Slimane Hamitouche, coordinateur national des familles de disparus, a été interpellé par la police mercredi à Alger lors du rassemblement hebdomadaire organisé devant l’ancien siège de SOS Disparus. Son lieu de détention demeure inconnu des siens et de son avocate, plusieurs heures après son arrestation.
Chaque mercredi depuis 1998, des proches de victimes des disparitions forcées des années 1990 se réunissent à Alger pour brandir les portraits de leurs enfants disparus, exiger la vérité et maintenir vivante une mémoire que les autorités algériennes n’ont jamais voulu reconnaître. Mercredi 8 avril 2026, ce rassemblement hebdomadaire a été perturbé par un dispositif policier d’envergure qui, selon SOS Disparus — Collectif des Familles de Disparu·es en Algérie (CFDA) —, attendait les familles dès leur arrivée. À leur tête, le commissaire de police, téléphone en main, semblait dans l’attente d’instructions. Slimane Hamitouche a été arrêté peu après. À 21 heures, son avocate ignorait toujours où il se trouvait.
Le commissariat de Cavaignac nie, comme en mars
La méthode employée ce mercredi rappelle, trait pour trait, celle documentée lors de l’arrestation précédente de Slimane Hamitouche, survenue le 18 mars dernier en plein mois de Ramadan, lors du même rassemblement hebdomadaire. Son avocate avait alors effectué la tournée des commissariats du centre d’Alger, à commencer par celui de Cavaignac, où les agents avaient nié sa présence. Après sa libération, l’intéressé avait pourtant confirmé s’y être trouvé. Mercredi soir, l’histoire se répétait à l’identique : l’avocate s’est rendue au commissariat de Cavaignac, qui a de nouveau démenti détenir Hamitouche. SOS Disparus dénonce dans son communiqué « la même méthode utilisée pendant les années 1990 » — des disparitions brèves, des familles promenées de poste en poste, et des policiers qui nient l’évidence.
Cette pratique du déni de localisation constitue, en droit algérien comme en droit international, une violation caractérisée des garanties fondamentales. Toute personne placée en garde à vue dispose du droit de contacter sa famille et son avocat. Le refus d’en informer les proches ou les conseils juridiques relève, selon les textes, d’une atteinte grave aux droits de la défense.
Une organisation décimée par une répression en cascade
L’arrestation de Slimane Hamitouche ne constitue pas un incident isolé : elle s’inscrit dans une séquence de mesures qui ciblent méthodiquement SOS Disparus depuis plusieurs mois. En juillet 2025, la police a arbitrairement refusé de laisser Nassera Dutour, fondatrice et présidente de l’organisation, entrer sur le territoire algérien. En mai 2025, le site Internet de l’organisation est devenu inaccessible depuis l’Algérie. Puis, le 16 mars 2026, un important dispositif policier s’est présenté avec un arrêté de scellement devant les locaux de SOS Disparus, situés au 21 rue Mustapha Ben Boulaïd, dans le centre d’Alger. La fermeture a été ordonnée par le gouvernorat d’Alger le 12 mars 2026, au motif que l’organisation n’était pas enregistrée.
Depuis plus de 25 ans, ces locaux constituaient l’un des rares espaces en Algérie où les familles de personnes disparues pouvaient se réunir, obtenir un accompagnement et faire vivre la mémoire de leurs proches. La mise sous scellés, intervenue trois semaines avant la nouvelle arrestation de Hamitouche, a suscité des réactions immédiates d’Amnesty International, de la FIDH, de l’OMCT et de la Fédération euro-méditerranéenne contre les disparitions forcées (FEMED).
Vingt-huit ans de rassemblements face à l’impunité
Pour comprendre la portée symbolique de cette arrestation, il faut remonter à la genèse du mouvement. Dès 1998, les familles du Collectif se retrouvaient à Alger devant le siège de l’Observatoire national des droits de l’homme, brandissant les portraits de leurs proches disparus. Au cœur des actions du CFDA, les rassemblements du mercredi occupent une place centrale : chaque semaine, les proches de disparu·es se réunissent pour défiler pacifiquement, réclamant vérité, justice et réparation face à un pouvoir politique qui les ignore et nie leur souffrance. Ce rituel, maintenu sans interruption depuis vingt-huit ans, y compris pendant la pandémie de Covid-19, témoigne d’une détermination que les autorités algériennes n’ont jamais réussi à éteindre. Selon les estimations disponibles, plus de 20 000 personnes demeurent portées disparues, leur sort toujours enveloppé de mystère.
Slimane Hamitouche, coordinateur national des familles de disparus, est l’une des figures les plus exposées de ce combat. Il a déjà été placé sous mandat de dépôt à plusieurs reprises — notamment en mars 2020, aux côtés du militant Samir Benlarbi, poursuivi pour attroupement non armé et atteinte à l’intégrité nationale par le juge d’instruction du tribunal de Sidi M’hamed. TSA En mai 2021, le juge l’avait condamné à un an de prison ferme pour « incitation à attroupement » et « attroupement non armé ». Son engagement, récurrent et documenté, s’est chaque fois heurté aux mêmes qualifications pénales.
Un verrouillage qui interroge les instances onusiennes
La situation de SOS Disparus a d’ores et déjà franchi le seuil des instances internationales. Mary Lawlor, Rapporteure spéciale sur les défenseurs des droits de l’homme de l’ONU, indique en janvier 2025 que le Collectif a été empêché en 2024, à plusieurs reprises, d’organiser des événements, car de nombreux policiers ceinturaient le bureau de l’association à Alger. L’Observatoire pour la protection des défenseur·es des droits humains — partenariat de la FIDH et de l’OMCT — a alerté sur un schéma de harcèlement visant l’organisation dans un contexte plus large de restriction de l’espace civique, en particulier à l’égard des acteur·rices travaillant sur les disparitions forcées et l’héritage de la décennie noire.
Diana Eltahawy, directrice régionale adjointe pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Amnesty International, a estimé que la fermeture forcée de SOS Disparus portait un coup dévastateur au combat pour la liberté, la justice et des réparations en Algérie, les autorités algériennes recourant une fois de plus à la Loi 12-06 pour étouffer le travail en faveur des droits humains.
L’avocate sans réponse, la famille sans nouvelles
Mercredi soir, SOS Disparus a publié un appel urgent réclamant la transparence sur le lieu de détention de Slimane Hamitouche et le respect de ses droits fondamentaux. L’association exige de savoir qui a ordonné son arrestation et pourquoi les garanties légales élémentaires — droit à un avocat, droit d’informer sa famille — sont de nouveau violées. Les autorités algériennes n’avaient, à l’heure de la publication de ce communiqué, apporté aucune réponse.
La prochaine audience de l’avocate de Hamitouche auprès des services de police devrait permettre d’établir son lieu de détention. Dans l’intervalle, le CFDA et ses partenaires internationaux ont annoncé suivre la situation en temps réel.
Julien Moreau