Par Dr Salim Benkhedda in facebook 21 février 2026
Février 2019. Un frémissement traverse le pays. Une aspiration profonde au changement s’exprime dans les rues et dans les stades, comme si une partie du peuple algérien cherchait à infléchir le cours de son histoire et à rouvrir un horizon politique longtemps verrouillé.
Bien avant le 22 février, la contestation grondait déjà dans les enceintes sportives. Des chants devenus emblématiques, tels que « La Casa d’El Mouradia », dénonçaient la confiscation du pouvoir et l’austérité imposée aux plus modestes. Les stades s’étaient transformés en tribunes politiques dans un pays où l’expression publique était étroitement contrôlée.
Fragilisé par la chute des prix du pétrole, le régime ne pouvait plus acheter durablement la paix sociale. L’économie, dépendante des hydrocarbures, s’essoufflait. Près d’un jeune sur deux était sans emploi. Des milliers tentaient chaque année la traversée clandestine vers l’Europe — les harraga — préférant affronter la mer plutôt qu’un avenir sans perspective. En 2018, près de 500 périrent en Méditerranée, leurs corps rejetés par les vagues bouleversant l’opinion.
Au pouvoir depuis 1999, Abdelaziz Bouteflika, affaibli par la maladie, n’apparaissait plus que rarement en public. Depuis des années, sa voix ne se faisait plus entendre. Les scènes frôlaient l’absurde : des ministres s’adressant à son portrait, une image officielle assistant aux cérémonies. Le 2 février 2019, le Front de libération nationale et ses alliés annoncent sa candidature à un nouveau mandat. Ce fut l’étincelle.
Les réseaux sociaux appellent alors à manifester le 22 février. Dans le contexte des luttes internes au sommet de l’État, une partie du pouvoir semble souffler sur les braises. Le 22 février, Alger retient son souffle. Malgré un important dispositif sécuritaire, rien ne peut contenir la marée humaine qui, après la prière du vendredi, envahit pacifiquement les rues de la capitale. C’est un raz-de-marée : plus d’un million de femmes, d’hommes et d’enfants déferlent sur Alger. Très vite, d’autres villes rejoignent le mouvement. La foule scande : « Klito el bled ya serrakine » —
La peur cède la place à une ferveur inédite. Chaque vendredi, la mobilisation se renouvelle. « Silmya, silmya » proclament les manifestants, opposant le pacifisme à toute tentative de provocation. Le peuple adopte un comportement exemplaire qui laisse plus d’un observateur dubitatif. « Ce peuple a été flashé », déclare même un commentateur, pour souligner la soudaineté et l’intensité de cette prise de conscience collective. L’ampleur, la discipline et la maturité civique du mouvement déconcertent le pouvoir.
La jeunesse, majoritaire dans le pays, insuffle une énergie décisive. Les étudiants défilent chaque mardi. Le 2 avril 2019, le président est contraint à la démission : première victoire d’un soulèvement inédit par son unité et sa dignité.
Cependant, derrière le départ d’un homme demeuraient des réseaux solidement enracinés. Durant deux décennies, une part significative de la rente pétrolière aurait été détournée au profit d’intérêts oligarchiques, freinant le développement national.
Ce moment d’espérance, porteur d’une exigence de justice et de renouveau, aurait pu ouvrir une véritable transition historique. Pourtant, l’élan s’est progressivement essoufflé. L’occasion d’un changement en profondeur a été avortée, pour des raisons à la fois internes — absence de structuration politique, divergences stratégiques, difficulté à transformer la mobilisation en projet institutionnel — et externes, liées aux rapports de force régionaux, aux intérêts géopolitiques et aux impératifs de stabilité.
Pourquoi ce sursaut populaire, exemplaire par son pacifisme et son unité, n’a-t-il pas abouti à une refondation durable du système ?
Le Hirak a-t-il manqué de leadership et de vision commune Les divisions internes ont-elles pesé davantage que les pressions extérieures ?
Ou bien le système était-il trop profondément enraciné pour être transformé par une mobilisation, aussi massive et digne fût-elle ?
Autant de questions qui demeurent ouvertes et qui continuent d’interroger l’avenir politique du pays.