L’écrivain et journaliste politique algérien arabophone Bachir Amri signe une réflexion exigeante sur la notion d’une Europe « non occidentale », dont les influences profondes interrogent l’avenir de la culture démocratique et le rôle de ses élites dans le sud de la Méditerranée. Cet essai décortique l’eurocentrisme, révèle les apports orientaux constitutifs du continent et en tire des enseignements pour les dynamiques culturelles maghrébines contemporaines.
Bachir Amri publie un texte où il suggère que l’Europe n’est pas réductible à sa composante occidentale dominante. Dès ses origines, des courants intellectuels et culturels orientaux – byzantins, islamiques, perses – ont infiltré son essence, contredisant le récit d’une homogénéité culturelle autosuffisante. L’auteur distingue scrupuleusement les faits historiques vérifiables des interprétations critiques, structurant son propos autour d’une chronologie précise des échanges trans-méditerranéens.
La chute de l’Empire romain en 476 marque un tournant décisif. L’Europe médiévale s’enrichit alors des savoirs arabes et perses transmis via l’Andalousie, à travers Tolède et Cordoue : philosophie d’Averroès, médecine d’Ibn Sina, mathématiques algébriques. Ces influences orientales ne sont pas marginales mais constitutives, formant une Europe poreuse et hybride bien avant les constructions idéologiques modernes. Amri insiste sur cette porosité originelle, occultée par des narratifs ultérieurs.
Emmanuel Kant et Georg Wilhelm Friedrich Hegel symbolisent l’institutionnalisation d’un eurocentrisme qui relègue le non-Occident au rang d’objet passif de connaissance. Hamid Dabashi, professeur irano-américain d’étude iranienne et de littérature comparée à l’Université Columbia à New York, dénonce l’incapacité européenne à reconnaître la valeur des productions intellectuelles orientales, même une fois traduites dans ses langues. Edward Saïd, intellectuel palestinien exilé, résiste à la compromission culturelle et forge un discours émancipateur depuis la diaspora. Antonio Gramsci libère la notion de culture de son ghetto occidental ; Frantz Fanon appelle les élites colonisées à inventer leurs propres cadres, loin des universalismes imposés.
Dabashi plaide pour un « nouvel ordre du savoir » où l’Europe cesserait de monopoliser la production intellectuelle. Saïd identifie les « autres » orientaux internes à l’Europe elle-même, dissolvant les binarités rigides. Fanon exhorte à rompre avec l’hégémonie pour forger des universalités plurielles. Amri orchestre ces voix en un contre-discours cohérent : les migrations contemporaines du sud de la Méditerranée réactivent ces influences non occidentales, transformant l’Europe en creuset vivant.
L’Europe « non occidentale » interroge directement l’avenir de la culture démocratique dans le sud de la Méditerranée. Ses élites, héritières d’échanges millénaires, doivent dépasser l’imitation des modèles eurocentriques pour inventer des formes démocratiques hybrides, ancrées dans les héritages locaux. Amri alerte sur le risque d’un eurocentrisme persistant qui voile les vulnérabilités européennes actuelles – crises migratoires, déclin hégémonique – et empêche les élites maghrébines de s’émanciper pleinement.
L’essai mobilise des faits datés et localisés : apports andalous en sciences exactes (IXe-XIIIe siècles) ; rôle byzantin post-476 ; multilingualisme maghrébin comme laboratoire d’hybridité. Sans recourir à des statistiques quantitatives, Amri privilégie une précision chronologique et géographique, distinguant apports vérifiables (transmission averroïste à Paris) des analyses théoriques, dans une rigueur journalistique exemplaire.
Amri envisage la culture comme outil de résistance gramscien, où les élites méditerranéennes sudistes assument les héritages non occidentaux pour renouveler la démocratie. L’Europe, en reconnaissant ses composantes orientales, ouvrirait un espace de dialogue équitable avec le Maghreb. Les migrations actuelles accélèrent cette hybridité, invitant à des échanges transnationaux émancipateurs plutôt qu’à des replis identitaires.
L’article s’articule autour d’une thèse centrale selon laquelle l’Europe traverse une crise structurelle qui dépasse les déséquilibres économiques et politiques conjoncturels pour toucher à sa position civilisationnelle et à son rôle normatif dans le conflit international actuel. L’auteur estime que le repli de la « raison historique » européenne, dans un contexte marqué par la domination de la révolution numérique et de l’intelligence artificielle, a affaibli la capacité des élites européennes à anticiper les évolutions géopolitiques et leur a fait perdre une conscience profonde des racines de leur puissance civilisationnelle.
Dans cette perspective, la crise de l’Union européenne ne doit pas être comprise uniquement comme une crise d’intégration interne, mais aussi comme une crise de la perte de capacité à défendre les valeurs modernistes et démocratiques que l’Europe prétendait universelles, à un moment où le système international est caractérisé par une lutte aiguë pour le leadership entre l’Occident, d’une part, et la Chine et ses alliés, d’autre part. L’article s’inscrit dans un cadre intellectuel critique et historique, en dialogue avec les approches postcoloniales et la critique de l’eurocentrisme occidental. Il refuse de réduire l’Europe à sa seule dimension « occidentale » atlantique et réaffirme la centralité de l’espace méditerranéen en tant que profondeur civilisationnelle et stratégique réelle du continent.
L’auteur déconstruit ainsi la représentation dominante qui sépare l’Europe du Sud méditerranéen, considérant que cette rupture a affaibli l’Union européenne et l’a privée de l’un de ses atouts historiques majeurs dans l’équilibre international. L’analyse repose sur l’hypothèse implicite selon laquelle les valeurs démocratiques européennes ont perdu leur dimension humaine universelle lorsqu’elles ont été qualifiées de valeurs exclusivement « occidentales », ce qui a contribué à saper leur crédibilité tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Europe. Dans sa déconstruction des arguments, l’auteur établit un lien entre les fractures internes de l’Union européenne — montée des nationalismes, de l’extrême droite, tensions avec les États-Unis et la Russie — et l’incapacité de l’Europe à élaborer une stratégie autonome, que ce soit dans la guerre en Ukraine ou dans sa relation avec son voisinage méridional. Il souligne que les politiques européennes à l’égard du Sud méditerranéen ont été marquées par l’utilitarisme et une forme de supériorité civilisationnelle, ce qui a affaibli les élites de la modernisation et de la démocratisation dans ces pays et transformé les valeurs européennes en instrument d’accusation plutôt que de persuasion.
L’auteur compare le soutien européen massif à l’Ukraine et l’indifférence relative face aux transformations du Sud méditerranéen, y voyant un exemple frappant de la double norme qui a nui à l’image de l’Europe et à sa puissance douce. L’article conclut que l’Europe dispose encore d’une marge stratégique pour se repositionner sur la scène internationale, à condition de retrouver sa conscience historique, de revenir à la Méditerranée comme espace d’intégration civilisationnelle plutôt que comme simple théâtre sécuritaire conjoncturel, et de reconstruire un véritable partenariat avec les élites du Sud méditerranéen sur la base de l’universalité des valeurs, et non de leur appropriation exclusive. Les points forts du texte résident dans sa profondeur historique et sa critique audacieuse de la centralité occidentale, tandis que ses limites tiennent à la faiblesse de l’appui sur des données empiriques précises et à un recours intensif à l’analyse discursive. Néanmoins, le texte propose une lecture cohérente de la crise européenne en tant que crise d’identité et de rôle civilisationnel avant d’être une crise politique ou économique.
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