Depuis le 28 février 2026, le Moyen-Orient est le théâtre d’une opération militaire conjointe américano-israélienne contre l’Iran — la plus importante intervention des États-Unis dans la région depuis l’invasion de l’Irak en 2003. Ce conflit n’est pas né d’une crise soudaine. Il était voulu, planifié, attendu. Et ses conséquences, déjà lisibles dans les sondages, sur les marchés et dans les chancelleries, dépassent de loin les seules cartes militaires du Proche-Orient.
Benyamin Netanyahou l’a lui-même reconnu : la décision d’attaquer l’Iran avait été arrêtée dès novembre 2024, sitôt acquise la certitude du retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Le plan avait été validé par le conseil de sécurité israélien en mars 2025. Derrière la rhétorique convenue de la « menace nucléaire existentielle », l’opération baptisée Roaring Lion du côté israélien et Epic Fury du côté américain répondait à une logique bien plus ancienne : celle d’un État qui, depuis des années, considérait la République islamique comme un obstacle stratégique à éliminer, et d’une administration américaine dont l’alignement sur les intérêts de Tel-Aviv s’est révélé, cette fois, absolu. Selon des informations rapportées par Politico, certains hauts conseillers de la Maison-Blanche préféraient qu’Israël frappe en premier, estimant que toute réplique iranienne contre les intérêts américains fournirait ensuite une justification politique plus solide à l’intervention directe de Washington. La mécanique de cette guerre avait donc été calculée de longue date, dans les deux capitales.
Une escalade planifiée, un alignement sans précédent
L’attaque du 13 juin 2025, opération Rising Lion, avait ouvert la voie : Israël avait frappé les installations nucléaires iraniennes, les défenses aériennes, les infrastructures énergétiques et des cadres du Corps des gardiens de la révolution islamique. Le seuil avait été franchi. Dans la nuit du 21 au 22 juin 2025, l’US Air Force avait bombardé les sites de Fordo, Natanz et Ispahan, et Donald Trump avait affirmé que les États-Unis avaient « complètement et totalement détruit » le programme nucléaire iranien. Cette déclaration de victoire prématurée allait se révéler le premier d’une longue série de récits démentis par les faits.
Huit mois plus tard, le 28 février 2026, les deux alliés remettaient le couvert — cette fois à une tout autre échelle, avec l’élimination du guide suprême Ali Khamenei et d’une partie de la chaîne de commandement iranienne dès les premières heures des frappes. Dès avant le déclenchement des opérations, des alliés du Golfe avaient refusé aux États-Unis l’accès à leurs bases et à leur espace aérien, invoquant le risque de représailles. Ce refus, discrètement enterré dans les communiqués officiels, disait pourtant l’essentiel : la coalition se délitait avant même le premier tir. La Jordanie, le Qatar, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite avaient tous trop à perdre pour endosser publiquement une guerre qu’ils n’avaient pas choisie. Ils allaient très vite mesurer le coût de leur simple proximité géographique.
Des bases américaines en flammes, un dispositif régional dévasté
La riposte iranienne fut immédiate, massive et géographiquement étendue à l’ensemble du dispositif militaire américain au Moyen-Orient. L’Iran a ciblé simultanément la base aérienne d’Al-Udeid au Qatar, celle d’Ali Al Salem au Koweït, la base d’Al-Dhafra aux Émirats arabes unis, ainsi que le quartier général de la Cinquième flotte de l’US Navy à Bahreïn, provoquant des explosions visibles depuis la capitale Manama. Des missiles et des drones ont également frappé des installations américaines près d’Erbil en Irak, un camp de la Bundeswehr en Jordanie, et des infrastructures en Arabie saoudite et à Oman. Les frappes de représailles ont tué six soldats américains et détruit du matériel évalué à plusieurs milliards de dollars. Un radar THAAD ainsi que des systèmes AN/FPS-132 et AN/TPS-59 ont été signalés comme détruits ou gravement endommagés par des missiles balistiques iraniens.
