La Tunisie et l’Algérie ont lancé une plateforme numérique conjointe destinée à connecter leurs universités et laboratoires de recherche autour de l’intelligence artificielle. Annoncée lors d’un forum scientifique international réuni à Hammamet fin mars 2026, cette initiative marque une étape concrète dans l’intégration académique maghrébine.
C’est à l’occasion de la deuxième édition du Forum international sur les technologies de l’information innovantes et intelligentes (IC3IT’26), tenu du 26 au 28 mars 2026 à Hammamet, que la nouvelle a été officialisée. La plateforme a été annoncée par Moez Chafra, président de l’Université de Tunis El Manar, en présence de représentants académiques des deux rives. La cérémonie d’ouverture réunissait également Hassan Samadi, directeur de l’Université de Batna 2, institution algérienne co-organisatrice de l’événement, ainsi que Shaker Al-Sayd, président du comité organisateur, et Momin Hamouma, doyen de la faculté de mathématiques et d’informatique.
La plateforme IC3IT’26, née d’une coopération transfrontalière
La plateforme relie universités, laboratoires de recherche et institutions des deux pays par le biais d’outils numériques partagés. Elle facilite l’échange de données, la diffusion des travaux scientifiques et la mise en réseau des expertises, répondant ainsi à la fragmentation qui caractérisait jusqu’ici les approches de recherche traditionnelles. Concrètement, les chercheurs tunisiens et algériens disposeront d’un espace commun pour co-publier, mutualiser leurs bases de données et coordonner leurs projets sans les délais administratifs qui freinent habituellement la coopération universitaire bilatérale.
L’événement de Hammamet était organisé conjointement par la Faculté des sciences de Tunis, rattachée à l’Université de Tunis El Manar, et la Faculté de mathématiques et d’informatique de l’Université de Batna 2, avec le parrainage technique de l’IEEE, l’Institut des ingénieurs électriciens et électroniciens. Cette double tutelle institutionnelle, tunisienne et algérienne, confère à la démarche une légitimité académique qui dépasse le simple accord de coopération bilatéral.
Les engagements de Souk Ahras, terreau de l’initiative
L’initiative s’appuie sur les engagements pris lors du septième Forum des universités frontalières algéro-tunisiennes, tenu à Souk Ahras, en Algérie, en décembre 2025, où les établissements participants avaient pledgé la création de ce qu’ils avaient appelé « un modèle d’intégration réussi » et s’étaient engagés à renforcer l’unité dans l’enseignement supérieur et la recherche scientifique. Le lancement de la plateforme à Hammamet quelques mois plus tard traduit donc en actes des orientations qui étaient jusqu’ici restées au stade de la déclaration d’intention.
Cette filiation avec le forum de Souk Ahras est significative : elle ancre la démarche dans une dynamique de coopération transfrontalière qui mobilise précisément les établissements situés aux marges communes des deux pays, là où les liens humains et culturels sont les plus denses. L’initiative vise à structurer la collaboration entre chercheurs et à accélérer la production de connaissances dans des domaines technologiques stratégiques.
L’IA comme levier d’innovation dans des secteurs prioritaires
Les autorités ont souligné que l’intelligence artificielle devra servir de moteur d’innovation dans des secteurs critiques, notamment l’éducation, la santé et l’industrie. En améliorant l’accès aux ressources et en favorisant des projets communs, la plateforme entend générer des solutions adaptées aux défis locaux. Cette orientation vers des applications concrètes distingue le projet d’une simple infrastructure numérique : il s’agit de produire des résultats utilisables dans le contexte maghrébin, et non de répliquer des modèles pensés ailleurs.
L’IC3IT’26 couvrait les principaux piliers de la transformation numérique actuelle : intelligence artificielle et data science, optimisation des données, mais aussi le renforcement des ponts entre la recherche académique et le monde de l’entreprise. Cette dimension industrielle n’est pas anecdotique : elle traduit la volonté des deux pays de ne pas cantonner la coopération universitaire à des échanges purement académiques, mais de la connecter aux besoins de leurs économies respectives.
Deux pays aux trajectoires numériques complémentaires
Le rapprochement algéro-tunisien dans le domaine de l’IA intervient alors que les deux pays affichent des profils contrastés mais potentiellement complémentaires. La Tunisie se classe au premier rang maghrébin en matière de maturité pour l’IA, occupant le 69e rang mondial, la deuxième place en Afrique et la septième dans le monde arabe, loin devant le Maroc et l’Algérie selon les indices de référence. Tunis dispose d’un écosystème de startups actif, d’une stratégie nationale pour l’IA formalisée depuis 2021 et d’une tradition académique solide en sciences de l’information.
L’Algérie, de son côté, présente la base de formation en informatique la plus solide d’Afrique, avec plus de 57 000 étudiants inscrits dans 74 masters en intelligence artificielle répartis dans 52 universités. Le marché algérien de l’IA est par ailleurs projeté en forte croissance, passant de 498,9 millions de dollars en 2025 à 1,69 milliard de dollars d’ici 2030, soit un taux de croissance annuel composé de 27,67 %. La complémentarité entre la maturité institutionnelle tunisienne et la capacité de formation algérienne constitue précisément le socle sur lequel repose l’ambition de la nouvelle plateforme.
Une compétitivité technologique maghrébine à construire
La plateforme est attendue pour transformer les pratiques de recherche dans la région en favorisant la collaboration, en accélérant la production scientifique et en se concentrant sur des résultats appliqués. Les responsables soulignent que l’initiative rendra la recherche en IA plus coordonnée, plus pratique et davantage axée sur les résultats, renforçant ainsi la compétitivité technologique de la région.
Toutefois, la réussite de cette ambition dépendra de conditions structurelles qui restent à consolider. Les pays du Maghreb se heurtent à des obstacles communs liés à la disponibilité des données, aux infrastructures numériques et au capital humain. Si la plateforme commune répond précisément à la question de l’accès aux ressources partagées, la question du financement pérenne des projets de recherche communs n’a pas encore fait l’objet d’annonces précises. Les prochaines sessions du Forum des universités frontalières devraient permettre d’évaluer l’effectivité des engagements pris à Hammamet.
Yacine Messaoud