Ahmed al Ahmed est devenu, en quelques secondes filmées sur une plage de Sydney, le visage d’un courage spontané qui a sauvé des vies pendant l’attaque de Bondi Beach, tout en révélant au grand jour les réflexes biaisés d’une partie du paysage médiatique occidental face aux héros arabes ou musulmans.
Un homme ordinaire, un geste extraordinaire
Dimanche soir, à Bondi Beach, alors qu’un millier de personnes participent à un événement de Hanouka, un tireur ouvre le feu et fait plusieurs morts et des dizaines de blessés. Sur les images, un homme se jette sur l’un des assaillants, le plaque au sol et parvient à lui arracher son arme, avant d’être grièvement blessé au bras et à la main.
Cet homme est vite identifié : Ahmed al Ahmed, 43 ans, marchand de fruits à Sydney, père de deux filles, d’origine syrienne et installé en Australie depuis le milieu des années 2000. Selon ses proches, il agit par réflexe en voyant les corps à terre et le sang, sans se demander qui étaient les victimes, convaincu qu’« tout citoyen honorable ne peut rester spectateur devant un massacre ».
Le Premier ministre australien, tout comme le Premier ministre de Nouvelle-Galles du Sud, saluent publiquement son geste, parlant d’un « véritable héros » qui a permis de sauver « de très nombreuses vies ».
L’effacement de l’origine dans certains récits
Si une large partie de la presse australienne et internationale présente rapidement Ahmed al Ahmed avec son nom complet, son histoire et ses origines, d’autres titres généralistes insistent sur la figure du « père de famille australien » ou du « simple passant » sans mentionner son arabité ou son parcours migratoire.
Dans plusieurs “breaking news”, la nationalité seule – « Australien » – est mise en avant, là où l’origine syrienne, pourtant factuelle, disparaît du récit initial. Parallèlement, sur les réseaux sociaux et dans certains médias, une bataille sémantique se déclenche autour de son identité religieuse : on le dit successivement musulman, chrétien maronite, « Arab-Australian » ou « simplement australien », chacun projetant sur lui ses propres enjeux idéologiques.
L’homme qui a risqué sa vie devient ainsi l’objet d’un débat identitaire où l’on discute davantage de ce qu’il « devrait représenter » que de ce qu’il a fait concrètement sur la plage.
Quand l’identité du héros devient un champ de bataille
Des analyses publiées dans les médias australiens soulignent que ce débat sur la foi ou l’origine d’Ahmed al Ahmed détourne le regard de l’essentiel : un civil a affronté un homme armé pour protéger des inconnus.
L’auteur d’une tribune sur ABC Religion rappelle que cette querelle d’étiquettes fracture la confiance et alimente les ressentiments, au lieu de nourrir un moment de reconnaissance partagée.
Cette obsession de l’identité, positive ou négative, s’inscrit dans un contexte plus large où la représentation des Arabes et des musulmans dans les médias occidentaux reste très majoritairement associée à la violence ou au soupçon. Des études statistiques, comme celles du Centre for Media Monitoring au Royaume-Uni, montrent qu’une majorité des contenus traitant des musulmans dans la presse sont négatifs ou problématiques, et que les histoires de « héros » musulmans sont minorées ou marginalisées.
Un angle mort médiatique récurrent
L’affaire Ahmed al Ahmed n’est pas isolée : d’autres épisodes ont montré comment des actions héroïques de personnes musulmanes ou issues de l’immigration ont été peu visibilisées, ou présentées comme des exceptions rassurantes face à un récit dominant de méfiance.
Des chroniqueurs soulignent que les rédactions, souvent peu diversifiées, peinent à sortir d’un imaginaire où le personnage arabe ou musulman tient plus souvent le rôle du suspect que celui du sauveteur.
Cette mécanique porte des conséquences sociales mesurables : la surreprésentation des actes violents imputés aux musulmans dans l’actualité renforce les préjugés du public et le soutien à des politiques discriminatoires et racistes, alors que la mise en avant d’histoires positives contribue à réduire la stigmatisation.
Le traitement hésitant, voire réticent, de l’identité d’Ahmed al Ahmed s’inscrit dans ce paysage, où l’on craint parfois qu’un héros arabe ne vienne contredire une ligne narrative bien installée.
L’éthique de l’information à l’épreuve
Un journalisme responsable n’est pas tenu de célébrer un héros pour son origine, mais il a le devoir de fournir des faits complets, y compris l’histoire sociale et migratoire d’un protagoniste, dès lors que celle-ci est vérifiée et pertinente.
Passer sous silence l’arabité ou la confession d’Ahmed al Ahmed, alors même que d’innombrables manchettes soulignent la religion des auteurs d’attentats, révèle un « deux poids, deux mesures » difficilement justifiable.
À l’inverse, instrumentaliser son geste pour en faire un totem communautaire, ou un contre-argument dans les guerres culturelles, trahit également l’éthique de l’information.
Le rôle de la presse n’est ni de blanchir un héros pour le rendre compatible avec un lectorat supposé méfiant, ni de l’assigner à un camp, mais de restituer la complexité d’une trajectoire humaine, sans effacer ni absolutiser son identité.Ahmed al Ahmed, symbole d’un possible récit partagé.
À Bondi Beach, Ahmed al Ahmed n’a pas sauvé « des Juifs » parce qu’il serait un « bon Arabe » ou un « bon musulman », il a sauvé des hommes, des femmes et des enfants pris au piège d’un carnage.
En agissant, il a rappelé que l’héroïsme ne connaît pas les frontières dressées dans les discours politiques ou les plateaux télévisés, et que l’humanité commune se révèle précisément quand les identités s’effacent dans l’urgence de protéger la vie.
Refuser de nommer son origine arabe, c’est priver le public d’un élément de compréhension d’une Australie réelle, métissée, où un réfugié de Syrie ou un migrant du Levant peut devenir le héros d’une soirée de Hanouka sur une plage du Pacifique.
À l’inverse, reconnaître pleinement ce qu’il est – Australien et Arabe, père de famille et ancien réfugié – permet de dessiner un récit plus fidèle à nos sociétés et de fissurer, par les faits, les discours qui associent systématiquement arabité, islam et violence.
L’histoire d’Ahmed al Ahmed devrait être d’abord celle d’un citoyen qui refuse la fatalité de la violence, non celle d’une bataille pour savoir à qui appartient son courage.
C’est à la presse, en France comme ailleurs, de choisir si elle veut continuer à nourrir des réflexes de suspicion à l’égard des Arabes et des musulmans, ou si elle accepte de raconter, avec la même rigueur, les crimes et les actes de bravoure qui traversent nos sociétés – y compris quand le héros se prénomme Ahmed.
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