Ce dernier point mérite d’être souligné avec attention. L’Iran a frappé les radars des systèmes de défense antimissile THAAD américains déployés en Jordanie, aux Émirats arabes unis et en Arabie saoudite, en détruisant au moins l’un d’entre eux. Viser les radars avant les bases, c’est aveugler l’adversaire avant de le frapper — une doctrine apprise méthodiquement de l’expérience russe en Ukraine, et appliquée avec une précision que Washington n’avait manifestement pas anticipée. La base américaine de l’aéroport d’Erbil, en Irak, a subi des bombardements soutenus les premiers jours du conflit. Le département d’État a conseillé à ses ressortissants d’éviter la zone, sans pour autant confirmer officiellement l’étendue des dégâts, contestés entre les deux parties.
Le Dôme de fer éventré, la doctrine de l’invulnérabilité à terre
Pendant des décennies, Israël avait construit et entretenu l’image d’un territoire inexpugnable, protégé par une architecture de défense antimissile multicouche présentée au monde comme quasi infaillible. La réalité du conflit a exposé les limites profondes de ce paradigme. À l’aide de missiles extrêmement puissants et à longue portée, l’Iran a réussi à saturer le système de protection israélien. Le système Arrow II montrait déjà des signes de fragilité ; au cours des premières phases du conflit, l’Iran a tiré jusqu’à 750 engins en trois jours, une cadence suffisante pour que certains franchissent les mailles du dispositif.
Le 21 mars 2026, deux missiles iraniens ont frappé le territoire israélien, dont l’un sur la ville de Dimona — qui abrite un centre de recherche nucléaire stratégique — traversant les trois couches de protection que sont Arrow, Fronde de David et Dôme de fer. Le projectile portait 450 kilogrammes d’explosifs et a soufflé tout un quartier résidentiel. Un second missile s’est abattu sur Arad, faisant une centaine de blessés, dont neuf dans un état critique. La technique iranienne des missiles à fragmentation a aggravé encore la situation : environ dix-neuf projectiles de ce type ont réussi à percer les défenses et à frapper des zones urbaines lors d’une seule salve, le 17 mars 2026, tuant deux personnes dans la banlieue de Tel-Aviv.
Selon une analyse publiée par Euronews, l’attaque iranienne obéissait à une stratégie rigoureusement préméditée : démontrer la capacité à frapper les profondeurs israéliennes, saturer les défenses sous haute pression et signifier à Tel-Aviv comme à Washington que l’Iran ne se soumet plus à la dissuasion conventionnelle. La leçon centrale de cette séquence est que l’équilibre militaire ne dépend plus de la seule supériorité technologique, mais de la stratégie, du volume, du timing et de la précision. C’est précisément la leçon que Moscou avait tirée de la guerre en Ukraine, et que Téhéran a mise en pratique avec une efficacité que l’état-major américain avait refusé d’anticiper.
Pékin et Moscou : les arbitres silencieux d’une recomposition mondiale
Dans ce tableau de déroute stratégique, deux puissances observent, calculent et engrangent des dividendes sans s’exposer. La Chine achetait, avant la guerre, plus de 80 % du pétrole iranien, représentant entre 10 et 13 % de ses importations totales. Aux termes du partenariat stratégique signé en 2021, Pékin avait investi plus de 100 milliards de dollars en Iran dans les secteurs de l’énergie et des infrastructures. La guerre perturbe cet approvisionnement à court terme — mais à moyen terme, elle offre à la Chine une opportunité historique : démontrer que l’ordre sécuritaire américain au Moyen-Orient n’est ni crédible ni durable, et que les Nouvelles Routes de la Soie constituent une alternative structurelle à la dépendance au système occidental.
La Chine, la Russie et l’Iran, membres des BRICS, avaient depuis plusieurs années construit des systèmes de paiement alternatifs au dollar. L’Iran a conditionné le transit par le détroit d’Ormuz au règlement en pétro-yuan — faisant du corridor maritime et de la monnaie chinoise deux instruments de pression simultanés. Ce n’est pas seulement le détroit d’Ormuz qui a été militarisé dans ce conflit. C’est l’architecture financière mondiale qui a été visée, dans sa fondation même. Pour Moscou, la guerre en Iran a offert au Kremlin une diversion bienvenue : elle lui permet de se concentrer sur le front ukrainien pendant que l’attention et les ressources américaines se déplacent massivement vers le Golfe.
