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jeudi, février 5, 2026

Algérie : Les fragilités géostratégiques dans un monde en recomposition

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Yacine Messaoud
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Yacine Messaoud – Journaliste et administrateur de la plateforme ALG247.COM.

Algérie : Les fragilités géostratégiques dans un monde en recomposition

Longtemps protégée par sa profondeur stratégique, sa puissance énergétique et un appareil sécuritaire redouté, l’Algérie affronte aujourd’hui une équation plus complexe : celle des vulnérabilités “systémiques”. À l’heure où les rapports de force se reconfigurent du Sahel à la Méditerranée, le risque n’est pas celui d’un choc unique, mais d’un enchaînement – politique, économique, informationnel et sécuritaire – capable de fissurer la capacité de décision et la cohésion interne.

Un contexte régional qui a changé de nature

L’Algérie n’évolue plus dans un environnement “gérable” par la seule diplomatie et la seule dissuasion. Au sud, la décomposition sahélienne brouille les frontières entre criminalité, insurrections armées et rivalités d’États. Au nord, la Méditerranée est redevenue un espace de compétition stratégique où l’énergie, les câbles, les ports, les flux migratoires et l’influence informationnelle comptent autant que les blindés. À l’ouest, la rivalité algéro-marocaine – déjà cristallisée autour du Sahara occidental – alimente un climat de tension durable, coûteux, et propice aux incidents.

L’épisode du drone malien abattu près de la frontière, au printemps 2025, est venu rappeler que l’escalade peut aussi surgir d’un événement tactique, dans un Sahel où la souveraineté se dispute désormais par drones, proxys, influence et “signaux” politico-militaires. L’affaire a provoqué une crise diplomatique ouverte, jusqu’à une tentative de saisine de la Cour internationale de justice par Bamako.

Dans ce contexte, Alger a même travaillé à un encadrement juridique de la mobilisation, signe qu’au sommet de l’État, la perception de risque s’est élevée.

La fragilité politique : quand la question de la confiance devient un enjeu de sécurité nationale

La première vulnérabilité est d’ordre politique, et elle se mesure moins à la solidité apparente des institutions qu’à un indicateur intangible : la confiance. Dans les crises modernes, un État est fort quand il peut décider vite, arbitrer durement et mobiliser – sans provoquer de rupture. Or, la fermeture de l’espace civique, la restriction de la liberté d’expression et les poursuites visant des voix critiques contribuent à installer une relation de défiance, qui réduit le “capital de consentement” en temps de choc.

Human Rights Watch décrit un resserrement continu des libertés publiques et une pression accrue sur les médias, les associations et des figures de la société civile, dans un climat qu’elle qualifie de répressif.

Cette dimension est centrale géostratégiquement : une agression externe n’a pas besoin d’être militaire pour produire des effets. Elle peut viser la légitimité perçue, amplifier la polarisation, tester la réaction sécuritaire et pousser l’État à des choix coûteux (répression, contrôle de l’information, dépenses de sécurité), qui aggravent ensuite les fragilités qu’ils prétendent contenir.

Fragmentation au sommet : recompositions internes, procès et logique de « purge »

Depuis 2019, l’Algérie a connu une succession d’arrestations, de procès et de condamnations visant des figures centrales de l’ancien système (ex-premiers ministres, ex-ministres, oligarques) mais aussi, par épisodes, des responsables issus des appareils sécuritaires. Présentée comme une campagne anticorruption, cette séquence a aussi été lue par de nombreux observateurs comme une recomposition interne du pouvoir dans l’après-Bouteflika, au moment où l’État cherchait à refermer la crise politique ouverte par le Hirak.

Sur le plan stratégique, l’enjeu dépasse le seul registre judiciaire : une élite dirigeante traversée par des rivalités peut produire un effet de “fragilisation silencieuse” en temps de crise. D’abord parce que la méfiance interne rigidifie la décision, favorise la surenchère sécuritaire et encourage la rétention d’informations entre pôles de pouvoir. Ensuite parce que l’incertitude sur les équilibres internes alimente une gouvernance plus tactique que stratégique, centrée sur la survie politique et la neutralisation des adversaires. Enfin parce que ces épisodes – qu’ils soient perçus comme justice ou comme règlement de comptes – entament la prévisibilité institutionnelle, alors que la résilience d’un État face à un choc externe repose sur la continuité de la chaîne de commandement et la cohésion du sommet.

