalistes et témoins de conflit à documenter des violations des droits humains lorsque leurs principaux canaux de diffusion dépendent d’entreprises privées soumises à de fortes contraintes politiques, économiques et réglementaires.
Le bannissement du compte TikTok de Bisan Owda intervient à la croisée de deux dynamiques : la restructuration d’une plateforme centrale dans l’écosystème numérique mondial et la restriction croissante des voix palestiniennes dans le débat public international. À ce stade, TikTok n’a pas fourni d’explications publiques détaillées sur la décision, tandis que la journaliste affirme vouloir continuer à documenter la situation à Gaza via d’autres réseaux et un nouveau compte sur la plateforme.
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