Au sein des BRICS+, aucune déclaration commune n’a été publiée depuis le début du conflit, révélant les limites du groupe en matière de coordination politique — mais aussi son autonomie stratégique fondamentale. La Russie qualifie l’offensive d’agression, la Chine d’inacceptable, le Brésil exprime de graves préoccupations. Ce front anti-hégémonique n’est pas militaire. Il est institutionnel, financier, commercial — et il progresse avec la patience caractéristique de ceux qui savent qu’ils n’ont pas besoin de se presser.
L’Europe, marginalisée dans un monde qu’elle ne gouverne plus
La France a fermement rappelé que « cette guerre n’est pas la nôtre » — mais l’Europe en absorbe les chocs sans avoir eu la moindre voix au chapitre. Le blocage du détroit d’Ormuz a déclenché un choc pétrolier et gazier direct sur des économies déjà fragilisées par les turbulences de la décennie précédente. Donald Trump a estimé que la France « a été très peu coopérative » et prévenu que « les États-Unis s’en souviendront ». Israël, dans la foulée, a annoncé la rupture totale de ses achats d’armements français, en réorientant les fonds vers des pays jugés véritablement alliés. Le chancelier Friedrich Merz a, pour sa part, déclaré ne voir « aucun plan commun » entre les États-Unis et Israël pour mettre fin rapidement à la guerre.
Cette phrase, sobre comme un constat d’échec diplomatique, résume l’impasse dans laquelle le Vieux Continent se trouve : ni acteur décisif dans la résolution du conflit, ni arbitre crédible, ni même allié véritablement consulté avant le déclenchement des hostilités. L’Europe paie la facture énergétique, gère les rapatriements de ses ressortissants bloqués dans la région, et reçoit les injonctions de Washington sans avoir été associée à une seule des décisions qui ont conduit à cette situation. C’est le prix d’une décennie de subordination stratégique à une Alliance atlantique que Washington traite désormais comme un instrument à sens unique.
Trump au bord du gouffre politique et judiciaire
Les sondages ne laissent guère de place à l’interprétation. Selon un sondage Reuters/Ipsos, la cote de popularité de Donald Trump a chuté à 36 %, son niveau le plus bas depuis son retour à la Maison-Blanche. Seuls 35 % des Américains approuvent les frappes sur l’Iran, tandis que 61 % les désapprouvent. La gestion du coût de la vie — thème pourtant central de sa campagne de 2024 — n’est plus approuvée que par 25 % des sondés, alors que le prix de l’essence a bondi d’environ un dollar par gallon depuis le début des hostilités. Par ailleurs, 49 % des Américains estiment que ce conflit va déstabiliser durablement le Moyen-Orient, 42 % qu’il rend les États-Unis moins sûrs, et 73 % — dont 57 % de républicains eux-mêmes — se déclarent préoccupés par le coût financier de l’opération.
Ce décrochage dans l’opinion ne relève pas d’une simple réaction conjoncturelle. Les élections de mi-mandat du 3 novembre 2026 approchent, et chaque mois de guerre supplémentaire réduit la capacité de la Maison-Blanche à transformer ce conflit en démonstration de puissance réussie. À l’inverse, chaque hausse durable des prix à la pompe et chaque flottement stratégique nourrissent la campagne démocrate sur l’incompétence et le coût humain et économique du trumpisme. Le précédent des guerres d’Irak et d’Afghanistan pèse dans tous les esprits : une opinion publique qui se retourne contre une guerre sans objectif stabilisé peut renverser des majorités parlementaires en quelques semaines.
L’impeachment s’installe dans le débat constitutionnel
La menace judiciaire et politique a désormais pris une forme institutionnelle concrète. Trump lui-même avait alerté les élus républicains dès fin janvier : « Nous devons gagner les élections de mi-mandat, sinon ils trouveront une raison pour me destituer. » Plusieurs élus progressistes l’accusent en effet d’avoir engagé une guerre « illégale » en frappant l’Iran sans l’aval préalable du Congrès, seule institution constitutionnellement habilitée à déclarer la guerre. Selon Axios, des représentants démocrates coordonnent des actions organisées, envisageant le dépôt formel d’articles d’impeachment ou l’envoi d’une lettre au Cabinet pour invoquer le 25e amendement — une procédure jamais utilisée dans l’histoire américaine. Le représentant John Larson a d’ores et déjà déposé officiellement des articles de destitution contre Trump en raison de la guerre en Iran.
