La quasi-fermeture du détroit d’Ormuz, consécutive à l’escalade militaire entre les États-Unis, Israël et l’Iran, a précipité une crise des engrais dont les experts jugent les conséquences alimentaires aussi graves — sinon plus — que celles du choc pétrolier. Faute de réserves stratégiques et en pleine saison des semis, les pays les plus pauvres sont les premiers exposés à un effondrement de leurs rendements agricoles.
Depuis fin février 2026, le détroit d’Ormuz, passage maritime étroit reliant le golfe Persique à l’océan Indien, est devenu le point d’étranglement d’une crise alimentaire mondiale encore largement sous-estimée. Le trafic maritime à travers ce goulet stratégique s’est effondré de 97 % en quelques jours : la moyenne quotidienne de transits, qui atteignait 129 navires entre le 1er et le 27 février 2026, est tombée à 4 navires au 7 mars, selon les données compilées par la CNUCED. Pendant que les marchés scrutent la flambée du baril de pétrole et les dépenses militaires, une autre mécanique s’enclenche, plus silencieuse et potentiellement plus dévastatrice : celle de la pénurie d’engrais à l’échelle planétaire.
Un tiers du commerce mondial d’engrais bloqué en quelques jours
Par ce goulot d’étranglement transitent près de la moitié de l’urée mondiale, plus de 30 % de l’ammoniaque et 20 % du phosphate de diammonium, des composants indispensables à la fertilisation agricole. Face à la paralysie des liaisons maritimes, plusieurs grands groupes industriels du Golfe ont déclaré la force majeure sur leurs contrats : QatarEnergy a suspendu ses expéditions dès le 4 mars, entraînant l’arrêt de la production d’urée et d’ammoniac au complexe de Ras Laffan. Industries Qatar et SABIC Agri-Nutrients ont fait de même. À cette rupture d’approvisionnement depuis le Golfe s’ajoutent désormais d’autres restrictions venues de directions opposées : la Russie, premier producteur mondial de nitrate d’ammonium avec environ 47 % de la production globale, a suspendu ses exportations du 21 mars au 21 avril, invoquant la nécessité de sécuriser ses stocks nationaux pendant la saison des semis de printemps. Dans le même temps, Pékin a décidé de suspendre ses exportations de phosphate jusqu’en août 2026 pour préserver son approvisionnement intérieur, fermant l’une des dernières alternatives disponibles sur le marché mondial. Deux verrous se referment ainsi simultanément sur le système agricole mondial.
Un choc systémique, pas seulement énergétique
L’économiste en chef de la FAO l’a déclaré le 26 mars : « Ce n’est pas un choc de l’énergie. C’est un choc systémique affectant les systèmes agroalimentaires mondiaux. » La distinction est essentielle pour comprendre pourquoi cette crise diffère de celle du pétrole. Au contraire du pétrole, il n’existe pas de « réserve stratégique » d’engrais. Lorsque la fenêtre des semis de printemps se ferme, aucun stock d’urgence ne peut compenser le manque d’intrants. La production d’engrais azotés repose sur l’ammoniac, lui-même fabriqué à partir de gaz naturel via le procédé industriel Haber-Bosch. La hausse des prix du gaz se répercute donc directement sur les coûts de fabrication : sur le marché européen, les prix du gaz naturel ont progressé de 74 % entre le 27 février et le 9 mars, atteignant 55,8 euros par mégawattheure. Les projections de la FAO font état d’une hausse mondiale des prix des engrais de 15 à 20 % d’ici l’été, et davantage si la crise se prolonge.
L’Afrique et l’Asie du Sud, en première ligne d’un choc agricole
Des pays aussi différents que l’Inde, le Bangladesh, le Pakistan, l’Algérie ou la Slovaquie ont d’ores et déjà dû restreindre leur propre production locale d’engrais, celle-ci dépendant du gaz naturel importé du golfe Persique. Pour l’Afrique subsaharienne, le calendrier rend la situation particulièrement critique. Les pays d’Afrique de l’Est — Somalie, Tanzanie, Kenya — se préparent pour la saison des grandes pluies, qui s’étend de mars à juin. Pour que les rendements soient satisfaisants, les engrais doivent être déjà disponibles au moment des semis. Tout retard se répercute directement sur les décisions de plantation et les résultats des récoltes. Le cas soudanais concentre les inquiétudes : déjà ravagé par une guerre civile déclenchée en avril 2023, le pays fait face à ce que les Nations unies qualifient de pire crise humanitaire au monde, et plus de la moitié de ses engrais importés provenait du Golfe.
Un précédent ukrainien qui n’a pas suffi à préparer le monde
La crise actuelle rappelle celle de 2022, lorsque la flambée des prix des engrais après l’invasion russe de l’Ukraine avait provoqué une réduction significative de leur utilisation en Afrique subsaharienne, entraînant des baisses de rendement et une aggravation de l’insécurité alimentaire. À cette époque, la faim dans le monde avait atteint un niveau record, avec 349 millions de personnes concernées, et les prix des engrais avaient triplé dans certaines régions. Or, la situation actuelle présente une configuration encore plus contraignante : en 2022, les voies maritimes restaient ouvertes ; aujourd’hui, c’est le goulet d’étranglement lui-même qui est fermé. Les stocks céréaliers mondiaux, déjà qualifiés de « déplétés », n’offrent aucun tampon face à un tel choc d’offre. Selon les estimations compilées par plusieurs analystes, si les agriculteurs réduisent leurs apports nutritifs de 10 %, les rendements mondiaux de maïs et de blé pourraient reculer de 5 à 8 %.
Des récoltes réduites, des épiceries plus chères : le calendrier du choc
À moins d’un règlement rapide de la situation, le choc inflationniste dans le secteur agroalimentaire se fera sentir en deux temps : d’abord chez les agriculteurs de l’hémisphère nord dès avril, par le manque d’accès aux engrais, puis dans les épiceries à partir de septembre, à cause des récoltes réduites. IPES-Food, un panel international d’experts sur les systèmes alimentaires durables, alertait dès le 18 mars : « au contraire de certains chocs au niveau des marchandises qui prennent des mois à atteindre les consommateurs, celui-ci est déjà en mouvement ». En Europe, la pression sur les exploitations agricoles est renforcée par une contrainte réglementaire supplémentaire : depuis le 1er janvier 2026, le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières s’applique pleinement aux importations d’engrais, ajoutant entre 50 et 150 euros par tonne au prix des fertilisants importés selon les origines.
La CNUCED et l’IFDC ont appelé à la mise en place de mécanismes d’urgence pour maintenir les flux d’engrais vers les pays les plus vulnérables. Comme le conclut la CNUCED, les impacts économiques dépendront de la durée, de l’intensité et de la portée géographique des tensions. Mais pour les pays africains les plus dépendants des importations d’engrais du Golfe, chaque semaine de blocage accroît le risque d’un choc agricole. À ce stade, aucune solution de réacheminement comparable à celle du cap de Bonne-Espérance — utilisée lors de la crise de la mer Rouge en 2024 — n’a été identifiée pour contourner la fermeture du détroit d’Ormuz.
Safia Rahmani