Les monarchies du Golfe subissent des frappes iraniennes répétées depuis fin février 2026, dans le sillage des attaques américano-israéliennes contre Téhéran. Ce conflit met en lumière les limites d’une diplomatie d’apaisement patiemment construite ces dernières années. Riyad, Abou Dhabi et Manama se retrouvent confrontés à un dilemme stratégique majeur.
Une escalade militaire brutale
Depuis les premières frappes américano-israéliennes sur le sol iranien fin février 2026, la République islamique a riposté en visant ses voisins arabes de l’autre rive du golfe Persique. En l’espace de 24 heures, Téhéran a lancé 137 missiles sur les Émirats arabes unis, 66 sur le Qatar et 45 sur Bahreïn. Certains projectiles ont touché des infrastructures civiles, comme l’aéroport de Dubaï, où deux personnes ont perdu la vie.
Des drones iraniens ont été interceptés au-dessus de Riyad, du Koweït et de Bahreïn, obligeant les autorités à confiner les populations dans plusieurs localités. Le Corps des gardiens de la révolution islamique a annoncé une « opération la plus intense et la plus lourde » depuis le début de la guerre. Il menace de poursuivre les attaques tant que l’ombre du conflit n’aura pas disparu de son territoire.
Les monarchies pétrolières, jusque-là épargnées directement, se trouvent désormais aux avant-postes d’un affrontement qui les dépasse. Leurs systèmes de défense aérienne, renforcés par des coopérations avec Washington, ont intercepté la majorité des projectiles. Les dégâts collatéraux rappellent néanmoins la vulnérabilité de ces États densément peuplés et dépendants de leur stabilité économique. Les capitales du Golfe multiplient les alertes sans opter pour une riposte directe, qui risquerait d’embraser la région.
D’une détente fragile à la rupture
Les relations entre l’Iran et les monarchies du Golfe avaient connu une embellie ces dernières années. Un accord de rétablissement diplomatique entre Riyad et Téhéran, négocié sous l’égide de Pékin en mars 2023, en avait été le symbole. Cet arrangement, perçu comme un rempart contre les ingérences extra-régionales, s’était étendu à d’autres pays comme Bahreïn, qui envisageait de renouer des liens rompus en 2016 pour des raisons sectaires.
Cette stratégie d’endiguement par le dialogue a volé en éclats avec l’offensive israélo-américaine. Elle révèle ses limites face à un régime iranien affaibli mais résolu à punir ses voisins, accusés de complicité passive. Le sociologue Lahouari Addi, spécialiste des dynamiques arabes, éclaire ce revirement. Selon lui, les pétromonarchies ont sous-traité leur sécurité aux États-Unis, ce qui les expose aujourd’hui aux représailles de Téhéran.
L’Iran cible délibérément ces États pour démontrer leur faiblesse sécuritaire et ruiner l’illusion d’une diplomatie apaisée. Ce pari, édifié patiemment depuis cinq ou six ans, s’avère erroné. Les pays du Golfe deviennent ainsi les victimes collatérales d’un conflit qui n’est pas le leur.
Entre pressions américaines et résilience locale
Les souverains du Golfe, comme le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane ou le président émirati cheikh Mohammed ben Zayed, se heurtent à un choix cornélien. L’administration Trump promeut un changement de régime à Téhéran aux côtés de Benyamin Nétanyahou. Avant l’escalade, Riyad, Doha et Mascate plaidaient pour la retenue, craignant que la chute des ayatollahs ne profite à des acteurs plus radicaux.
Ces États maintiennent leur parapluie de défense avec Washington tout en explorant des ripostes financières, comme le gel des avoirs iraniens. Côté iranien, la perte présumée d’Ali Khamenei a durci la posture des Gardiens de la révolution. Ils visent explicitement les bases américaines et les alliés arabes pour internationaliser le conflit.