Exils, contentieux d’extradition et vulnérabilité informationnelle : le risque d’une guerre hybride « par le haut »

Un autre angle de vulnérabilité tient à la présence à l’étranger de certains anciens responsables poursuivis ou condamnés dans des affaires de corruption, situation parfois aggravée par des contentieux d’extradition et des divergences juridiques entre pays. Ce phénomène est documenté par la presse internationale et européenne, illustre une dimension transnationale des crises de gouvernance : une partie des réseaux politico-économiques se déplace hors du territoire, tout en continuant à peser dans l’espace public via médias, relais et réseaux sociaux.

Dans un environnement de compétition accrue, cette réalité ouvre une vulnérabilité typiquement contemporaine : l’exposition à la pression informationnelle et au renseignement. Sans prétendre détenir des informations vérifiées liées à des “fuites” spécifiques, le mécanisme est par ailleurs connu : un ancien décideur installé à l’étranger peut devenir une cible d’influence (chantage judiciaire, promesse de protection, pressions financières, collecte d’informations), ou au contraire un vecteur d’affaiblissement de l’État par la diffusion de récits, de documents ou d’allégations difficilement vérifiables. En temps de crise régionale, la frontière entre dénonciation politique, règlement de comptes et opération d’influence devient plus poreuse – et plus déstabilisatrice – surtout dans un pays où la confiance entre institutions et société est déjà fortement altérée.

La vulnérabilité économique : une rente qui finance la stabilité, mais l’expose aux chocs

Le deuxième axe est économique. Le FMI souligne que le modèle reste fortement dépendant des hydrocarbures, et donc exposé à la volatilité des prix, tandis que l’équilibre externe peut se retourner en cas de baisse des recettes et de hausse des importations. L’institution insiste aussi sur des vulnérabilités budgétaires accrues, liées aux dépenses publiques et à l’érosion des “tampons” fiscaux.

À cela s’ajoute une dépendance critique : l’alimentation. Selon un rapport du département américain de l’Agriculture (USDA/FAS), les importations de produits agricoles et alimentaires représentent une part importante des importations totales, reflet d’une structure de consommation et de production qui rend le pays sensible aux chocs de prix et de logistique.

Sur le blé, les estimations pour 2024-2025/2025-2026 confirment le volume élevé des achats extérieurs.

Dans une économie où la stabilité sociale passe largement par l’approvisionnement et les prix, la dépendance aux importations (céréales, intrants, pièces détachées, médicaments) crée des “points d’étranglement”. Une pression extérieure n’aurait pas nécessairement la forme d’un embargo total : elle pourrait être sectorielle (assurances maritimes, crédit commercial, restrictions technologiques, perturbations logistiques), suffisante pour produire tensions inflationnistes, raréfactions ciblées et mécontentement.

Corruption et gouvernance : un risque de sécurité, pas seulement un coût économique

La corruption et les luttes d’influence constituent un troisième registre de fragilité. Non parce qu’elles seraient une singularité algérienne, mais parce qu’elles deviennent, dans un monde de compétition, un vecteur d’influence et de vulnérabilité : captation de marchés publics, loyautés achetées, distorsion de la décision, fragilisation des administrations, et exposition aux opérations de renseignement.

L’indice de perception de la corruption de Transparency International place l’Algérie à un niveau qui signale une gouvernance perçue comme problématique, et l’ONG relie fréquemment corruption et déficit de contrôle démocratique dans la région.

Ces fragilités ne se traduisent pas seulement en “perte de croissance”. Elles pèsent sur la crédibilité de l’État, sa capacité à imposer l’effort, et sa résilience face à la guerre hybride – là où l’adversaire cherche moins à vaincre qu’à corrompre, diviser, ralentir et délégitimer.

La dépendance militaire : une puissance armée, mais des chaînes d’approvisionnement vulnérables

À cette photographie s’ajoute un facteur décisif à souligner au sujet des vulnérabilités stratégiques de l’Algérie : la dépendance aux achats militaires. Le SIPRI rappelle qu’Alger reste un importateur important, avec une structure de fournisseurs concentrée : sur 2020-2024, la Russie représente près de la moitié des importations d’armement, suivie par la Chine et l’Allemagne.

La vulnérabilité ne réside pas seulement dans l’achat initial, mais dans le “cycle de vie” : maintenance, pièces, munitions, modernisation, formation, logiciels embarqués, chaînes logistiques. En cas de crise prolongée, la question devient celle de la disponibilité opérationnelle, donc de la soutenabilité. Le guide commercial officiel américain décrit pour l’Algérie une base industrielle de défense locale limitée et souligne que les systèmes majeurs restent largement importés.

