Tunisie : un député condamné à huit mois de prison pour moquerie envers le président
Un tribunal tunisien a condamné jeudi le député Ahmed Saidani à huit mois de prison ferme pour un post Facebook ironique sur Kaïs Saïed. Cette affaire, née après les inondations meurtrières de janvier, alimente les craintes d’une répression accrue contre les critiques du pouvoir.
Un tribunal tunisien a prononcé, jeudi 19 février 2026, une peine de huit mois d’emprisonnement ferme contre le député Ahmed Saidani. Ce parlementaire, élu fin 2022, a été reconnu coupable d’insultes via les réseaux sociaux, selon un responsable judiciaire cité par Reuters. L’affaire provient d’un commentaire publié début février sur Facebook, où il qualifiait ironiquement Kaïs Saïed de « commandant suprême des égouts et du drainage des eaux de pluie », dans le sillage des inondations qui ont fait au moins cinq morts et plusieurs disparus le mois précédent.
Arrêté le 4 février par la police, Saidani avait d’abord soutenu les mesures de concentration des pouvoirs décidées par le président en 2021. Il est ensuite devenu un critique virulent, accusant Saïed de monopoliser les décisions et de rejeter la faute des problèmes sur autrui. Son avocat, Houssem Eddine Ben Attia, a dénoncé une poursuite basée sur la loi télécoms, qui interdit de « nuire à autrui via les réseaux sociaux » et prévoit jusqu’à deux ans de détention. Bilel Mechri, un collègue député, a fustigé auprès de Reuters une « violation de la loi et une attaque contre les institutions », rendant impossible tout contrôle parlementaire sur l’exécutif si les critiques sont criminalisées.
Les faits dans leur enchaînement
L’incarcération de Saidani survient dans la foulée des pires pluies en plus de soixante-dix ans en Tunisie. Le président s’était rendu sur les sites sinistrés, une visite raillée par le député comme une posture inefficace face à la crise. Les autorités l’ont arrêté malgré l’immunité parlementaire, qui protège les élus dans leurs fonctions officielles mais pas pour des actes criminels présumés. Le jugement de jeudi, inférieure au maximum encouru mais ferme, pose un précédent pour les expressions ironiques en ligne.
L’accusation s’appuie sur l’article de loi réprimant les insultes numériques, souvent utilisé contre les détracteurs du pouvoir. Élu lors des législatives de fin 2022, marquées par une abstention massive, Saidani siégeait à l’Assemblée des représentants du peuple. Sa détention, confirmée par plusieurs pairs, s’inscrit dans une série d’arrestations d’opposants, journalistes et activistes depuis l’automne dernier. Les réseaux sociaux, vecteur clé de contestation depuis la révolution de 2011, cristallisent ces tensions : le commentaire satirique a été vu comme une attaque directe contre l’institution présidentielle. Les soutiens de Saidani y décelent une intolérance croissante aux critiques, même d’anciens alliés du chef de l’État.
Un contexte politique sous haute tension
Depuis la dissolution du Parlement et le limogeage du gouvernement en 2021 par Kaïs Saïed, la Tunisie est gouvernée par décrets – une pratique qualifiée de « coup d’État » par l’opposition. Le président justifie ces mesures par la nécessité de « nettoyer » le pays de la corruption passée, renforçant ainsi la centralisation des pouvoirs. Les législatives de 2022, boycottées par la plupart des partis traditionnels, ont affiché un taux de participation historiquement bas, consolidant la mainmise de l’exécutif sur l’hémicycle. L’immunité parlementaire, théoriquement intacte, apparaît de plus en plus fragile face aux poursuites judiciaires.
Les inondations récentes mettent en lumière des faiblesses infrastructurelles et une gestion critiquée de la crise. Saidani avait déjà dénoncé l’inaction sur l’assainissement dans des publications antérieures. Cette condamnation fait écho à d’autres affaires, comme celle de novembre 2025 impliquant des dizaines d’opposants, avocats et hommes d’affaires accusés de tentative de coup d’État. Human Rights Watch et d’autres ONG pointent une dérive autoritaire, décrivant la Tunisie comme une « prison à ciel ouvert » pour les dissidents. La transition démocratique post-2011, qui avait ouvert une relative liberté d’expression, recule sous Saïed : la loi de 2022 sur les « fausses nouvelles » vise les journalistes, et la dissolution du Conseil supérieur de la magistrature alimente les doutes sur l’indépendance de la justice.
Les acteurs au cœur du bras de fer
Kaïs Saïed, réélu en octobre 2024 pour un second mandat, incarne cette fermeté à 67 ans. Il se pose en rempart contre les élites corrompues, défendant la loi face aux attaques personnelles. Ahmed Saidani illustre le passage d’un soutien initial à une fronde ouverte, critiquant la centralisation décisionnelle. Bilel Mechri porte une voix solidaire au Parlement, interrogeant sa capacité à jouer un rôle de contre-pouvoir. Les ONG comme Amnesty International multiplient les alertes sur l’érosion des libertés, tandis que le pouvoir judiciaire applique les textes en vigueur, au prix de controverses sur son indépendance. Les médias internationaux, de Reuters à la BBC, amplifient ces tensions.
Les collègues de Saidani, souvent discrets, craignent un effet domino sur les critiques. L’avocat Ben Attia plaide pour une distinction entre mandat officiel et actes privés. Dans cet échiquier dominé par l’exécutif, des poches de résistance subsistent.
Des enjeux lourds pour la démocratie
Cette condamnation interroge l’équilibre des pouvoirs : un Parlement bâillonné par la peur de l’incarcération pour opinions satiriques compromet la séparation des autorités prévue par la Constitution de 2014. Les inondations ont offert un terrain aux critiques, mais aussi à leur répression rapide. L’usage répété de lois cybernétiques contre les dissidents renforce les accusations d’autoritarisme, dans un pays économiquement fragile et dépendant des prêts du FMI. Saïed maintient que ses actions purgent les maux endémiques, conservant un socle populaire chez les déçus des élites post-révolutionnaires.
La liberté d’expression numérique, pilier des contestations arabes, est en jeu : criminaliser l’ironie risque l’autocensure et décourage les débats publics. L’affaire questionne la viabilité d’une alternance démocratique au milieu de crises multiples.
Perspectives incertaines
À court terme, Saidani pourrait faire appel, mais sa détention provisoire se poursuit. Son avocat mise sur des recours, malgré une justice expéditive. Le Parlement, acquis à Saïed, risque de rester muet pour éviter la confrontation. Les inondations appellent une reconstruction urgente, qui pourrait détourner l’attention des controverses. Les observateurs internationaux guettent une escalade avant 2027, tandis que les ONG prévoient plus d’affaires similaires. Saïed poursuit sa rhétorique de purification nationale. Cette sentence pourrait mobiliser la diaspora et les partis exilés.
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