Le Devoir relève que les déclarations de Trump menaçant d’éradiquer « une civilisation entière » placent le président américain sur le chemin du crime de guerre selon des juristes — une rhétorique qualifiée d’inédite dans l’histoire de la présidence américaine. Si les républicains perdent leur majorité à la Chambre en novembre 2026, le scénario d’un troisième impeachment — après 2019 et 2021 — cesse d’être une hypothèse d’école. Des centaines de poursuites judiciaires déjà engagées contre ses décrets inconstitutionnels, les dossiers en suspens du premier mandat, et l’exposition croissante aux tribunaux fédéraux une fois la protection présidentielle levée composent un tableau judiciaire considérable, dont la guerre en Iran ne fait qu’accélérer l’échéance.
Netanyahou : une guerre pour fuir ses juges
Chez son homologue israélien, la logique est identique, mais la situation judiciaire présente une urgence encore plus immédiate. Premier chef de gouvernement israélien en exercice à être jugé au pénal, Netanyahou comparaît dans le cadre de trois procédures distinctes pour corruption, fraude et abus de confiance. Il est notamment accusé, avec son épouse Sara, d’avoir accepté pour plus de 260 000 dollars de produits de luxe — cigares, bijoux, champagne — de la part de milliardaires en échange de faveurs politiques. Sous la pression judiciaire, Netanyahou avait tenté d’obtenir la clémence du président Isaac Herzog en sollicitant formellement une grâce présidentielle — une démarche que Herzog a finalement refusé d’accorder.
Selon des experts interrogés par l’AFP, si la guerre contre l’Iran était un succès pour Israël, ce serait une victoire politique pour Netanyahou — mais si le conflit s’enlisait, la tolérance de l’opinion publique israélienne pour une longue guerre accompagnée d’un coût de la vie élevé resterait « extrêmement faible ». Le journaliste Raviv Druker, de la chaîne israélienne 13, parle quant à lui d’« illusion » : « Le Hamas dirige encore à Gaza, l’Iran reste l’Iran même après les frappes. » Les élections législatives israéliennes doivent se tenir au plus tard en novembre 2026, dans un pays où près de deux Israéliens sur trois souhaitent que Netanyahou reconnaisse sa responsabilité dans l’échec sécuritaire du 7 octobre 2023. La guerre n’a pas effacé ces comptes à régler — elle les a seulement différés, en ajoutant à l’addition le poids d’un nouveau conflit dont les résultats contredisent, point par point, les promesses de victoire totale.
Ce que révèle ce conflit : la fin d’un ordre mondial
Une analyse du Groupe d’études géopolitiques relève que 80 % des exigences iraniennes formulées dans le cadre des négociations de cessez-le-feu, si elles étaient acceptées, placeraient Téhéran dans une situation géopolitique plus favorable qu’avant le 28 février 2026. Autrement dit : l’Iran sort de cette guerre en position de force relative, malgré les destructions subies, malgré la mort de son guide suprême, malgré les milliers de victimes civiles. C’est la définition même d’une défaite stratégique pour l’agresseur.
Ce que cette guerre révèle, au fond, c’est une reconfiguration profonde et durable des rapports de force mondiaux. L’unilatéralisme américano-israélien a produit exactement ce qu’il prétendait prévenir : un Iran qui, après avoir absorbé les frappes, a démontré une capacité de riposte que des décennies de propagande sur la supériorité des boucliers occidentaux rendaient théoriquement impossible. Les missiles sont passés. Ils ont touché Dimona, Haïfa, Tel-Aviv, les bases de Bahreïn, du Qatar, d’Irak, de Jordanie. Les deux hommes qui ont décidé cette guerre en payent désormais le prix politique, et bientôt peut-être judiciaire. Donald Trump a fini par accepter un cessez-le-feu de deux semaines, en exigeant en contrepartie la réouverture du détroit d’Ormuz. C’est peu, pour une guerre qui se voulait décisive, définitive, et historique.
Karim Haddad
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