Autrement dit : même une armée numériquement puissante peut vite se retrouver contrainte si les chaînes d’approvisionnement se tendent, si un fournisseur subit lui-même sanctions ou tensions industrielles, ou si la maintenance devient un goulot d’étranglement. Dans les conflits de haute intensité, la victoire dépend souvent de la logistique autant que du feu.

La fracture numérique : l’État face à la guerre informationnelle et au sabotage invisible

C’est peut-être la vulnérabilité la plus “moderne” – et la plus asymétrique. La guerre contemporaine cible les systèmes : télécoms, énergie, finances, données, services publics. Elle vise aussi l’opinion : désinformation, manipulation, campagnes coordonnées, deepfakes, polarisation.

Sur les indicateurs internationaux, l’Algérie obtient un score autour de 66/100 dans l’Indice mondial de cybersécurité (ITU), signal d’un niveau d’engagement et de capacité perfectible dans un domaine où la barre mondiale s’élève rapidement.

Le National Cyber Security Index (NCSI), qui mesure la mise en place de politiques et capacités de résistance aux menaces mondiald, place également l’Algérie à un niveau modeste dans son classement.

La fracture numérique ne renvoie pas seulement à “l’accès” ou aux infrastructures. Elle concerne la souveraineté des données, la robustesse des réseaux, la sécurité des infrastructures critiques (eau, électricité, ports, transports), la capacité de réponse aux incidents, la formation, et la dépendance à des technologies importées (matériels réseau, logiciels, cloud). Dans une crise, un sabotage numérique bien ciblé peut produire, en quelques heures, des effets économiques et politiques supérieurs à une opération militaire classique.

Eau et climat : la fragilité silencieuse qui peut devenir sociale

Dans l’arc Maghreb-Sahel, la contrainte hydrique est un multiplicateur de tensions. La montée en puissance de projets de dessalement illustre une pression structurelle : sécuriser l’eau devient un enjeu de souveraineté et de stabilité intérieure, d’autant que ces infrastructures sont capitalistiques, énergivores et donc sensibles à la conjoncture budgétaire.

Des annonces récentes autour de nouveaux contrats et d’une stratégie nationale de dessalement, portées par Sonatrach, montrent l’ampleur des investissements envisagés.

Or l’eau, comme l’alimentation, est politiquement inflammable : elle se traduit immédiatement en restrictions, mécontentement local, sentiment d’injustice territoriale – autant de prises pour la désinformation et l’instrumentalisation.

Un atout qui devient dépendance : l’énergie, entre levier diplomatique et transition mondiale

Enfin, l’Algérie conserve un atout majeur : le gaz. Mais cet atout est double. Il lui donne une centralité régionale et européenne, tout en l’inscrivant dans une transition mondiale qui, à moyen terme, cherche à réduire la dépendance aux hydrocarbures. Des analyses européennes soulignent le rôle stratégique du gaz algérien pour l’Espagne, tandis que d’autres montrent la sensibilité des flux aux aléas industriels (maintenance, capacités LNG).

À court terme, cette centralité renforce Alger. À moyen terme, elle accentue un dilemme : comment convertir la rente en diversification productive et en résilience sociale, avant que la fenêtre géopolitique ne se referme ?

Le risque majeur : non pas un choc unique, mais un “stress combiné”

L’Algérie n’est pas “faible” par essence : elle dispose d’une profondeur territoriale, d’une expérience sécuritaire, d’une diplomatie aguerrie, et de ressources énergétiques. Mais ses vulnérabilités sont aujourd’hui de celles qui, combinées, peuvent devenir systémiques.

Le scénario le plus plausible n’est pas l’invasion, mais un stress combiné : hausse des tensions aux frontières, choc économique externe (prix des hydrocarbures, importations), incident diplomatique, pression informationnelle et cyber, puis crispation interne autour du pouvoir d’achat, de l’eau, ou des libertés. C’est ce type d’enchaînement qui, dans les États contemporains, fait vaciller la capacité de décision.

À la fin, la question algérienne n’est pas seulement celle de la sécurité aux frontières. C’est celle de la sécurité “de l’intérieur” : confiance, efficacité, transparence, souveraineté numérique, et capacité de l’économie à résister à des chocs sans transformer la contrainte externe en fracture sociale.

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