Jeffrey Epstein et la théologie politique : l’impunité des puissants à l’épreuve du sacré
L’affaire Epstein, au‑delà de son contenu judiciaire et médiatique, met à nu une faille morale profonde : celle d’un monde où la puissance et la connaissance prétendent se substituer au sacré. Relue à la lumière de la théologie politique, elle révèle les impasses spirituelles d’une modernité qui a remplacé la transcendance par la technique et le calcul.
Paris, 4 février 2026 — Depuis la mort de Jeffrey Epstein en 2019, ce financier américain reconnu coupable d’exploitation sexuelle de mineures, la presse internationale n’a cessé de dévoiler les ramifications complexes de son entourage : magnats de la finance, responsables politiques, universitaires de renom. À défaut de tout expliquer, ces révélations ont mis au jour une structure de pouvoir bâtie sur l’argent, le silence et la connivence. Les millions de nouveaux dossiers publiés en février 2026 par le ministère américain de la Justice confirment ces faits.
Mais au‑delà du scandale, un questionnement demeure : comment des individus, issus des milieux les plus éduqués, ont‑ils pu s’affranchir aussi complètement de la morale universelle ? Ce n’est plus seulement une affaire judiciaire : c’est un symptôme civilisationnel.
Le pouvoir devenu absolu
Pour éclairer cette dérive, le concept de théologie politique formulé par Carl Schmitt au XXᵉ siècle offre une perspective féconde. Schmitt rappelait que toute théorie politique dérive en dernière instance d’une conception du divin : dans chaque notion centrale de la modernité – souveraineté, loi, justice – subsiste l’écho d’une structure religieuse, sécularisée sans être dissoute. L’État souverain détient le monopole de la décision ultime, primant sur le droit.
Or, lorsque l’ordre religieux s’efface, ces catégories ne disparaissent pas ; elles se déplacent. Le pouvoir politique ou économique tend alors à s’ériger en « absolu » terrestre, se substituant au Dieu absent. L’homme devient la mesure ultime de toute chose – et de toute transgression.
L’affaire Epstein cristallise ce glissement : l’argent et le statut social y agissent comme des formes de transcendance immanente, des pouvoirs quasi divins permettant d’échapper à toute sanction. L’immunité dont ont longtemps bénéficié les protagonistes du dossier illustre ce que le philosophe Eric Voegelin qualifiait de « gnosticisme moderne » : cette croyance selon laquelle l’humanité pourrait se sauver elle‑même par la connaissance, la technique ou la puissance, sans référence au Bien.
Quand l’immanence remplace le sacré
La modernité occidentale, expliquait Charles Taylor dans A Secular Age (2007), a transformé la foi en simple option de sens parmi d’autres. Ce processus de sécularisation n’a pas seulement vidé le religieux de son autorité ; il a aussi déplacé le centre de gravité moral vers l’individu. La société ecclésiale devient une association de subjectivités égales, orientées vers l’investissement intramondain.
Ce dernier, désormais seul garant de sa propre éthique, finit par considérer la norme comme une contrainte relative, négociable. Là où la transcendance imposait un cadre, l’immanence instaure la logique du désir et de l’utilité.
Chez Epstein, cette logique atteint sa forme extrême : la réduction d’autrui à un instrument. Le corps des autres, marchandisé, devient le miroir d’un pouvoir qui ne cherche plus la domination politique, mais la maîtrise absolue du vivant. La sexualité n’y est pas qu’un exutoire ; elle devient le langage d’une puissance dégagée de toute limite sacrée.
Une crise du sens
Ce que révèle l’affaire, c’est moins la persistance d’un mal caché que l’épuisement du sens moral. Dans un monde où la performance et la réussite tiennent lieu de rédemption, le mal ne se présente plus comme rupture du sacré, mais comme simple excès de l’utile.
Epstein, en ce sens, n’est pas un démon tapi dans l’ombre : il est un produit de son époque, incarnation cynique d’un système qui confond liberté et licence, pouvoir et domination.
Le pouvoir face à sa propre transcendance
Ainsi relue, l’affaire Epstein fonctionne comme une parabole contemporaine : celle d’une humanité qui, croyant s’être affranchie de Dieu, redécouvre la part d’inhumanité que contient toute puissance sans transcendance. Sa leçon n’est pas seulement théologique mais anthropologique : un monde sans limite sacrée finit toujours par produire ses monstres.
L’enjeu pour les démocraties libérales n’est donc pas de débusquer d’improbables explications, mais de repenser les fondements spirituels de la vie commune. Si l’affaire Epstein choque autant, c’est qu’elle met en évidence ce paradoxe : nous avons remplacé les vieux dieux par les nouveaux, sans pour autant maîtriser leur violence. Et c’est peut‑être là que réside, selon les mots de Voegelin, le véritable drame de la modernité : celui d’un pouvoir orphelin de Dieu, mais toujours avide de salut.
Marc T. Doctorant en philosophie
ALG247.COM
Encadré explicatif : Le gnosticisme politique selon Eric Voegelin
Qu’est‑ce que le « gnosticisme politique » ?
Le philosophe autrichien Eric Voegelin (1901‑1985) voyait dans le gnosticisme antique — une hérésie chrétienne rejetant le monde matériel au profit d’une connaissance salvatrice — un modèle récurrent de la modernité. Selon lui, les idéologies totalitaires (nazisme, stalinisme) en représentent une version sécularisée : l’homme prétend « immanentiser l’eschaton », c’est‑à‑dire réaliser le salut divin sur terre par la politique ou la science, sans transcendance.
Application à Epstein : Le réseau du financier illustre non un culte occulte, mais cette illusion moderne où la puissance matérielle se fait providence, effaçant toute limite morale.
Sources :
- Carl Schmitt, Théologie politique, 1922
- Eric Voegelin, Science, Politics and Gnosticism, 1959
- Charles Taylor, A Secular Age, 2007
- Rapports judiciaires et enquêtes New York Times, BBC, Reuters (2019‑2026)
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