Lahouari Addi décrypte cette stratégie : Téhéran exploite le rapport de forces défavorable pour ses voisins et leur furie envers Washington. Une guerre déclarée par les Américains et Israël, dont les « peaux cassées » sont payées par Riyad et Abou Dhabi. Les monarchies, vulnérables en raison de leur dépendance à l’eau dessalée – 90% au Koweït, 70% en Arabie saoudite –, ont vu des usines ciblées. Des entreprises comme Veolia renforcent la sécurité de leurs sites à Oman et en Arabie, illustrant l’enjeu vital de cette ressource dans une région aride.
Pétrole, eau et stabilité économique
Au-delà des pertes humaines limitées pour l’heure, l’économie des pétromonarchies est directement menacée par ces frappes sur des infrastructures énergétiques et civiles. Le blocus partiel du détroit d’Ormuz a fait bondir les cours du pétrole début mars. Téhéran, dépendant lui-même de cette voie pour ses exportations vers la Chine, hésite à la fermer totalement.
Les attaques sur les usines de dessalement au Bahreïn et aux Émirats soulignent un nouveau front : l’eau. Les drones y servent d’outil de dissuasion contre toute intervention arabe. Dans ce contexte, les divergences avec Washington s’accentuent. Les capitales du Golfe privilégient leur développement économique – via des projets comme Neom en Arabie ou Dubaï Expo – à une déstabilisation prolongée.
Pour Lahouari Addi, les pays du Golfe émergent comme les grands perdants de cette guerre irano-américaine. Leurs postulats sécuritaires – dépendance aux États-Unis et bienveillance envers l’Iran – s’effondrent sous le poids des missiles. La résilience de ces cités-États est mise à l’épreuve, loin de l’invulnérabilité vantée par leurs dirigeants.
Un golfe de tensions persistantes
La rivalité chiite-sunnite entre l’Iran post-1979 et les monarchies du Golfe s’inscrit dans une longue histoire de confrontations. Les chocs pétroliers des années 1970 et la « guerre des tankers » durant le conflit Iran-Irak l’ont exacerbée. Riyad et ses alliés avaient formé le Conseil de coopération du Golfe en 1981 pour contrer l’influence chiite, soutenant massivement Bagdad jusqu’à la crise koweïtienne.
L’émergence de groupes pro-iraniens comme les Houthis au Yémen ou le Hezbollah a ravivé les peurs, malgré les efforts de désescalade post-2023. Cette toile géopolitique explique pourquoi les États du Golfe, malgré leur hostilité envers les ayatollahs, ont préféré le statu quo à une guerre ouverte. Ils craignaient un chaos sans alternative viable. L’intervention Trump a brisé cet équilibre précaire, replongeant la région dans une dynamique belliqueuse, comme l’analyse Lahouari Addi.
Diplomatie ou alignement forcé ?
Les monarchies du Golfe maintiennent une posture défensive, appelant à la désescalade tout en renforçant leurs défenses aériennes et en coordonnant avec les Américains. Bahreïn et le Koweït ont confiné des zones après des interceptions de drones, tandis que Riyad explore des sanctions financières contre Téhéran. La poursuite des frappes iraniennes, comme celles du 11 mars sur Dubaï et l’Arabie, pourrait forcer un alignement plus franc avec Israël et les États-Unis.
La Chine, garante de l’accord de 2023, observe en silence. Les marchés pétroliers demeurent tendus face à la menace sur Ormuz. Les dirigeants de la péninsule, conscients de leur vulnérabilité, pourraient intensifier les efforts diplomatiques pour éviter une rupture totale avec Téhéran. Le moment de vérité approche pour ces États, entre illusion diplomatique écornée et résilience forcée.
Les tensions persistent sans signe clair de cessez-le-feu. Les parties impliquées maintiennent leurs positions militaires et rhétoriques. Les autorités du Golfe insistent sur la protection de leurs infrastructures vitales, tandis que Téhéran réaffirme sa détermination à répondre aux agressions. La situation évolue heure par heure dans cette zone stratégique du monde.
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